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MessageSujet: Re: La nuit, tous les chats sont gris. [Livre I - Terminé]   Mer 18 Sep - 21:47

La nuit, tous les chats sont gris.


Il avait peut-être raison, au fond. Même très certainement. Mon esprit me bloquait simplement l’accès à mes souvenirs, pour me protéger de la peine qu’ils me feraient. Les expressions qu’ils avaient pu avoir, à un certain moment critique de ma vie. Les petites réactions qu’ils avaient pu avoir, à un certain autre moment, moins  critique, de ma vie. Tout ça me faisait bien plus peur que je ne voudrais jamais l’avouer. Parce que je savais, au fond, que j’avais toujours été une déception, une erreur. Je n’avais jamais été ce qu’on attendait de moi, et je le savais bien. Je ne le savais que trop bien. Et je savais aussi que chaque regard avait été bien trop expressif, quand il m’était encore possible de voir. A cette époque où il m’était facile de comprendre la signification d’un coup d’œil, et de chaque étincelle qui pouvait habiter ce dernier. Imaginez-vous apercevoir la déception dans les beaux iris de votre propre mère. Voudriez-vous vous en souvenir ?

Un nom avait passé ses lèvres, et il ne me semblait pas l’avoir déjà entendu avant. En réalité, nous étions de simples connaissances quelques semaines avant ça seulement, et je comprenais bien que nous ne savions pas grand-chose l’un de l’autre. Je ne lui avais jamais parlé d’Alexandre, et encore moins maintenant que les bombes étaient tombées, et que je doutais de plus en plus de ce que nous avions été. Je n’étais pas réellement étonnée d’apprendre qu’il avait été marié, à une certaine Zoé, donc. Ou du moins avaient-ils été ensemble assez longtemps pour qu’il ne cesse toujours pas de penser à elle, depuis un an qu’ils étaient séparés. En réalité, cette révélation ne faisait que de me plonger un peu plus dans l’interrogation : était-ce le divorce qui aurait pu sauver Alexandre ? J’étais totalement perdue, à deux doigts d’affirmer qu’il ne m’avait jamais réellement aimée, et que si ça avait été le cas pour moi, peut-être que ça ne l’était plus depuis un certain temps. C’était stressant, cruel et méchant. Et je n’arrivais plus à me sortir ces pensées étranges de la tête. Comme si avouer que je ne l’aimais pas pouvait rendre sa mort beaucoup moins importante qu’elle ne l’était en cet instant.

Encore une fois, je pensais qu’il avait raison, même si la haine que je ressentais envers elles partait d’une source différente. Je pense. Mais ce qui était important, était qu’il affirme ne pas avoir besoin de voir pour se souvenir. Etait-ce réellement le cas ? N’y avait-il pas des tests qui prouvaient que certaines personnes avaient une mémoire très visuelle ? N’était-ce pas ça, ce souvenir par le regard ? Je ne savais plus, et mon cerveau ne semblait pas en état de fonctionner pour réfléchir. « Je pense, que la tristesse des photographies vient du fait que, nous prenons conscience d’un regard, d’une expression que l’on n’avait pas vu jusqu’à ce qu’ils apparaissent sur le papier. Et qu’on aurait préféré ne pas voir. Le souvenir derrière s’en trouve bien souvent altéré. »

Je tendis la main, pour refermer mes doigts sur les siens, quelques instants seulement. C’était plus un geste pour appuyer mes prochaines paroles que par réelle envie de contact. Mais en cet instant, il fallait avouer que j’aurais aimé pouvoir fixer Arthur droit dans les yeux. Qu’il comprenne que j’étais sincère, et que j’étais irrécupérable. « Le peu que je vois me suffit, Arthur. Mais je ferai de mon mieux. » Mes bras se croisèrent de nouveau sur mon ventre, comme pour mettre fin à cette conversation, ou du moins à la tournure qu’elle avait prise. Ma tête commençait à me faire mal, la fatigue n’aidant pas, et je n’avais pas envie d’apprendre de quelqu’un d’autre ce que je devais faire pour mon bien. Je le savais. Mais la question était plutôt de savoir si j’étais capable de le faire.

Je pris mes distances avec le piano, contournant le notaire pour revenir près du canapé. Ena sembla apprécier de me voir m’assoir, et s’empressa de sauter sur mes genoux, réclamant de tout cœur les caresses qu’elle n’avait pas encore eues. Il me semblait, d’un coup, qu’il était temps de réfléchir à tout ce qui venait de se passer. Et il s’était passé bien trop de choses en si peu de temps. D’ailleurs, depuis qu’il avait franchi le seuil de ma porte, c’était bien la première fois que la question du couvre-feu m’interpella. Je n’étais pas très au courant de l’heure actuelle, mais je le savais dépassé. Peut-être était-il temps de chasser Arthur que j’avais retenu par deux fois déjà. Ou disons plutôt, une fois et demie. « Il est peut-être temps que tu y ailles, Arthur. Et ne t’inquiète plus pour moi : je vais bien. » Je ne me sentais même plus capable de l’accompagner jusqu’à la porte, ni même de traîner ma carcasse jusqu’à la chambre. Alors peut-être que je le chassais de chez moi, plus que je ne lui conseillais réellement de rentrer. Et ce n’était pourtant pas comme ça que je pensais.

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MessageSujet: Re: La nuit, tous les chats sont gris. [Livre I - Terminé]   Jeu 19 Sep - 9:46

La nuit, tous les chats sont gris.

C’était comme si une chape de douleur s’était effondrée sur nous, alors qu’Elena avait évoqué son mari disparu et que je tentais vainement de la faire reprendre pied dans notre réalité, de la faire s’échapper de l’abandon qui s’enroulait autour de son corps et de son âme. Je ne savais plus quoi dire, plus quoi faire. Et puis il y avait autre chose…

« Il n’y a pas que la tristesse qui peut apparaître sur une photo, tu sais. Et heureusement d’ailleurs. »

Ses doigts vinrent enserrer les miens de manière fugace et je me demandais comment elle faisait pour savoir exactement où ma main était posée et où je me trouvais alors qu’elle ne voyait plus. Je savais qu’elle devait utiliser énormément ses autres sens pour me trouver, mais j’en restais à chaque fois étonné. Elle voyait peut-être sa cécité comme un handicap, notamment pour pouvoir se souvenir, comme elle l’avait si bien dit, mais je ne ressentais pas les choses de cette manière. D’une certaine façon, je la trouvais extrêmement forte, cette femme aux yeux voilés qui se tenait droite malgré l’adversité et malgré tout ce qu’elle avait vécu. Droite dans son monde de ténèbres, à présent que sa lumière était partie. Elle avait bien plus de courage à rester droite malgré les malheurs que lui envoyait la vie que la plupart d’entre nous, se complaisant dans notre confort quotidien, ne nous doutant même pas des problèmes que nos amis pouvaient rencontrer. Ne voulant pas s’y intéresser. Ère d’un égoïsme et d’un individualisme exacerbés.

J’eus l’impression qu’elle avait mal pris mes propos lorsqu’elle me répondit et finit par croiser les bras sur son ventre. Muet tout d’un coup, je ne sus quoi répondre, tandis qu’elle s’éloignait à nouveau de moi et du piano par la même occasion. Alors que nous avions par deux fois fait un pas l’un vers l’autre, voilà que par deux fois elle reprenait ses distances avec moi. Égalité. Il était sûrement temps pour moi de partir avant que le score ne s’inverse en ma défaveur. Il était inutile de nier que cette soirée était bien différente de toutes celles que nous avions pu vivre auparavant tous les deux. Mais je n’arrivais pas à savoir si ce serait positif pour l’avenir de notre relation. Je n’avais rien voulu faire d’autre que la rassurer, que la réconforter alors que la vie montait de nouveaux obstacles contre elle, alors qu’elle n’avait rien fait pour mériter cela.

Je me l’étais avoué à moi-même : ces étreintes avaient aussi bien eu pour but de la rassurer que de m’apaiser également. Je m’en étais rendu compte et je ne savais plus quoi penser. Je n’avais jamais perçu Elena que comme une connaissance, celle que l’on croise de temps en temps, avec qui on échange quelques paroles jamais bien profondes, que l’on se plaisait à croiser mais sans plus. Et voilà que la guerre nous avait rapproché plus que je ne le pensais. Me sentais-je seul à ce point que je me retrouvais à enlacer une connaissance – elle était devenue plus que ça avec le temps – par deux fois en la même soirée ? Et à apprécier cela ? Et à me souvenir de son pouce qui se frottait contre l’arrière de mon oreille ? Étais-je à ce point stupide de la regarder comme j’avais pu regarder Zoé au tout début alors qu’Elena venait juste de perdre son mari ? J’étais complètement fou. Tout cela était insensé.

Alors je repoussai soigneusement tout cela au fin fond de mon esprit. Faire semblant était tellement facile.

Je m’étais adossé au piano, ancrant mon regard sur le visage d’Elena. Je baissai les yeux soudainement, m’arrachant à sa contemplation. J’avais vraiment l’impression d’agir de manière très négative. Je n’avais rien fait de mal, je le savais, et après tout, si elle n’avait pas voulu que je la réconforte de cette manière, elle n’aurait eu qu’à me repousser, je me serais écarté. Mais elle ne l’avait pas fait. Et, d’une certaine façon, cela me faisait me sentir encore plus mal. Je n’avais pas le droit d’abuser d’elle de la sorte alors qu’elle venait de perdre son mari. Le fait que je sois bien seul depuis le départ de Zoé n’était pas une excuse. Je n’avais pas le droit de la déranger de la sorte. Il me fallait rester son ami, celui sur qui elle pouvait compter pour l’aider en cas de besoin, sans tenter de rentrer dans sa bulle personnelle.

Mais n’était-il pas trop tard pour cela ? La question demeurait et je ne trouvais pas de réponse qui me convenait.

Acquiesçant vaguement quand elle me soumit l’idée de partir, je me détachai de l’instrument de musique, voulant m’attarder encore un peu mais sans trouver comment le faire. Et puis, après tout ce que je venais de penser… Mon corps bougea de lui-même, celui-là même qui n’avait pas su faire un seul mouvement auparavant. Comme si mes idées lui avaient rendu la mobilité. Je fis quelques pas, m’arrêtant à quelques mètres d’Elena, toujours debout. Je n’approchai pas d’elle, sentant qu’aussi bien elle que moi avions besoin de garder nos distances à présent. Quelques mots s’échappèrent de ma gorge avant de me laisser guider vers l’extérieur.

« Les amis sont faits pour ça aussi. Il est temps que tu réalises que non, je ne cesserai pas de m’inquiéter pour toi. »

Je me détournai d’elle, me dirigeant vers la porte d’un pas vif, peut-être pour m’empêcher de me retourner et de ne plus avoir la force de quitter cette maison. Saisissant la poignée de la porte, ramassant mes affaires que j’avais posées près de là, je ne me retournai pas pour prononcer ces derniers mots :

« Fais attention à toi. »

Et, sans attendre de réponse, je me glissai à l’extérieur, laissant la nuit froide reprendre ses droits sur mon corps, arrachant ma chaleur pour l’emmener loin de moi. Le vent s’insinuait dans mes vêtements, ne me laissant que peu de temps pour m’habituer à la fraîcheur de la nuit. Je sortis mon écharpe du sac pour la mettre autour de mon cou et refermai la porte derrière moi. Demain était un autre jour. J’espérais que la nuit allait me porter conseil et me faire retrouver la raison. La pensée que je n’avais jamais été très raisonnable resta éloignée de mon esprit, calfeutrée dans un recoin d’où je ne comptais pas la déloger.

FIN


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