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MessageSujet: La nuit, tous les chats sont gris. [Livre I - Terminé]   Mer 14 Aoû - 14:10

La nuit, tous les chats sont gris.

La nuit s’était abattue sur Louisville plus rapidement encore que le jour précédent. Les journées étaient de plus en plus courtes, et si c’était normal puisque l’hiver approchait, la rapidité avec laquelle les jours se changeaient en nuits de plus en plus longues ne l’était pas, elle. En cette mi-novembre, jamais la ville n’avait si peu été éclairée par la lumière naturelle. Le soleil ne perçait plus à travers la chape de nuages toujours présents. Louisville baignait dans une atmosphère grisâtre continuelle, comme dans un mauvais rêve qui n’allait pas tarder à tourner au cauchemar. Et personne ne se réveillerait pour autant. C’était un mauvais rêve dont personne ne pouvait s’échapper. Un rêve collectif, traumatisant, et tellement réel qu’on ne savait plus trop où se traçait la ligne entre rêve et réalité. Comment savoir si tout cela n’était pas que ça au final ? Un mauvais rêve ? La frontière n’était plus visible, perdue dans le flou brumeux qui s’infiltrait partout, cognant aux portes des maisons, s’enroulant autour des passants et s’écoulant dans les rivières, les champs, les forêts aux alentours. Louisville n’allait pas tarder à devenir une ville fantôme, et personne ne pouvait nous venir en aide. Nous étions seuls, désespérément seuls.

Les ruelles froides du centre-ville se découpaient difficilement dans le noir de ce début de soirée. Il devait être quoi ? Dix-neuf heures ? Vingt heures ? Et déjà les silhouettes se fondaient aux ombres, délaissant toutes couleurs pour prôner l’avènement du gris et du noir. J’avais encore une fois perdu toute notion du temps. Mon cabinet était plus que jamais devenu ma maison, comme en ces temps désormais lointains où Zoé m’avait quitté. Avec l’effacement des couleurs s’effaçaient peu à peu nos envies, nos sentiments, nos regrets… Je n’arrivais plus à savoir pourquoi Zoé et moi nous étions engueulés. Et quittés. Elle avait dû avoir ses raisons néanmoins, puisqu’elle était bel et bien partie. Cela faisait un an à présent. Tiens, quel jour sommes-nous ? Le 13 novembre ? Eh bien oui, ça faisait presque un an que nous nous étions tous deux tenus devant ce bureau, apposant nos deux signatures au bas du papier qui annonçait officiellement que nous avions divorcé. Je me souviens distinctement n’avoir rien ressenti ce jour-là. Dans le fond, je crois que nous savions tous les deux que nous en avions fini l’un avec l’autre. Et que c’était mieux comme ça.

Mes pas me guidaient machinalement de mon lieu de travail à mon appartement, sans me soucier de vérifier ma route. Je la faisais assez régulièrement pour ne pas avoir à réfléchir à ma direction. J’arrivais presque à mon appartement quand un petit miaulement me fit m’arrêter en plein milieu de la rue. Fronçant les sourcils, je cherchais la source du bruit pendant quelques secondes, guettant un autre miaulement, pour finalement localiser l’animal. Une petite chatte noire aux yeux bleus me surveillait approcher, se confondant elle aussi avec la noirceur de la nuit tombante. Je réussis à l’apaiser suffisamment pour l’approcher et elle vint finalement frotter sa tête contre ma main tendue vers elle.

« Qu’est-ce que tu fais là toute seule ? »

Je savais que de plus en plus d’habitants ne pouvaient plus nourrir leurs animaux et étaient donc contraints de s’en séparer. Mais la pratique la plus courante était d’aller les mettre dans la forêt environnante, et pas de les abandonner en plein centre-ville. Je doutais que celle-ci ait été abandonnée. Elle avait dû se perdre. Alors que ma main continuait de caresser l’animal, mes doigts rencontrèrent un collier autour de son cou. Je jetai un coup d’œil sur celui-ci, et y aperçus une petite clochette suspendue. Je fronçai les sourcils. Cette clochette ne m’était pas tout à fait inconnue. Je l’avais déjà vue mais où ? Le temps que mon cerveau fatigué fasse fonctionner mes neurones, quelques minutes passèrent, pendant lesquelles je restai toujours accroupi dans la ruelle. Soudain, je visualisai Elena, que j’avais vue quelques jours auparavant. Elle portait à son poignet la même petite clochette. J’en étais sûr et certain. Rejetant mon regard sur la chatte, je me souvins de la fois où Elena m’avait parlé de son animal de compagnie. Une petite chatte noire aux yeux bleus. Coïncidence ? La clochette tinta à cet instant et je décidai que non, ce chat devait être à elle. Mais que faisait-il si loin de son domicile ?

La nuit n’allait pas tarder à tomber, plus noire que jamais, et je ne pouvais pas la laisser là toute seule. Qui savait depuis combien de temps elle avait disparu ? Ne prenant pas plus de temps pour décider de ce que j’allais faire, j’attrapai l’animal qui grogna légèrement de mécontentement quand je le calai dans un sac ouvert que je transportai en plus de ma mallette de travail. Je le posai sur un pull que j’avais pris en prévision d’un vent mordant au sortir du cabinet, et je ne l’avais pas mis finalement. La chatte s’y roula en boule, visiblement heureuse d’y trouver un peu de chaleur. Ne traînant pas, je me mis en grandes enjambées en direction du Quartier Hibiscus, le quartier résidentiel de Louisville. Je n’avais jamais mis les pieds chez Elena, mais je savais parfaitement où elle habitait. Lorsque la maison apparut devant moi, je n’avais aucun doute sur le fait qu’elle y logeait. J’espérais ne pas tomber sur la réfugiée qu’elle abritait. Je n’avais pas envie de perdre mon temps avec cette Éléanore dont je n’avais que faire. La seule que je voulais voir, c’était Elena, pour lui rendre son chat, s’il était bien à elle.

M’approchant de la porte d’entrée, je sortis l’animal du sac, où il s’était apparemment endormi pendant la petite balade que je lui avais offerte, pour le prendre dans mes bras et pouvoir le tendre plus facilement à sa propriétaire. Puis je sonnai, provoquant un petit tintement dans la maison.

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MessageSujet: Re: La nuit, tous les chats sont gris. [Livre I - Terminé]   Mer 14 Aoû - 18:52

La nuit, tous les chats sont gris.


Combien de jours étais-je restée enfermée, à ne plus bouger de mon piano, à ne parler qu'à peine à ma colocataire ? Combien de nuits n'avais-je pas réussi à fermer les yeux, à dormir convenablement, et à ne plus penser à rien, simplement rêver ? Les évènements de la plage m'avaient laissée vide, choquée par mes propres actes. A quel moment ai-je commencé à être égoïste ? J'ai abandonné Valentine, alors même qu'elle était venue m'aider. Et voilà le résultat : je suis sortie indemne du sable. Et les autres...
Je fus la seule à être lâche et égoïste. La seule à vouloir sauver ma peau au dépend de celle des autres. Pour quoi ? Pour une vie sans importance, qui ne vaut plus rien du tout. Que dirait ma mère, ma belle mère, en apprenant ce qu'est devenue sa fille ? Quelle expression aurait eu Alexandre en me voyant si égoïste ? C'était la deuxième fois que la mort ne voulait pas de moi depuis le début des bombardements. La première étant là où j'ai laissé le corps de celui que j'aime.

Par trois fois la grande faucheuse m'a rejetée. Suis-je trop mauvaise pour elle ? Mon âme n'a-t-elle que de la noirceur ? Est-elle à ce point répugnante ? Le plus beau jour de ma vie sera sûrement celui de ma mort. Je pourrais enfin quitter ce monde fou, et cesser de me sentir coupable pour mon égoïsme et ma lâcheté.
Mais j'ai été punie. Cette troisième fois où j'aurais dû mourir, je suis tombée dans un trou. Un trou pour les morts. Un trou à ma taille. Et quand je crus enfin pouvoir me libérer de la noirceur de mon cœur, un homme est arrivé. Il m'a sortie de là avec la voix de mon cher époux. La punition ultime pour l'aveugle que je suis. Donner le son d'un homme mort à un inconnu... que pouvais-je faire ? L'idiote que je suis ne peut pas se sentir coupable de lui faire confiance. Ainsi, je ne pourrai pas oublier les mots doux que mon amour me murmurait, car sa voix est à la fois vivante et morte.

C’était sûrement pour ne plus y penser que je me réfugiais chaque jour derrière le grand piano. Mes doigts effleuraient les touches sans appuyer, n’émettant alors aucun son. J’étais à ce point perdue que je me retrouvais incapable de jouer. Trop de questions, d’inquiétudes, et si peu d’espoirs. Ena, même elle, elle m’avait abandonnée. Elle était sortie depuis de nombreuses heures, combien exactement je ne saurais le dire, et n’était pas revenue une seule fois, même lorsque je l’avais appelée. J’étais seule. Sans savoir quel jour, quelle heure, quelle vie.

Un son me tira de ma rêverie. Je me relevai, le dos douloureux. Je m’étais endormie sur le piano, aussi étonnant que ça puisse paraître. Mes pieds glissèrent sur le sol avec hésitation, tandis que mes doigts remettaient mes cheveux en ordre, après que mes mains aient tapoté mes joues pour me réveiller. Je ne savais pas quelle heure il était, mais il me semblait bizarre que quelqu’un vienne jusqu’ici. J’étais presque sûre qu’il devait être tard. Ce ne pouvait pas être Eléanore, qui ne sonnait pas pour entrer.
Une main contre le mur, je m’arrêtai devant la porte et l’ouvris. Je restai un moment silencieuse, espérant qu’il ou elle se présente. Je ne pouvais pas deviner qui était derrière la porte. C’est alors qu’il y eut un bruit que je pourrais reconnaître au milieu d’une foule. Un tintement doré clair et presque strident. Ena. Je tendis la main en avant, faisant sonner la clochette à mon poignet. Le félin n’attendit pas pour courir le long de mon bras et venir se coucher sur mes épaules. Néanmoins, ce n’était pas elle qui avait sonné à la porte. « Qui ? »

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MessageSujet: Re: La nuit, tous les chats sont gris. [Livre I - Terminé]   Jeu 15 Aoû - 9:40

La nuit, tous les chats sont gris.

Je n’avais pas pris le temps de passer déposer mes affaires à mon appartement. Maintenant que j’étais là, debout devant la porte d’Elena, avec ma sacoche et le sac qui avait contenu le chat, je me disais que c’était ridicule. Lorsque j’avais trouvé l’animal dans la ruelle, je n’étais qu’à quelques mètres à peine de chez moi. Mon esprit devait être bien occupé pour que je ne réfléchisse pas correctement à la situation dans laquelle je m’étais trouvé à ce moment-là. Il ne m’aurait fallu que quelques minutes à peine pour y aller, déposer mes affaires, reprendre le chat et revenir au lieu de départ. Qu’est-ce qui m’avait pris de partir comme ça, en emmenant tout avec moi, me souciant juste de la boule de poils couchée sur mon pull au fond du sac ? Je soupirai pour moi-même, me rappelant à quel point je pouvais être stupide par moments. Stupide ou irréfléchi. La distance était mince entre ces deux qualificatifs. En cet instant, je n’aurais su dire lequel me collait le mieux à la peau.

Puis la porte s’ouvrit. C’était Elena. Immédiatement, un petit sourire vint flotter sur mes lèvres, laissant mes vaines pensées inutiles voler au loin. La fatigue de la journée s’accumulait sur mon corps, et m’empêchait de raisonner correctement. Mes pensées partaient dans tous les sens, se faufilant dans des recoins de mon esprit, déterrant d’autres souvenirs, que je pensais oubliés, pour les faire revivre, comme des taches d’huile remontant à la surface d’une eau trouble. Le noir aurait pu les faire passer incognito, mais c’était comme si elles brillaient dans l’obscurité, m’obligeant à me focaliser sur elles, tout en sachant qu’elles ne m’apporteraient jamais la paix tant espérée. Mon esprit était comme un volcan rugissant, incapable de s’arrêter.

« Elena. C’est Arthur. »

J’entendis à ma voix que j’étais fatigué plus que ce que j’osais m’avouer. Déjà grave habituellement, elle l’était encore plus et me faisait traîner de manière imperceptible sur une syllabe ou l’autre. Ma main alla frôler la sienne alors que la petite chatte sauta presque littéralement de mes bras pour aller se faufiler d’abord sur le bras de sa maîtresse, puis finir sa course sur ses épaules, d’où elle ne parut plus vouloir s’en aller. Mon bras retomba alors le long de mon corps, comme inutile maintenant qu’il ne devait plus supporter l’animal.

« Je l’ai trouvée perdue dans le centre-ville. Je ne m’étais pas trompé alors, elle est bien à toi. La clochette m’a semblé familière, jusqu’à ce que je me rappelle que tu portes la même au poignet. »

J’avais à peine conscience des paroles qui sortaient de ma bouche, se contentant seulement de mettre des mots sur ce que j’avais vécu il y avait peu, lorsque j’avais trouvé la chatte. Mon regard dériva vers le bracelet qu’Elena portait, où la clochette tintait de la même façon que le collier d’Ena. Je me demandais à présent comment j’avais fait pour ne pas me souvenir directement de la petite clochette lorsque je l’avais vue sur le félin. Je ne voyais pas Elena tous les jours non plus, mais je la voyais à présent assez régulièrement pour repérer ce genre de détails normalement. Je devais vraiment avoir la tête ailleurs ce soir. En pensant à l’heure qu’il était, je crus bon de m’excuser auprès d’Elena.

« Je suis désolé de débarquer à cette heure, mais je me suis dit qu’il valait mieux que je te la rapporte maintenant. Les nuits sont froides en ce moment. Et puis je ne savais pas depuis combien de temps elle s’était égarée. »

Un frisson me parcourut, alors que le froid de la nuit s’installait peu à peu sur Louisville et ses alentours, comme pour confirmer ce que je venais de dire. Je resserrai alors les pans de ma veste sur mon torse, et pris l’écharpe qui se trouvait avec le pull dans le sac que je transportai, dans l’intention de la glisser autour de mon cou pour me protéger du vent qui n’allait pas tarder à venir jouer avec nous, dans le but évident de prendre notre chaleur, comme un voleur. Lorsqu’elle roula dans ma main, je sentis qu’elle était un peu chaude et je souris. Le chat l’avait réchauffée en s’endormant dessus.

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MessageSujet: Re: La nuit, tous les chats sont gris. [Livre I - Terminé]   Jeu 15 Aoû - 15:08

La nuit, tous les chats sont gris.


C'était Arthur. Que faisait-il là ? Il n'était jamais venu jusqu'ici, je ne savais même pas qu'il saurait où j'habitais. Dans l'état actuel des choses, je ne savais pas s'il fallait que je sois contente qu'il vienne par ici, ou si je devais me sentir gênée par sa présence. Je n'étais pas réellement présentable. Ca faisait plusieurs jours que je restais enfermée, enfilant les habits qui traînaient dans ma chambre – qu'ils soient à moi ou à Alexandre – pour aller m'assoir derrière le piano, et ne plus bouger de la journée. Les cheveux que je n'avais pas peignés depuis un certain temps, se laissaient emmêler par le vent du soir qui commençait à souffler. Je ne devais pas ressembler à grand chose.

Il n'avait pas non plus l'air au mieux de sa forme. Sa voix, beaucoup plus grave, se laissait traîner, signe d'une fatigue certaine. J'espérais que mon état passe inaperçu, ou presque. Je n'avais pas envie qu'il s'entête à vouloir s'inquiéter pour rien. Il avait sûrement d'autres chats à fouetter. D'ailleurs, Ena frotta sa joue contre la mienne, avant de se glisser sous la crinière que j'essayais de dompter. Il était certain que je passerai plusieurs minutes à les démêler, ce qui s'avérait être urgent. Je ne pouvais plus remettre ça au lendemain. « Perdue ? Etonnant. » Ma voix se cassa presque, trahissant ma fatigue. Les nuits étaient bien trop semblables aux jours, et il me semblait ne faire que de micro-siestes, ce qui n'était pas reposant.

Mon attention se reporta sur le petit félin couché sur mes épaules. Il avait dit qu'elle était « perdue », ce qui me semblait impossible. Ena était née à Louisville, et ne l'avait que très peu quittée. Etait-elle réellement capable de se perdre ? Ne l'aurait-elle pas fait exprès ? Elle avait l'habitude d'aller chercher mon époux quand je n'allais pas bien. Aurait-elle réussi à comprendre que je voyais Arthur régulièrement ? Mais, aurait-elle été capable de le trouver si facilement ? Quoique... elle était partie très tôt. Non, non, c'était impossible. Peut-être que quelque chose lui avait fait peur, et qu'elle en avait perdu le trajet de retour. Oui, ce devait être ça. « Je suis désolée qu'elle t'ait causé du tort. Tu as sûrement mieux à faire de ton temps. » Mes doigts pincèrent légèrement la gorge d'Ena, qui ouvrit la bouche pour couiner, mais n'émit aucun son. Alors elle l'avait convaincu en miaulant, l'idiote ? Elle ne pourrait plus faire un seul bruit pendant quelques heures, ça semblait être une punition convenable.

D'un doigt je poussai la clochette à mon poignet. C'était assez bruyant pour que les gens aient tendance à la remarquer. Tout le monde ne se balade pas avec des clochettes en guise de bracelet. Etant donné que le félin indiscipliné qui squattait ma maison avait des problèmes vocaux, c'était le seul moyen pour elle et moi de communiquer. Elle se donnait à cœur joie d'abuser de l'objet sonore pour réclamer n'importe quoi. Mais c'était surtout utile pour l'appeler, comme un chien que l'on siffle. Faire tinter la petite clochette était moins fatiguant que de crier.

Je tournai nerveusement les deux alliances autour de mon doigt. Il venait de dire que la nuit était là, ou bientôt là. Je ne savais pas vraiment si je devais le faire entrer. Il était déjà bien qu'Arthur ne soit pas passé plus tôt. La maison n'avait été rangée que récemment, par ma colocataire. Mais tout de même... il me semblait ne recevoir que plus de monde après les bombardements qu'avant, et ce n'était pas vraiment pour me plaire.
La main toujours sur la porte, je la poussai pour l'ouvrir en grand. « Entre. Il commence à faire froid dehors. » Ce n'était pas comme s'il faisait beaucoup plus chaud à l'intérieur, mais bon. Il était venu jusqu'ici pour le chat, je pouvais au moins le laisser entrer. Sans attendre de réponse – je serais trop embarrassée s'il refuse – je tournai les talons et longeai le mur jusqu'à la salle. Je fus soulagée de constater que la réfugiée avait pris soin de refermer le lit en canapé. En réalité, je n'y avais pensé qu'une fois passée devant. Je ne m'imaginais pas tomber contre le matelas devant Arthur. C'aurait été honteux.
Je pris place contre le mur, préférant rester debout. Je passais déjà mes journées entières assises devant le piano, alors je n'avais pas envie de me poser pour le moment. Ca pouvait paraître bizarre, mais en fait, ce n'était pas mon problème. Il n'était pas rare que je m'enferme, et si Arthur m'avait mieux connue, il l'aurait su. Mais voilà, il n'y avait plus personne pour être au courant, et le monde me semblait bien embêtant, à toujours vouloir comprendre le problème.
Et s'il n'y avait pas de problème ?

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MessageSujet: Re: La nuit, tous les chats sont gris. [Livre I - Terminé]   Jeu 15 Aoû - 20:34

La nuit, tous les chats sont gris.

Elena était concentrée sur son petit animal retrouvé, et semblait heureuse de l’avoir à nouveau à ses côtés. Du moins était-ce le sentiment que j’avais. Le félin en tout cas, devait l’être, car elle ne voulait plus quitter son perchoir, et se perdait constamment dans la chevelure de sa maîtresse, après avoir câliné sa joue, comme une salutation de retrouvailles. Mon regard s’accrocha à une de ses mèches qui pendait, sur laquelle le chat frotta son museau un instant avant de la délaisser pour une autre. Les longs cheveux d’Elena, qui d’habitude flottaient allègrement autour de son visage, semblaient s’être emmêlés d’eux-mêmes, comme doués d’une conscience propre et ayant résolu de ne pas se laisser dompter aujourd’hui. Il semblerait que tout le monde avait décidé d’agir comme bon lui semblait en ce mardi frisquet. Le monde perdait-il peu à peu son ordre légendaire ? L’entropie guettait, tapie dans un coin, attendant son heure pour déchaîner le chaos sur le reste de notre monde. Elle avait déjà presque gagné après tout. Elle possédait certainement plus de la moitié de ce qui avait fait notre Terre. Combien de temps avant qu’elle n’en possède l’autre moitié ?

Je tâchai de rassurer Elena sur le fait que lui ramener son animal ne m’avait absolument pas dérangé. Au contraire. Admettre que cela avait un prétexte pour la voir, pour lui parler, n’était pas dans mes projets. D’ailleurs, c’était seulement en plein milieu de mon chemin que j’avais réalisé ce fait. Heureux hasard qui allait me permettre de passer ne fut-ce que quelques minutes avec Elena, une personne que j’appréciais particulièrement. Je crois qu’alors que mon corps était trop fatigué pour laisser croire qu’il pouvait encore penser, un recoin de mon esprit avait alors pris l’initiative de me mettre en route vers la maison de mon amie. Et je l’avais écouté. Bien sûr, pourquoi ne l’aurais-je pas fait ? Le prétexte du chat tombait définitivement très bien.

« Oh ne t’inquiète pas. Cette petite balade m’a changé les idées et m’a dégourdi les jambes après une longue journée de boulot. Donc finalement, je devrais peut-être la remercier. »

À cet instant, comme si elle m’avait entendue, Ena vint aligner sa tête à côté de celle de sa maîtresse, si bien que mes yeux rencontrèrent son regard félin, et j’eus presque l’impression qu’elle savait exactement ce que je pensais. Je ne pus m’empêcher de lui faire un petit sourire complice. Elena agita la clochette qu’elle portait au poignet, et le regard du chat fut alors attiré par le bruit, me délaissant d’un coup. Mais cela n’avait que peu d’importance, car mes yeux furent alors attirés vers le geste qu’Elena faisait subitement. Lorsque mes pupilles entrèrent en contact avec le métal doré autour de son doigt, le sourire que j’avais esquissé un instant plus tôt n’était plus là. Soudain, j’avais presque l’impression de déranger. Comme si des fantômes du passé avaient ressurgi, créant une atmosphère étrange autour de nos deux corps. Je devrais peut-être m’en aller… Mais au moment même où cette pensée m’effleura l’esprit, Elena m’invita à entrer, en avançant la première pour me laisser entrer après elle. Sans réfléchir, je fis un pas en avant et refermai la porte derrière moi.

« Merci. »

Je pris quelques secondes pour observer l’intérieur de la maison, du moins ce que j’en voyais de là où je me trouvais. Mon regard dériva de la télévision cassée, à la cheminée à la vitre brisée, embrassant la pièce d’un seul coup d’œil. Je haussai un sourcil interrogatif en apercevant le piano qui trônait au milieu de la pièce. Je ne savais pas qu’elle en jouait. Un calme imposant régnait, seulement dérangé par les bruits que nous pouvions faire en nous déplaçant, ou le bruit de nos respirations. C’était terriblement troublant. Si troublant que je me crus obligé de poser une question, pour meubler la conversation.

« Tu es toute seule ? Ta… » Quel mot désignait le mieux Éléanore ? Décidant que "squatteuse" n’allait sûrement pas plaire à Elena, j’optai pour : « …colocataire n’est pas là ? »

La jeune femme était restée debout, contre le mur, près d’un canapé que je soupçonnais être dépliable pour créer un lit sommaire. Sûrement celui que la réfugiée devait occuper. La silhouette d’Elena se découpait nettement sur la cloison, dessinant ses contours avec précision. Elle semblait mal à l’aise. Ou… autre chose. Je fis bêtement quelques pas vers elle, avant de déclarer d’un ton soucieux :

« Est-ce que tu vas bien ? Tu as une petite mine. »

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MessageSujet: Re: La nuit, tous les chats sont gris. [Livre I - Terminé]   Ven 16 Aoû - 16:41

La nuit, tous les chats sont gris.


Un frisson parcourut mon dos alors que la froideur du mur s'insinuait à travers mes vêtements. Ena se redressa, n'ayant plus assez de place pour paresser sur mes épaules. Elle s'étira devant mon visage, plantant ses griffes dans mon épaule avec un plaisir malsain. Je la chassai d'un revers de la main, et le petit diable sauta sur la commode pour ensuite s'installer sur le grand piano, la clochette à son cou indiquant chacun de ses déplacements. Elle semblait très fière d'elle pour le coup. Et je m'inquiétais de ce qu'elle prévoyait de faire. Ce chat était bien trop intelligent et vicieux.

« Elle n'est pas là. » A cet instant, j'aurais aimé pouvoir voir quel visage Arthur montrait. J'étais au courant, je savais que les réfugiés n'étaient pas vraiment aimés de certaines personnes. J'avais fait le choix de lui en parler. De lui faire confiance. Eléanore s'était montrée particulièrement gentille et compréhensive. Elle avait nettoyé cette maison sans se plaindre, après tout. Et elle en avait eu bien besoin. Les cambrioleurs n'avaient pas été doux avec le mobilier, et avaient su laisser chaque pièce en désordre, à la manière des plus puissantes tornades. De toute façon, il n'avait pas son mot à dire sur ce choix. J'avais confiance en la réfugiée. Personne ne pourrait la faire sortir d'ici sans son consentement. C'était ma maison après tout. « Ca te dérange ? »

J'avais entendu l'hésitation dans sa voix, il avait cherché ce mot : colocataire. Pourtant, c'était ce qu'elle était, il n'y avait aucun autre mot pour la décrire. Je lui offrais un toit en échange de quoi elle gardait cet endroit présentable. Mon ton était tout de même un peu trop froid, mais ma fatigue n'éclaircissait pas mon esprit. Je n'aimais pas que l'on me reproche mes choix. Ma mère m'avait toujours dit de faire confiance à mon instinct. Et mon instinct m'indiquait que la réfugiée était une bonne personne. Une personne qui avait ses propres problèmes, et qui n'avait pas besoin qu'on la rabaisse encore plus. Je voulais au moins qu'elle ne soit pas insultée sous mon toit. Elle était ici chez elle dorénavant.

Mes bras se croisèrent sur mon ventre, et un soupir m'échappa. Une petite mine, hein ? Est-ce qu'il y avait quelqu'un à Louisville qui se sentait plein d'entrain et de joie de vivre ? Surtout après les évènements de la plage... Un frisson désagréable secoua mes épaules. Je frottai mes bras avec mes mains, comme pour me réchauffer. Je fis quelques pas, pour m'arrêter devant le grand piano. Dort-on sur un fauteuil si étroit quand tout va bien ? « Je suis fatiguée, Arthur. Comme tout le monde... Je fis une pause, le temps de poser ma main sur le ventre chaud d'Ena. Comme toi. » L'animal enragé se leva soudain pour réclamer les caresses que je ne voulais pas lui donner. C'est ce moment qu'elle choisit pour faire tomber de l'instrument la photo qui y était posée. Je savais bien qu'elle avait quelque chose derrière la tête, mais là... attendait-elle que je sois ridiculisée devant Arthur ? J'accueillis ses mauvaises intentions d'une pichenette sur la joue, tout en lui murmurant le nom que j'aurais dû lui donner « Idiote. » Je n'allais pas lui faire ce plaisir, et me mettre à chercher bêtement le cadre. Je le ramasserai plus tard, ou je demanderai à Eléanore de le faire. Ce chat avait vraiment des idées bizarres.

« Tu aurais peut-être dû la laisser là où tu l'as trouvée. Vois comme elle me persécute. » Un léger sourire étira mes lèvres, alors qu'Ena était allée bouder de l'autre côté du piano. Sans elle, je serais certainement restée près d'Alexandre, et je serais morte comme une idiote. Je lui devais au moins la vie donc. Même si elle n'avait toujours pensé qu'à elle. Après tout, s'il n'y a plus personne à la maison, qui pourrait la nourrir ? Mais ne dit-on pas « tel maître, tel animal » ? Elle n'était que le reflet de mon propre égoïsme. « Une petite mine, hein... J'ai l'air si mal que ça ? »

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MessageSujet: Re: La nuit, tous les chats sont gris. [Livre I - Terminé]   Ven 16 Aoû - 20:54

La nuit, tous les chats sont gris.

Ma question avait été tellement innocente que jamais je n’aurais cru qu’elle recevrait une réponse aussi agressive. Parce que oui, elle semblait avoir heurté la sensibilité d’Elena, d’une façon que je ne comprenais pas, et elle avait répondu d’un ton sec. Je fus tellement surpris que j’en vins à bégayer. Moi qui étais toujours sûr de moi, voilà qu’elle parvenait en un clin d’œil à me faire passer d’un état calme à un état anxieux.

« Hein ? Quoi ? Mais non je… Je voulais juste savoir si tu étais toute seule. »

Elle avait mal compris mes propos. Certes, je ne portais pas Éléanore dans mon cœur, pour les raisons ne qui concernaient que moi. Mais tout de même, je n’aurais jamais été jusqu’à critiquer les choix de colocataires d’Elena. Elle faisait ce qu’elle voulait de sa vie, et elle invitait à dormir chez elle qui elle voulait, cela ne me regardait pas. Elle devait visiblement trouver quelque chose de positif chez la réfugiée, si c’était elle qui lui avait proposé de venir habiter avec elle. Mais je n’avais rien à dire à ce propos. Bon sang, ne comprenait-elle pas ? Ne voyait-elle pas que je m’inquiétais simplement pour elle ? Je l’imaginais souvent, perdue dans sa maison, les jours où elle ne travaillait pas. Que pouvait-elle bien faire ? J’aurais aimé la savoir avec de la compagnie, même s’il s’agissait d’Éléanore. Au moins, elle n’était pas seule. La solitude pouvait être un des pires maux de l’univers. Si seulement les gens le savaient…

« Je suis désolé, je ne voulais pas t’importuner. Je ferais mieux de m’en aller. »

Mais à cet instant, comme si c’était fait exprès, la petite chatte fit un mouvement brusque sur le piano où elle se promenait, alors qu’Elena ne lui avait pas accordé autant de caresses que souhaité. Pendant que la brune lui lança un « idiote » bien mérité à mon humble avis, voyant qu’elle ne faisait pas un geste pour le ramasser, je me mis en tête de le faire moi-même. Après tout, Elena risquait de se blesser au verre brisé en le cherchant à tâtons. Je rejoignis donc le lieu de l’accident, et m’accroupis pour prendre le cadre en main. Lui semblait intact, contrairement à la vitre qui s’était brisée sans heureusement répandre de morceaux partout. Le verre s’était simplement fendillé, séparant la photo en plusieurs parties. Mon regard fut alors attiré vers le cliché, un peu vieilli par le temps. Cinq personnes se tenaient dessus, deux adultes et trois jeunes. Deux garçons et une fille. Elena. Je supposai que les deux garçons à ses côtés devaient être des frères, mais je n’en savais rien. Elena ne m’avait presque jamais parlé de sa famille, ou du moins ne m’en souvenais-je pas. Un des garçons néanmoins dénotait par rapport aux quatre autres personnes de la photographie, mais je ne pouvais savoir de qui il s’agissait. Décidant que je fixai cette photo depuis trop longtemps déjà, je le reposai sur le piano, me souvenant soudainement qu’Elena avait prononcé quelques mots lorsque le cadre était tombé. Qu’avait-elle dit ? J’étais peu attentif ce soir, cela ne me ressemblait pas. J’espérais qu’elle ne m’avait pas posé de question, sinon j’aurais été bien incapable de lui répondre correctement. Je crus bon de lui préciser l’état du cadre, même si je l’avais reposé au même endroit qu’auparavant. Elle pouvait très bien le toucher et se blesser le doigt en l’y passant dessus.

« Le verre est fendillé. Mais la photo n’a rien. »

En disant ces mots, j’annonçai clairement que j’avais regardé le cliché. Mais qui n’aurait pas été curieux en ayant une photographie sous la main ?  Et soudain, je me rappelai de ses derniers mots, qui formaient une question. Mon esprit ne devait pas être totalement éteint finalement.

« Tu l’as dit toi-même. On est tous fatigués. Ça se voit sur nos visages. On peut cacher beaucoup de choses, mais pas la fatigue, surtout quand elle nous pèse aussi lourdement qu’en ce moment. »

Cette pensée en entraîna une autre dans mon esprit, comme si, de fil en aiguille, la machine se remettait en route, décidant elle-même de s’autoalimenter pour produire de nouvelles questions, lançant d’autres sujets de discussion avec Elena. Qu’est-ce que je faisais là ? N’avais-je pas dit une minute plus tôt que je ferais mieux de partir ? Mon corps décida que non, puisqu’il resta planté là, toujours debout à côté du piano.

« Je pense que les événements du 27 octobre nous ont tous énormément affectés. Ça se sent. Tout le monde est plus à cran depuis ça. Je crois que jusque-là, personne n’avait vraiment réalisé que la guerre est à nos portes, bien plus près que l’on ne l’imagine. »

Je me rendais à peine compte que je parlais à voix haute. Le volcan reprenait le contrôle de mon esprit, annihilant toute vaine tentative de ma part de stopper sa lave coulante et brûlante. Et il répétait toujours la même note lancinante dans mon cerveau éreinté. Encore. Et encore.

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MessageSujet: Re: La nuit, tous les chats sont gris. [Livre I - Terminé]   Sam 17 Aoû - 17:34

La nuit, tous les chats sont gris.


La culpabilité me rongeait, grandissant de jour en jour, et ce que j'avais pu dire à Arthur ne faisait que l'alimenter un peu plus. Il venait jusque chez moi, alors que la nuit tombait, pour ramener un chat qui aurait fini par rentrer de toute manière, et moi... je me permettais de l'agresser presque. Avais-je été aussi mal élevée ? N'était-ce pas la folie qui me guettait ? Les bombes avaient certainement éradiqué le peu de neurones qui me restait. Je me retrouvais alors à ne plus réfléchir, et à faire n'importe quoi. Etais-je obligée de constamment ruiner l'ambiance, de blesser mes amis ? N'y avait-il pas un soupçon de normalité dans ce crâne ?

Puis la peur m'envahit. J'étais restée seule un moment depuis la plage, ne pensant qu'à mes défauts les plus ignobles. J'en avais oublié à quel point j'avais peur d'être seule, de me perdre à jamais. D'oublier tout de ma propre personne. Jusqu'à oublier de vivre. On ne s'aperçoit de sa solitude que lorsqu'on est accompagné. C'était donc en cet instant, alors qu'il disait vouloir partir – par ma faute qui plus est – que je compris le bien que me faisait sa présence. Eléanore était partie pour un certain temps, et Ena avait disparu. J'avais été seule toute cette journée, et c'était certainement pour cette raison que je m'étais endormie sur le piano. Le sommeil était un bien maigre réconfort. Tôt ou tard, je le savais, la solitude me rattraperait. Et pour moi qui n'avais jamais été seule, il s'agissait là de ma plus grande peur.

Mais tout de même, lui demander de rester paraîtrait vraiment étrange, surtout après l'avoir si mal accueilli. Alors mon cerveau travaillait à cent à l'heure pour trouver une excuse, pour l'obliger à rester un peu plus longtemps. Oui, mon égoïsme ne s'arrêterait pas de sitôt. C'était à ce moment que le cadre avait été poussé par Ena, que je soupçonnai de l'avoir fait exprès. Elle savait que je tenais à ce cliché plus qu'aucun autre. En réalité, c'était aussi le seul que j'avais déjà vu. Toutes les autres photos qui pouvaient décorer cette maison m'étaient inconnues. Trop concentrée que j'étais à chercher un moyen de retenir Arthur un peu plus longtemps, je n'avais pas fait attention au son du verre qui se brisait. Je ne repris, en réalité, totalement mes esprits, que lorsque le notaire posa le cadre sur le piano.

Je mis quelques secondes à digérer ses paroles. La vitre était brisée ? Mon cœur fit un bond dans ma poitrine. Ca faisait plus de vingt ans que je prenais soin de cette photo, et il fallait qu'elle s'abîme en cet instant précis ? C'était idiot. Et tout ça à cause de ce petit diable ? Je ne pouvais pas y croire. Ma main se tendit elle-même vers la photo, et quand mes doigts rencontrèrent le bois, je plaquai le cadre contre le piano. Je ne voulais pas sentir les rayures sous mes doigts. Je ne voulais pas avoir à supporter une famille brisée. Comprenant que mon comportement, en plus d'être idiot, était étrange, je déglutis péniblement comme pour ravaler les larmes qui essayaient de me monter aux yeux. « Elle ne tombera plus comme ça, et le verre ne se cassera pas plus. Ce serait embêtant qu'il y en ait partout. Vraiment. » Je forçai un sourire avant de prendre mes distances avec l'instrument. Il valait mieux que je n'y touche plus.

Le 27 Octobre. Ca ne fit qu'un tour dans mon esprit. Le mur accueillit mon dos avec un « boum » assourdissant. Au mieux, Arthur croirait que j'étais en colère, au pire, il comprendrait que ça n'allait pas du tout. Mais comment rester impassible alors que tout se déroulait une nouvelle fois à l'intérieur de ma tête. J'entendais de nouveau les cris, les balles et les voix. Valentine. Je l'avais lâchement abandonnée au plus près des armes, et elle avait fini blessé. Par ma faute certainement. Mes mains empoignèrent mes bras pour cacher leurs tremblements, tandis que je tournai la tête pour dissimuler les larmes qui s'accumulaient sous mes paupières. Mon égoïsme avait fait beaucoup de mal et je ne pouvais le supporter. « Plus à cran ? Il y a de quoi... Ce n'est pas la guerre le problème, la guerre ne fait que montrer qui nous sommes réellement... non, c'est la mort qui est à nos portes, Arthur. J'avalai un sanglot qui avait failli briser toutes les barrières que j'avais bâties pour paraître plus maître de soi que je ne l'étais réellement. Et la prochaine fois, nous ne serons pas aussi chanceux. »

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MessageSujet: Re: La nuit, tous les chats sont gris. [Livre I - Terminé]   Dim 18 Aoû - 14:39

La nuit, tous les chats sont gris.

J’avais l’impression que la réalité nous échappait à tous les deux. Je me savais suffisamment fatigué ce soir pour ne plus réussir à prendre pied dans cette réalité qui s’effritait jour après jour, mais je n’avais pas eu conscience jusqu’à présent que c’était aussi le cas d’Elena. À vrai dire, j’avais été tellement concentré sur mon propre esprit – quitte à oublier d’écouter ce qu’elle me disait – que je n’avais pas cherché à savoir réellement ce qui couvait en elle. Mais, à l’instant où le cadre était tombé, son masque l’avait fait également. Dans une synchronie parfaite. Comme si elle n’avait attendu que cet instant pour se révéler. Comme si ça avait été le signal pour qu’elle s’autorise de laisser paraître son état. J’avais soupçonné qu’elle n’était pas bien, mais je n’avais su détecter à quel point elle ne l’était pas. Étais-je devenu complètement égoïste ? À me tourner vers moi-même et mes propres problèmes au lieu de m’intéresser à mes amis ?

Ma main avait à peine fini de remettre en place le cadre qu’elle vint rapidement le plaquer face contre le piano. La photographie n’était plus visible. Je n’eus pas le temps de m’interroger qu’elle parut faire un effort pour me justifier son acte. Excuse, justification, explication. Difficile de savoir ce qu’elle cherchait vraiment à transmettre. Toujours est-il que cela me fit de la peine pour elle. Elle devait y tenir beaucoup à ce cliché. Si ce n’était que ça, je pouvais peut-être lui trouver un nouveau cadre. Je devais en avoir chez moi, et sûrement un ou deux de la bonne taille. Mais je n’eus le temps de rien dire, de n’avancer aucune idée, car, à cette seconde précise, son dos entra en collision avec le mur. De manière plutôt violente et inattendue. Qu’est-ce que j’avais dit pour la mettre dans cet état ?

« Elena ? »

Son prénom, prononcé d’un ton inquiet, vola dans l’air quelques secondes, avant qu’elle ne dise enfin quelque chose. Mon esprit s’affolait. Qu’est-ce qui lui arrivait ? C’était comme si j’étais à présent attiré dans un trou noir. Je l’avais vu de loin, avais vaguement perçu sa force, et sa détermination, mais je n’y avais pas fait assez attention. J’avais cru bêtement qu’il s’éloignerait, parce qu’il n’était pas assez ancré pour se renforcer, et accaparer toute notre énergie. Or, Elena était en train de se laisser perdre dans ce trou noir. Un trou noir rempli de désespoir, de tristesse, de colère. Des sentiments qui, déjà séparément, n’étaient pas beaux à voir, mais qui, ensemble, étaient plus menaçants que tout. Qui risquaient de nous faire sombrer dans la folie. Je devais faire quelque chose. Je devais agir. Moi qui avais clamé toute ma vie que l’action est la plus forte des armes, je devais trouver en moi l’énergie pour faire un pas en avant.

Alors, je m’avançai vers elle, mon visage reflétant toujours mon inquiétude et l’angoisse qui grossissait en moi depuis qu’elle avait parlé de mort. Pas après pas, je me rapprochai d’elle, et je finis par arriver à ses côtés, me tenant face à elle. Ma main s’éleva alors dans les airs, pour se poser lentement sur son bras, presque à la hauteur de son épaule, alors que ses bras étaient toujours croisés l’un sur l’autre. Je voulais lui laisser le temps de s’échapper, si l’envie lui prenait.

« Elena ? Qu’est-ce qui ne va pas ? »

Mes mots sortaient de ma bouche sans ordre, se complaisant dans le chaos qui se répandait dans notre monde, qui entourait nos corps et enlisait nos mots dans nos bouches. Alors, par manque de mots, je ne pus que faire de lents mouvements sur son bras, le caressant avec mon pouce et ma paume, descendant légèrement pour aller jusqu’à son coude, dans une vague intention de l’apaiser. Je pris soudain conscience de ma totale incapacité à réconforter les gens. C’était tellement ridicule. Je passais ma vie à conseiller les personnes qui venaient me voir au cabinet, à conseiller mes amis et ma famille par extension, je perdais du temps à tenter de comprendre les choses pour pouvoir les expliquer au mieux, je raisonnais, j’argumentais à longueur de journée, et voilà que je réalisais enfin que j’étais totalement ignorant de la façon de faire pour réconforter quelqu’un. Mais qui étais-je ? J’étais là, à tenter vainement de rendre Elena moins triste qu’elle ne l’était, et tout ce que je savais dire c’était des platitudes. À croire que lorsqu’on vieillit, ce n’est pas pour autant que l’on est prêt à faire face à toutes circonstances ou que l’on devient plus sage.

« Il s’est passé quelque chose ? Dis-moi. Ça a un rapport avec ce qui s'est passé le 27 octobre ? »

Mes paroles étaient creuses, hésitantes, sans substance, comme mon cerveau en cet instant présent. Mais elles étaient sincères, tout comme moi. J’avais vraiment envie de pouvoir l’aider et j’espérais qu’elle allait parler, sinon je serais incapable de le faire. Et je n’avais pas envie de me sentir inutile ce soir. Pas après une journée horrible comme celle-ci. J’avais désespérément besoin de l’aider.

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MessageSujet: Re: La nuit, tous les chats sont gris. [Livre I - Terminé]   Dim 18 Aoû - 22:55

La nuit, tous les chats sont gris.


Je sentais encore le sable sous mes pas, les picotements sur mes genoux et aux creux de mes mains dues aux nombreuses chutes qui parsemèrent ma course. Il y avait, ce bruit infernal, qui emplissait mon crâne et soulevait mon cœur. Oui, j’avais mal à la tête et envie de vomir. La peur venait après, alors que les ordres emplissaient déjà la mer. Que pouvais-je faire au milieu de tout ça ? L’aveugle que j’étais ne servait à rien, et ne pouvait même pas voir ce qu’il se tramait. Il y avait seulement les bruits, les voix et les cris… « Elena ? »

J’étais à ce point emplie des évènements de la plage que je n’entendis pas le bruit de ses pas sur mon sol. Je ne pris conscience de sa proximité que lorsque sa main se posa sur mon épaule. Sous ce contact soudain, que je savais de ma faute, mes bras resserrèrent leur étreinte. Je n'avais pas la force de fuir maintenant, surtout pour rejeter une main que l'on me tendait. Peut-être aurait-il dû partir, comme il avait dit vouloir le faire. Ca aurait été mieux pour lui... et ça m'aurait empêchée de lui montrer que je m'abandonnais petit à petit, pour ne plus rêver que des bombes et de la mort qui effaceront mes défauts mis à rude épreuve.

« Qu'est-ce qui ne va pas ? ». Et s'il n'y avait plus rien qui allait ? La guerre nous rongeait tous un petit peu plus chaque jour. Certains commençaient déjà à se laisser aller à la folie. D'autres mourraient de ne pas avoir su trouver un logement, ou faire confiance aux bonnes personnes. Que pouvions-nous faire au milieu de tout ça ? Alors que les uns se battaient pour Louisville, pour survivre un peu plus longtemps, non pas seuls comme les lâches qui fuient égoïstement les affrontements. Comme moi. J'avais toujours eu peur de la solitude, la solitude qui amenait à la folie. La solitude qui amenait à l'oubli. J'en avais peur depuis le début, le début non pas de cette guerre, mais le début de tout, de moi. Et pourtant, j'avais fait preuve d'égoïsme, cet égoïsme propre aux gens qui sont seuls, aux gens qui essaient de survivre sans se soucier des autres. A ces gens-là qui mourront seuls...

La caresse de sa paume sur mon bras, au lieu de m'apaiser, libéra l'eau salée qui s'était accumulée derrière mes paupières. J'avais beau sécher les larmes sur mes joues avec mes mains, ces maudits yeux ne voulaient pas cesser de pleurer. Le désespoir m'envahissait soudain. Tout. Absolument tout ce que j'avais retenu jusque maintenant éclatait. La haine d'un monde égoïste se précipitant vers sa fin. La tristesse d'un cœur laissé au milieu d'une ville inconnue. La peur d'une mort imminente, sans pouvoir y faire face correctement. J'étais lassée de faire semblant, vidée d'énergie, mes barrières s'étaient brisées si facilement. Et ce devant Arthur, celui-là même qui supportait sans cesse mes sautes d'humeurs. Celui-là même qui devenait petit à petit un ami des plus précieux.

Le vide emplissait mon cœur, et il me semblait ne jamais pouvoir pleurer assez pour extérioriser toute la peine que j'avais contenue jusqu'à maintenant. Et les tremblements reprenaient, l'angoisse montait petit à petit. Je pensais me garder loin de tout ça, mais je n'avais fait que me détruire. J'étais comme au bord d'une falaise que j'avais moi-même érigée en voulant paraître forte. Au bord d'une falaise qui s'effrite peu à peu, me promettant de me laisser tomber dans les ténèbres, pour ne plus réussir à me relever. J'avais déjà un pied dans le vide. Un seul autre pas suffisait pour que je sombre à jamais. Mais je ne pouvais pas, je ne voulais pas abandonner ce monde, aussi cruel puisse-t-il être. Alors il n'y avait qu'une chose à faire. Qu'une main à saisir.

Mes mains se refermèrent dans le dos du notaire. Encore une fois, rien qu'une fois, il me fallait faire preuve d'égoïsme. Son cœur battait fort dans sa poitrine, il s'accrochait à la vie avec rage. Si lui le faisait, pourquoi moi ne le faisais-je pas ? Pourquoi ne pouvais-je pas me battre pour ma survie, comme tout le monde ? Mais cet égoïsme au fond de moi me ramenait sans cesse sur la plage, avec le roulement des vagues et les cris de douleur. Qu'avais-je à offrir à ce nouveau monde ? Que pouvais-je bien y faire ? J'étais la seule à ne pas voir la fatalité dans le ciel, parce que je ne pouvais justement pas voir ce ciel-là. Je ne connaissais que le vrai bleu du ciel, le beau bleu du ciel. Et pourtant, j'étais la première à sombrer dans la solitude, à me laisser convaincre par la folie et à tomber dans l'oubli. Parce que j'étais faible.

Mes mains avaient cessé de trembler, et les larmes me semblaient moins nombreuses sur mes joues. Jamais je ne pourrais avouer le bien que ça faisait de s'appuyer sur quelqu'un, rien qu'une fois, compter sur quelqu'un d'autre, se laisser aider, se laisser aller à un geste bien plus chaleureux que de simples paroles. Jamais je n'avais touché un autre homme de son vivant, et je m'en sentais coupable de le faire après sa mort, un peu, mais c'était ce dont j'avais le plus besoin en cet instant précis. Il fallait maintenant expliquer le pourquoi du comment. Expliquer ce qui avait pu pousser l'asociale que je pouvais être, à se jeter dans les bras d'un ami. N'allais-je pas passer pour une idiote, une fois de plus... « La plage... une femme est venue m'aider, et je l'ai abandonnée. Je l'ai laissée seule Arthur, et elle a frôlé la mort... Elle aurait pu mourir, parce que je suis partie sans elle... Je me sens coupable, tellement coupable, Arthur... »

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MessageSujet: Re: La nuit, tous les chats sont gris. [Livre I - Terminé]   Lun 19 Aoû - 14:12

La nuit, tous les chats sont gris.

J’avais eu peur qu’elle ne se renferme encore plus sur elle-même. Qu’elle laisse ses démons gagner sur son corps fatigué, et son esprit tourmenté. J’avais eu peur qu’elle ne me rejette, comme elle semblait le faire avec tout contact humain. J’avais pu remarquer à quel point elle n’était pas à l’aise quand on la touchait, et j’avais craint qu’elle ne repousse ma main, et mon envie de l’aider. Cette pensée avait grossi dans ma tête, me faisant regretter presque de l’avoir approchée et d’avoir posé ma main sur son bras. J’avais agi inconsciemment, me disant que tout être triste serait plus facilement réconforté s’il sentait physiquement que quelqu’un était là pour lui. Les mots semblaient flous et sans substance face aux actes. C’était ce que je m’étais seriné en boucle, empêchant alors des mots sensés franchir mes lèvres. Je m’étais perdu dans les mots, et mon acte me semblait fou. Qu’est-ce que je devais faire ? Je n’avais plus l’opportunité de reculer, mon acte aurait alors perdu tout son sens. Alors je restais là, attendant qu’elle fasse un geste pour me montrer ce qu’elle pensait.

Mais elle ne bougea pas. Elle resta appuyée contre le mur, comme s’il l’avait attirée tel un aimant, et, à présent, elle ne pouvait s’en défaire. Ses bras toujours croisés sur sa poitrine, ma main bougeant toujours lentement de son épaule à son coude, nous semblions figés dans le temps. Pris dans une seconde éternelle, qui se répétait, inlassablement, ayant décidé de s’éterniser aussi longtemps que possible. Puis, soudain, alors qu’elle voulut s’enclencher une nouvelle fois, elle fut balayée d’un geste par la seconde suivante, qui avait tardé à se montrer mais qui revendiquait à présent la place qui lui revenait de droit. Et ce fut Elena qui l’amena et lui donna substance. Lors de cette seconde, et des suivantes, elle pleura. Les larmes coulaient sur ses joues et elle voulut les sécher avec ses paumes mais elles revenaient toujours. De mon côté, je me sentis impuissant face à tant de détresse. Elle semblait se vider enfin de tout ce qu’elle avait accumulé pendant des jours et des jours, engrangeant un surplus de larmes qui ne demandaient qu’à couler librement, à présent qu’elle avait enfin pris le temps de les montrer au monde. Alors je posai mon autre main sur son bras, tentant de lui montrer que j’étais là, que je ne l’abandonnerai pas, que je serai à ses côtés aussi longtemps qu’il le faudrait.

Et puis, dans un sursaut, la seconde suivante s’enclencha. Et je me retrouvai avec Elena fermement accrochée à moi, ses bras passés autour de moi, terminant leur course dans mon dos. Sans hésiter, je passai mes mains autour de son cou, le tenant serrée contre moi. J’entendais sa respiration saccadée à force d’avoir pleuré, et elle avait appuyé sa joue contre mon torse. Elle ne m’avait parue aussi perdue qu’en cet instant. C’était peut-être bizarre à dire, mais j’avais toujours considéré Elena comme une femme forte, prête à faire face à l’adversité. Et là, je me rendais compte qu’elle aussi pouvait avoir des coups durs. D’une certaine façon, elle me parut plus accessible. J’avais parfois du mal à savoir ce que je pouvais dire en sa présence. Je ne savais jamais comment elle allait réagir et je modérais toujours mes propos, car cette image d’elle sûre d’elle et forte m’empêchait parfois de faire les choses telles que je le souhaitais. En cette seconde étirée dans le temps, je me sentis plus proche d’elle que jamais.

Nous restâmes ainsi pendant ce qui me sembla de longues minutes. Elena pleurait moins à présent, du moins je pouvais l’entendre respirer plus calmement. Pendant tout ce temps, je l’avais tenue fermement contre moi, remontant ma main droite dans sa nuque, pour la masser doucement avec ma paume, de la même manière que je l’avais fait peu de temps avant sur son bras, dans un mouvement lent et apaisant. Ma main gauche, toujours dans son dos, avait effectué de petits cercles, tentant de la faire se détendre et la faire relâcher toute la pression qu’elle avait accumulée. Ma bouche avait murmuré de petits « chut » et quelques « ça va aller » à peine audibles, destinés uniquement à la faire reprendre pied dans notre réalité. Finalement, elle commença à parler, essayant quelques syllabes pour m’expliquer son état. J’écoutais, attentif, pour saisir l’entièreté de ce qu’elle révélait. J’avais été surpris quand elle m’avait annoncé qu’elle était sur la plage, ce jour-là. Comment ne l’avais-je pas su auparavant ? Que faisait-elle sur la plage ce jour-là ? Elle avait dû subir toute cette violence déchaînée dont j’avais entendu les échos plus tard. À cet instant, j’étais dans mon cabinet, et j’avais entendu au loin des bruits de tirs, provenant de deux côtés opposés : la plage et les routes départementales. Je n’étais pas allé jusque-là. Pourquoi l’aurais-je fait ? Au contraire, j’avais dit à tous les habitants que j’avais croisés dans les rues de rester chez eux, et de ne surtout pas aller voir ce qui se passait. Les militaires étaient là pour ça, qu’ils fassent donc ce pour quoi ils étaient formés et payés. Et de savoir à présent qu’Elena s’était trouvé là, je m’en voulais de ne pas avoir été voir de plus près. J’aurais pu l’aider.

« Chut, ne dis pas de telles choses. Ne te sens pas coupable. Tu as fait ce que tu as pu sur le moment, j’en suis persuadé. »

Je la gardais toujours contre moi, car elle ne semblait pas vouloir s’en aller non plus. J’avais l’impression que si je la lâchais maintenant, elle allait perdre pied et retomber dans sa détresse passagère. Je devais lui montrer que j’étais là, et la seule façon que j’avais trouvée était de la garder serrée contre moi, mes mains toujours à leur place, mon menton reposant contre le haut de sa tête.

« D’après les récits que j’ai pu entendre de ce jour-là sur la plage, ça a été un beau foutoir. Des dizaines de personnes ont été blessées ou sont tombées sous les balles. Tu ne pouvais pas les sauver, pas plus que tu ne pouvais aider cette dame qui est venue vers toi. Ce n’est pas ta faute, alors ne te sens pas coupable. La culpabilité ne va rien t’apporter de bon. Elle va juste te faire sombrer dans un état mental négatif. De plus, cette femme s’en est sortie, non, d’après ce que tu m’as dit ? »

Je comprenais tellement l’état d’esprit d’Elena que je ne savais pas si je sortais les bons mots pour la rassurer et la faire oublier cette culpabilité qui, visiblement, n’avait plus lieu d’être. Si la femme qui était venue l’aider n’avait rien eu de grave, si on avait su la soigner à temps, alors pourquoi se sentait-elle aussi coupable ?

« Elena. Le plus important est que tu n’as rien. Que tu t’en es sortie indemne. »

Elle ne pouvait certainement pas savoir à quel point j’étais soulagé d’apprendre qu’elle n’avait rien eu, alors qu’elle venait tout juste de m’annoncer qu’elle s’était trouvée sur la plage ce jour-là. S’il lui était arrivé malheur, je crois que j’aurais perdu pied moi aussi.

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MessageSujet: Re: La nuit, tous les chats sont gris. [Livre I - Terminé]   Mar 20 Aoû - 10:23

La nuit, tous les chats sont gris.


Là, en cet instant précis, je devrais rêver des bras de celui que j'aime, je devrais penser qu'il aurait été mieux que ce soit mon mari, plutôt que le notaire. N'était-ce pas ce que tout le monde devrait penser ? Mais, au contraire, il me semblait que ça ne pouvait être autrement, qu'il fallait que ce soit lui et personne d'autre. N'était-ce pas honteux ? Moi qui n'avais toujours pensé qu'à Alexandre et à ses beaux yeux, voilà que je m'accrochais désespérément à un ami. Je me sentais mal pour ça, pour la plage, pour tout. Il n'y avait plus rien qui ne me fasse me sentir bien.

Le temps s'était suspendu, nous laissant, en cet instant, immobiles et silencieux. Il n'y avait plus que les battements de son cœur, clairs et réguliers, qui résonnaient dans mon crâne et faisaient disparaître tout le reste. Je n’entendais plus que ces « boum, boum » incessants, qui me semblaient si différents des miens, et si différents des siens. Et, par moment, il y avait de petits chuchotements qui se perdaient dans le vacarme d’un organe accroché à la vie, et apaisaient mon âme tourmentée par une guerre que l’on n’aurait même pas pu imaginer.

« Tu as fait ce que tu as pu ». C'était donc comme je le redoutais : il n'y avait rien que je puisse faire. J'étais inutile, ma seule présence avait été une gêne. Pourquoi avait-il fallu que mes pas me guident vers la plage ? Pourquoi n'avais-je pas fui le bruit infernal des bombes ? Mon cerveau avait été dérangé, perturbé, déréglé. Je n’avais pas réfléchi, comme à mon habitude. Que se passerait-il si je prenais le temps de connecter mes neurones et de me poser ? Aurais-je fait demi-tour, pour aller me réfugier derrière le beau piano, et jouer pour ceux qui mouraient sur le sable et le bitume ? C'était tout ce que j'étais capable de faire en ces temps de guerre. Jouer jusqu'à ne plus arriver à bouger un seul doigt. « J’en suis persuadé », et comment pouvait-il être si sûr de lui, sûr de moi ? Pourquoi avait-il, à ce point, confiance en moi ? Aurait-il dit la même chose s’il m’avait vue sur la plage, fuir l’aide de Valentine et abandonner ceux que j’aurais pu aider ? Alors qu’il aurait juste fallu que je tende la main, cette main…

Je ne pouvais pas les sauver. Même si c'était vrai, n'aurais-je pas dû essayer ? Quel bien y avait-il à ne pouvoir rien faire d’autre que courir pour sa propre peau ? Je ne pouvais pas l'aider, mais elle, elle le pouvait ? Ne pas se sentir coupable est plus facile à dire qu'à faire. J'ai toujours vécu dans la culpabilité. Coupable de ne pas être celle que ma mère attendait. Coupable d'avoir rendu Alexandre coupable. Coupable d'avoir oublié des visages et des noms. Coupable de la mort d'Alexandre. Coupable des blessures de Valentine. J'étais coupable. Je plaidais coupable. Et j'étais coupable de cette étrange étreinte qui réchauffait petit à petit mon cœur et séchait mes larmes. Mais sur ce point-là, qui voudrait se faire passer pour victime et innocent...

Je n'avais plus la force de lui répondre, alors que la logique m'échappait. Il me semblait que le fait qu'elle soit toujours en vie ne me rendait que plus coupable. A quel prix avait-elle survécu ? Si j'avais simplement attrapé sa main, et si je l'avais attirée à ma suite loin de la plage, alors elle serait comme moi : indemne. Mais je ne pouvais simplement pas attraper ses doigts et la forcer à me suivre. Un geste qui m'avait pourtant été si naturel à une certaine époque, me semblait aujourd'hui aussi compliqué que de parler avec un muet. Finalement, peut-être que ma culpabilité était là pour cacher mes pensées les plus sombres : elle aurait dû partir comme je lui avais dit de le faire. C'était si cruel de penser ainsi, que ma culpabilité devait bien venir de là.

« Tu te mets à parler comme lui, Arthur... Est-ce vraiment le plus important ? Ils se sont donnés du mal pour s'entraider, et moi je n'ai sauvé que ma peau, alors qu'il aurait suffit de tendre la main et d'attraper la sienne. C'est si idiot de ne pas pouvoir faire une chose aussi simple. » Pourquoi ne pouvais-je pas le faire ? Je le savais, mais je ne voulais pas y penser. En réalité, j'avais pris peur, j'avais fui pour me préserver, une fois de plus. Parce qu'il avait toujours tremblé quand je touchais son bras, son épaule, son visage... Je ne voulais pas devoir supporter ça de tout le monde, alors j'avais arrêté de tendre la main. Je m'étais éloignée des autres et j'avais appris à détester tout contact. J'avais appris à faire semblant, du moins...

Alors que les larmes avaient cessé de couler sur mes joues, il semblait qu'il était temps de mettre fin à tout ça, et de le laisser tranquille. Mais je n'en avais pas envie. Mes mains resserrèrent leur étreinte, laissant découvrir à mon esprit dérangé la largeur de ses épaules, et la force de son dos. Je fus soudain gênée par tout ceci, honteuse de mon propre comportement. Tandis que je me retirais à ses bras, mes mains glissèrent de son dos, découvrant un peu plus un corps que je n'avais fait qu'imaginer jusque là, et ne me mettant que plus dans l'embarras. D'un geste hésitant, je remis quelques mèches de cheveux en place, et essuyai les dernières traces de larmes sur mes joues. « Merci, Arthur. Je me sens gênée maintenant. » Je tournai les alliances autour de mon doigt pour évacuer toutes les pensées bizarres qui restaient à l'intérieur de mon crâne. Je sentais encore ses mains dans ma nuque et dans mon dos... « Je ne saurais te remercier correctement. Je te suis redevable, compte sur moi pour payer ma dette. » L'embarras me faisait dire des choses bizarres avec un sourire léger aux lèvres. Etais-je vraiment devenue folle ? Et cette envie étrange qui obligeait mes doigts à se tordre les uns les autres, cette envie de savoir : quel visage avait celui à qui j'avais imposé une telle situation. N'était-ce pas honteux d'avoir de telles pensées ? Où était mon cerveau quand j'avais le plus besoin de lui pour pouvoir penser raisonnablement ? Mon idiotie me perdra bien plus rapidement que mon égoïsme.

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MessageSujet: Re: La nuit, tous les chats sont gris. [Livre I - Terminé]   Mar 20 Aoû - 12:47

La nuit, tous les chats sont gris.

Je ne sais combien de temps nous restâmes ainsi, l’un contre l’autre, à s’apaiser mutuellement. Car si c’était moi qui chuchotais de petits mots destinés à Elena, elle aussi me calmait après cette journée tourmentée. Mes mains traçaient toujours de petits cercles dans son dos et sa nuque, et je sentais sa peau sous ma paume à chaque mouvement. La chaleur de son corps s’était enveloppée autour du mien, s’ajoutant à la mienne, créant un point chaud au cœur de la pièce. Je ne savais si mes paroles avaient réussi à trouver un chemin en elle. Je ne comprenais pas pourquoi elle culpabilisait autant. Nous étions en guerre après tout, il fallait d’autant plus penser à soi, pour survivre. J’étais persuadé que tout le monde agissait égoïstement en ces temps troublés. Et elle, elle s’inquiétait d’avoir lâché la main d’une inconnue pour tenter de sauver sa peau ? Non vraiment, je ne comprenais pas. Alors que je m’interrogeais toujours intérieurement, elle reprit la parole, ses larmes ayant arrêté de couler. Je fronçai les sourcils. À parler comme lui ? Comme qui ?

« Comme lui ? »

Je ne pensais même pas à répondre au reste de sa phrase. Je m’étais arrêté sur cette première partie, et seule elle me préoccupait à l’heure actuelle. Ses mains avaient glissé sur mon dos, me faisant ressentir sa proximité encore plus. Jusqu’à présent elle était restée presque immobile, seules mes propres mains avaient bougé, et le mouvement qu’elle avait enclenché soudainement faillit me faire frissonner. Lorsqu’elle s’écarta, je me retins à la dernière minute de lever la main pour aller toucher sa joue encore humide de ses larmes. Ça n’aurait pas été sérieux. Elle venait de me dire qu’elle était déjà gênée de la situation. Elle aurait été encore plus gênée et je ne le voulais pas. Je ne voulais pas qu’elle soit gênée de ma présence, qu’elle soit gênée de s’être laissé aller avec moi. Mais je ne pouvais le lui  demander. Ça ne se demandait pas des choses comme celles-là. Alors je me tus, enfouissant en moi ce que je ne pouvais lui dire.

À cet instant, elle refit le geste qu’elle avait fait juste après m’avoir ouvert la porte. Et mes yeux dérivèrent une fois encore vers les deux alliances qu’elle portait autour du doigt. Je savais qu’Elena était mariée… qu’elle l’avait été, je ne savais pas trop tous les détails. Elle ne m’avait jamais parlé de son mari et tout ce que j’en connaissais me venait de ce que j’avais pu entendre à gauche et à droite. Louisville est une petite ville, les gens se connaissent, se parlent, répandent des rumeurs… D’après ce que je savais, son mari était décédé il y a peu, même si les détails m’étaient inconnus. Je n’avais pas non plus cherché à savoir absolument. J’avais juste voulu être là pour elle, parce que j’avais compris implicitement qu’elle était toute seule à présent. Et je ne pouvais tout de même la laisser seule face à sa solitude, non ?

« Ne dis pas de bêtises. Tu ne me dois rien. »

Mon ton n’avait plus rien du ton que j’avais pu emprunter précédemment. Ma voix avait pris des inflexions plus froides, malgré que j’aie essayé de me contrôler. Un vague sentiment grossissait en moi, balayant l’apaisement que j’avais pu éprouver quelques instants plus tôt, alors que je tentais moi-même d’apaiser Elena. Ce bien-être s’était répandu dans mon corps également, et, à présent, il semblait fondre comme neige au soleil. Est-ce qu’elle pensait me devoir quelque chose parce que je l’avais consolée ? Est-ce qu’elle voyait ça comme un service que je lui avais rendu et qu’elle devait me rembourser à présent ? Je ne parvenais pas à y croire, mais ses propos me restaient gravés en tête. Je ne voyais plus que ça, cette attitude de regret qu’elle avait visiblement éprouvé à se laisser consoler par moi. Car elle allait me devoir quelque chose en retour. J’étais partagé entre la colère sourde qui grondait en moi, et la désillusion. Quel imbécile. J’aurais dû partir tant qu’il était encore temps. À présent, j’étais déçu et presque en colère. Colère uniquement dirigée contre moi-même. J’aurais dû garder mes distances avec elle, et le pire était que je le savais très bien. Mais je n’avais pas pu m’en empêcher. Et voilà où tout cela m’avait mené.

Je m’écartai d’elle, faisant un pas en arrière pour m’écarter de sa bulle et m’en refaire une personnelle par la même occasion. Ça avait été stupide de ma part de m’intégrer dans la sienne, alors que je savais pertinemment qu’elle ne laissait personne y rentrer. En tout cas moi, elle ne me laissait pas rentrer. Alors je dis la seule chose qui me vint à l’esprit, même si c’était quelque chose que je ne voulais absolument pas.

« Je… je pense que je vais rentrer chez moi. Si tu as besoin… » De quoi Arthur ? De quoi pouvait-elle avoir besoin ? Elle vient de te dire qu’elle t’est redevable alors que tu l’as simplement consolée. Il semble évident qu’elle n’a pas besoin de toi, car cela ne fait qu’entraîner un malaise chez elle. Néanmoins, je ne pus m’empêcher d’ajouter : « …de moi… tu sais où me trouver. »

Mon esprit voulait désespérément partir de cet endroit où il ne se sentait plus le bienvenu, mais mon corps lui, resta en place. Je voulus forcer mes jambes à partir, à faire un autre pas vers la sortie, mais je n’y parvins pas. Tout ce que je pus faire fut de continuer de fixer Elena, toujours en face de moi, immobile ou presque. Ses doigts se serraient les uns contre les autres, comme pour continuer de montrer la gêne qu’elle avait ressentie. Cette même gêne qui avait déclenché une colère en moi. Colère qu’heureusement je parvenais à maîtriser. De quoi aurais-je eu l’air en plus si j’avais explosé devant elle ? Et puis mon corps, celui qui ne voulait pas partir, se força à prononcer quelques mots encore, pour presque démentir mes propos précédents. Non je ne voulais pas partir. Mais il fallait que je le fasse. C’était tellement évident en cet instant et pourtant mon corps s’y refusait.

« Tu… je… »

Ma belle éloquence avait visiblement décidé de se faire la malle. Bon très bien, j’étais totalement ridicule à présent. Heureusement que le ridicule ne tuait pas, sinon je serais déjà mort depuis longtemps.

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MessageSujet: Re: La nuit, tous les chats sont gris. [Livre I - Terminé]   Mar 20 Aoû - 21:14

La nuit, tous les chats sont gris.


A cet instant, mes yeux se détournèrent, comme si ça changeait quelque chose à ma condition. Mon cerveau ne se rappelait que trop bien ces choses que l'on fait quand on est capable de fixer quelqu'un. Détourner son regard, pour ne pas avoir à affronter celui d'autrui, pour se protéger de la réalité, du combat visuel qui pouvait s'installer entre deux personnes. Et moi, qui n'avais plus vu depuis mes quinze ans, je me permettais de tourner mon visage pour fuir. Fuir une situation que j'avais moi-même mise en place. J'avais osé le comparer à mon défunt mari, et je n'étais même pas capable de l'assumer. Je n'avais toujours su que fuir.

Mon esprit n'était pas clair, mes pensées se bousculaient. Que devais-je lui dire, que devais-je taire ? Je n'aimais pas en parler, pas maintenant que son corps reposait dans les rues d'une ville fantôme. Les coups de feu résonnaient encore dans mon crâne, se parsemant dans l'air à la recherche d'une cible. Et moi, comme le fardeau que j'avais toujours été, j'étais tombée au sol, ma conscience s'envolant soudainement pour me laisser en proie au vide total, au néant le plus profond. Mes mains avaient encore le souvenir de la froideur de sa peau, du sang sur sa joue et du trou béant au niveau de sa tempe. Qu'y avait-il à lui dire ? « Oui, lui, l'homme que j'ai laissé mourir à ma place. Comprends-tu pourquoi je suis coupable maintenant ? » C'était impensable. Impossible. Inutile.

Mes mains se serrèrent l'une contre l'autre, cessant de se tordre mutuellement pour se presser contre mon cœur. Je savais que j'avais dit quelque chose qu'il ne fallait pas, je l'avais bien senti. Mais... à ce point-là ? Sa voix me semblait si froide. Me reprochait-il mes paroles ? Où avais-je la tête pour dire les choses de travers à cet instant ? « Tu ne me dois rien. » Pouvait-il en être si sûr ? Je lui devais ces larmes qui allégeaient mon cœur. Cette chaleur qui l'emplissait, le gonflant de réconfort et le tordant de douleur alors qu'il reculait d'un pas. Ce bien-être qui laissait mon esprit en paix quelques instants, assez pour réorganiser mes pensées et faire face correctement à mes peurs. Alors, je ne te dois toujours rien, Arthur ? En es-tu sûr ?

Ma main passa dans mes cheveux, les ramenant tous en arrière, tandis que mes lèvres se pinçaient. J'étais perdue, totalement perdue. Je ne savais pas quoi faire. Il voulait partir, par ma faute, par mes paroles dérangées et dérangeantes. Avais-je dit quelque chose de si mal que ça ? Je ne m'en rendais pas bien compte, je ne savais pas ce que j'aurais dû dire d'autre. N'avais-je pas manqué une occasion de me taire, pour ne pas changer ? Et maintenant, il voulait partir. Je l'avais mis mal à l'aise, je l'avais énervé. Il ne voulait plus me voir, peut-être ? Il ne voulait pas rester plus longtemps sous le même toit que moi, au milieu de mon salon ? Je ne comprenais pas. Il y avait erreur, un mal entendu, une impolitesse, indélicatesse, maladresse. Oui, c'était ça, une maladresse. Le fait était là, j’étais maladroite.

Le silence me sembla insupportable alors que les secondes paraissaient plus longues. Que devais-je faire ? C’était la deuxième fois qu’il disait vouloir partir, peut-être le voulait-il vraiment alors… Mais il restait planté là, il ne bougeait pas. Que voulait-il à la fin ? Je ne pouvais pas supporter de l’entendre partir par ma faute, mais l’attente était bien pire. Mon esprit s'imaginait déjà les pas du notaire, alors que ce dernier n'avait pas bougé depuis tout à l'heure. C'était à ce point stressant que mes épaules tressaillirent et qu'un frisson désagréable traversa tout mon dos. J'étais vraiment perdue, je ne savais plus ce que je devais faire. Je n'avais pas envie qu'il parte, mais lui semblait n'attendre que ça. Pouvais-je le retenir encore, ou devais-je le laisser filer ? Qu'y avait-il de mieux pour nous deux ? Nos désirs me semblaient bien trop différents, et déjà le gouffre se creusait entre nous. N'y avait-il aucun retour en arrière possible ? Etions-nous condamnés à nous détester, à sombrer dans les malentendus et à ne plus jamais nous parler ? J'avais peur. Peur que ça arrive, peur que nous finissions par nous tourner le dos. Je ne le voulais pas.

La détresse m'envahit alors que la situation devenait urgente. Il me devait de mettre mon égoïsme à l'épreuve, une fois de plus. Il me fallait être moi dans toute ma splendeur, éveiller mon défaut le plus profond, et ne plus penser qu'à ma personne. Il voulait partir ? Je ne pouvais pas le laisser faire. Pas maintenant qu'il hésitait. Il était trop tard. Il ne fallait pas hésiter. Je tendis la main, touchant d'abord son bras avant de la glisser jusqu'à sa paume, et de refermer mes doigts sur les siens, ne voulant pour rien au monde lâcher prise. Il n'était plus temps de fuir. « Non, Arthur, pardonne-moi, je ne voulais pas dire ça. S'il te plait, ne pars pas. » Ne me laisse pas seule comme une idiote, je serais capable de perdre goût au semblant de vie que nous menons. C'était ça que je voulais dire ? C'était pour ça que je me battais en cet instant ? Ou était-ce pour... la chaleur de sa main, le réconfort de sa présence, le sourire sur des lèvres qui ont perdu leurs illusions. Qu'attendais-je réellement de lui ? De moi...
Ma deuxième main vint se poser sur la sienne, que je n'avais toujours pas lâchée. Mes pouces, qui avaient commencé à monter sur son bras, arrêtèrent leur course folle sur son poignet. Qu'est-ce que j'essayais de faire en cet instant ? C'était impensable, vraiment. La décadence de mon esprit semblait irrécupérable, impardonnable. Mes doigts se serrèrent un peu plus sur sa peau, de peur qu'il ne s'arrache à mon emprise. Il avait dit « si tu as besoin de moi », il l'avait bien dit, n'est-ce pas ? « J'ai besoin de toi, Arthur. »

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MessageSujet: Re: La nuit, tous les chats sont gris. [Livre I - Terminé]   Mer 21 Aoû - 20:57

La nuit, tous les chats sont gris.

Mon cœur se serra quand je la vis remonter ses mains jointes vers le sien. Je l’avais blessée. Bien sûr. J’étais tellement égoïste que je n’avais vu que ma propre souffrance, créée par ce qu’elle avait dit, interprétant ses propos, qui avaient maltraité mon esprit déjà amoché par la fatigue, la solitude, et la guerre. Depuis quand étais-je à ce point facilement atteignable ? Je ne me souvenais pas d’avoir été aussi aisément meurtri par de simples mots. Au contraire. J’étais quelqu’un de pragmatique. Je savais manier les mots avec naturel, et j’étais alors parfaitement capable de me détacher de tout propos qui aurait pu me blesser. Et là, j’avais agi stupidement. Je m’en rendais à présent, alors qu’elle semblait perdue suite à mon comportement. Elle n’avait pas cherché à me blesser, je le voyais dans ses gestes troublés. Pourquoi n’avais-je pas été foutu de me taire ? Cette manie de toujours trouver quelque chose à dire finirait par me perdre, j’en avais conscience. Le silence était d’or par moments, et je ferais mieux d’apprendre à tourner sept fois ma langue dans ma bouche avant de parler. Réfléchis un peu bon sang ! Au lieu de foncer tête baissée !

J’avais hésité. Mes mots s’étaient précipités hors de ma bouche, comme toujours. Et je n’avais su émettre que quelques sons désarticulés. Mon vocabulaire m’avait déserté. Comme mon bon sens et mes illusions. En un coup, le vent les avait balayés, d’un revers de la main, et ils avaient disparu, se fondant dans le noir comme des ombres en quête d’anonymat. Mais de ce noir était sortie une main. Celle d’Elena. Et lorsque ses doigts avaient glissé lentement de mon bras jusqu’à ma paume, emprisonnant mes doigts des siens, mon regard, lui, n’avait pas quitté son visage. Je sentais le bout de ses doigts parcourir ma peau, éveillant sur leur passage un frisson naissant dont je ne voulais pas cerner l’origine. Mes doigts, pris d’une soudaine impulsion, totalement hors de contrôle de mon cerveau qui ne comprenait plus rien à ce qui se passait, allèrent à la rencontre des siens, et vinrent capter leur chaleur diffuse qui contrastait tellement avec la fraîcheur de la nuit à l’extérieur. Je n’avais plus conscience que le soir s’était déjà répandu sur Louisville. Que le couvre-feu était passé. Que j’aurais dû rentrer chez moi depuis longtemps pour éviter de devoir affronter les militaires. Tout mon esprit était accaparé par cette main dans la mienne, douce et agréable.

Elle n’avait pas besoin de me supplier. Je serais resté simplement avec le pas qu’elle avait fait vers moi. Je serais resté simplement avec sa main qui avait glissé dans la mienne. Je serais resté simplement avec ses doigts qui s’étaient enroulés autour des miens. Je n’avais pas besoin des mots. Les mots étaient inutiles. C’était son geste qui m’avait enlevé, qui m’avait capturé, et qui m’avait fait resté, déjà avant qu’elle ne prononce la moindre syllabe. Mon corps qui n’avait su la quitter avait compris plus vite que moi qu’elle ne voulait pas que je parte. Comme moi je ne voulais pas partir. Les mots n’avaient été qu’un supplément. Ils étaient inespérés, et je me traitai alors mentalement d’imbécile. Encore une fois. Sauf que là, ce n’était plus pour les mêmes raisons. J’avais les yeux bien ouverts, et, contrairement à elle, j’étais incapable de comprendre ce qu’elle voulait, alors que elle, semblait avoir lu en moi comme dans un livre ouvert. Je n’arrivais pas à me l’expliquer. Et, d’une certaine manière, cela n’avait que peu d’importance.

Son autre main vint se poser sur nos mains jointes, et, cette fois-ci, je jetai un coup d’œil vers elles. Je ne pus m’empêcher de sourire. Ses pouces tracèrent des fins chemins sur mon poignet, et mes yeux restèrent focalisés sur ce geste presque imperceptible pendant ce qui me parut de longues secondes. Lorsque je sentis sa pression devenir plus forte sur ma peau, je relevai les yeux vers elle. Elle attendait que je fasse quelque chose. Je la laissais dans l’expectative, je la faisais attendre, de manière douloureuse, alors qu’elle avait eu le cran de faire un pas vers moi. Et elle avait besoin de moi. Je n’étais qu’un pauvre fou.

Ma main libre s’envola pour aller rejoindre la place qu’elle avait quittée un instant plus tôt. Je l’avais fuie, lâchement, me questionnant sur le bienfondé de tout cela. Mais ma main s’ajusta si parfaitement à la nuque d’Elena que je me demandais pourquoi je l’avais lâchée. Ses cheveux détachés glissèrent sur le dos de ma main alors qu’elle venait se poser sur la peau fine. Mon coude se plia, pour la rapprocher de moi et réduire la distance entre nos deux corps. Ce faisant, j’obligeai Elena à abandonner mes doigts, mais mon autre main voulait rejoindre aussi sa place, au creux de son dos, où elle s’était sentie bien un instant avant. Nous retrouvâmes la position que nous venions à peine de quitter. Notre précédente étreinte avait été trop brève. J’avais besoin d’attention. J’avais besoin de sentir que quelqu’un était là pour moi aussi. J’avais cru ne faire que consoler Elena, ne faire que la rassurer, mais je m’étais trompé. J’avais autant besoin qu’elle de me sentir rassuré. Et si je pouvais le faire grâce à cette étreinte, j’étais disposé à la garder quelques secondes encore. Jusqu’à ce qu’elle fasse un geste, qu’elle parle à nouveau, où que la gêne qu’elle avait ressentie s’insinue en moi à mon tour. Ce qui était loin d’être impossible. Pour l’heure, je réalisais à peine que je la tenais serrée tout contre moi, annihilant d’un souffle tout ce qui avait fait notre relation jusqu’à présent. Nous n’avions jamais montré tant de faiblesse l’un devant l’autre. Notre relation allait s’en trouver changée. Il ne pouvait en être autrement.

« Je suis là. Je ne pars pas. Je resterai aussi longtemps que tu le voudras. »

Ma voix me semblait à peine plus forte qu’un murmure. Mais peut-être était-ce mon cerveau défaillant qui tirait là sa dernière révérence, enlisant ma voix dans sa folie légendaire.

« Elena, je suis désolé. C’est toi qui dois me pardonner. Je suis tellement stupide par moments. Je… J’ai cru que tu m’en voulais de t’avoir réconfortée et je… »

Encore une fois, je perdais mes mots. Jamais je n’avais été aussi peu incertain et si peu aisé à dire ce que je ressentais, ou ce que je voulais faire passer comme message. Je voulais qu’Elena me pardonne d’être aussi stupide. Qu’elle comprenne que jamais je n’avais voulu partir, que dès qu’elle m’avait rejoint, j’étais décidé à rester près d’elle aussi longtemps qu’il le fallait. Que j’interprétais tout de travers. Que mon cerveau avait décidé de ne plus réfléchir, alors qu’il aurait dû fonctionner à plein régime pour me sortir de belles phrases, pleines de sens, pleines d’assurance, au lieu de lâcher ce discours peu glorieux, sans début ni fin, sans ligne directrice, avec des mots qui se bousculaient dans ma tête. Le volcan qu’était mon esprit n’avait visiblement pas fini de s’écouler en une lave brûlante dans tout mon corps.

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MessageSujet: Re: La nuit, tous les chats sont gris. [Livre I - Terminé]   Jeu 22 Aoû - 15:24

La nuit, tous les chats sont gris.


Il était resté, immobile et silencieux tout ce temps, stressant mon petit cœur qui n’en pouvait plus d’avoir peur. Piégés dans cette seconde infernale, qui s’effilait lentement, avant de reprendre du début, sans jamais passer à la suivante, nous étions comme deux statues confuses, qui semblaient ne jamais pouvoir se comprendre. A ça près que mes cheveux glissaient les uns sur les autres, à la recherche d’un nœud auquel s’intégrer, et que mon cœur semblait tambouriner bien trop fort à l’intérieur de ma poitrine. Qu’y avait-il à faire en cet instant, qui nous libère de cette seconde sans fin, qui claquait par moment à mon oreille, indiquant la reprise d’un même cycle ?

Ce geste que je n’avais pu faire sur la plage, et même nulle part ailleurs. Ce simple pas en avant, ces doigts qui en attrapent d’autres. Et tandis que ma main glissait jusqu’à la sienne, le souvenir d’un bras tremblant sous ma paume s’insinua dans mon esprit, voulant saper ma volonté et me faire lâcher prise. Mais il s’agissait bel et bien du notaire de la ville, et non d’un faux coupable, dont la peau ne s’arracha pas à moi, et dont les doigts vinrent trouver les miens, facilitant leur quête aveugle d’une main qui n’avait pas su partir assez vite.

Ce geste me paraissait plus simple maintenant, plus intime avec lui qu’il ne l’avait été avec l’autre, alors que nos relations étaient les mêmes : des amis. Je ne saurais me l’expliquer, et je ne cherchais pas vraiment à le faire. Mon esprit était à ce point détraqué qu’il n’était plus gêné par ces pouces qui avaient voulu grimper le long de son bras, pour atteindre son épaule, dévier jusqu’à son visage et se poser sur ses joues, ni par ces cinq mots qui avaient atteint ma bouche et glissé jusqu’à ses oreilles, ajoutant un prénom à la phrase embarrassante qu’ils avaient formée.

Il n’y avait plus que l’attente, insupportable, qui broyait mon ventre et agitait mon cerveau, qui n’était plus opérationnel que pour ça. Le stress montait en moi, s’insinuant sous ma peau et m’arrachant un frisson à son passage. Il n’y avait plus rien que je puisse faire, le retenir contre sa volonté n’étant pas ce à quoi j’aspirais. Mais, en cet instant précis, il me semblait comprendre qu’il voulait tout autant que moi rester. S’il avait vraiment voulu partir, ses pas l’auraient mené dehors bien avant que ses mots ne franchissent la barrière de ses lèvres. Avais-je raison ou essayais-je seulement de m’en persuader moi-même ?

Mon esprit cessa de se questionner à la seconde-même où sa main glissa sous la crinière désordonnée que formait ma chevelure brune. Suivant la pression de ses doigts contre ma nuque, je fis un autre pas en avant, réduisant la distance entre nous. Il me semblait déjà sentir la chaleur de son corps réchauffer mes joues. Mes mains, ayant dû lâcher la sienne, s’étaient posées quelques secondes, par inadvertance, sur son torse, avant de s’empresser de glisser dans son dos. Mon cerveau, dans ce cas précis, semblait marcher à cent à l’heure, prêt à dessiner un profil plus adéquat au notaire. Comment pourrais-je lui faire face à nouveau en repensant à ces mains baladeuses qui étaient les miennes ? Rien que cette étreinte allait sûrement tout changer à ce que nous étions devenus.

Et cette étreinte, bien que semblable à la précédente, me semblait particulièrement différente. Il n’était plus question, en cet instant, de réconforter l’enfant perdue, pleurant sans que la source d’eau salée ne semble vouloir se tarir. Non, il ne s’agissait plus de ça, il n’était plus temps pour ça, mes larmes avaient cessé et mon cœur semblait si léger, à ce point qu’il ne me paraissait jamais l’avoir connu si peu présent au fond de ma poitrine. Ce n’était plus moi qui cherchais du soutien dans le contact, qui devait soulager tout ce que la guerre avait posé sur nos épaules.

« Aussi longtemps que tu le voudras, Arthur. » Je libérai une de mes mains, la posant sur son épaule pour ensuite la laisser aller jusqu’à sa nuque. Il aurait été idiot de lui donner un coup en voulant faire bien. Mes doigts se glissèrent dans ses cheveux, dans un geste qui se voulait rassurant. Tandis que mon autre main remontait le long de sa colonne vertébrale, pour se mettre en  travers de ses omoplates, tapotant son dos avec légèreté, avant de s’y poser complètement.

Je n’avais jamais été capable de rassurer quelqu’un, ou plutôt, l’occasion ne s’était jamais présentée depuis mon accident. Je me souvenais quelque peu avoir consolé les peines  de mes amis du collège, mais c’était si loin, et nous étions si puérils à l’époque, que ça n’avait rien à voir, même pas un petit peu. Depuis, il n’y avait eu personne à serrer contre soi et à qui murmurer que tout irait bien, qu’il fallait respirer calmement et souffler un coup. Non, mon frère n’avait pas besoin de moi pour ça, et Alexandre avait toujours été plus renfermé que moi sur ce genre de points. Certes, il venait pleurnicher quelques fois, mais c’était joué, inventé pour que je le prenne dans mes bras. Voyez le genre.

Alors, en cet instant, tout ce que je pouvais faire était de passer mes doigts dans ses cheveux, mon pouce s’attardant par moment derrière son oreille, mon esprit perdant son contrôle, ou en ayant peut-être trop. « Ne dis pas de bêtises. Quel mal y a-t-il à pardonner ? » Essayer un peu d’ « humour » en imitant Arthur n’était sûrement pas une bonne idée, mais je ne savais pas quoi faire. Il n’y avait rien que je puisse faire. Je voulais seulement qu’il comprenne qu’il n’avait pas besoin de s’inquiéter pour si peu. Et que je n’allais pas lui en vouloir pour ça. N’était-ce pas une aide plutôt qu’un mal ? Alors pourquoi fallait-il qu’il se sente désolée ? Stupide n’était certainement pas le bon mot. J’étais maladroite à chaque instant, et je ne cessais de créer des malentendus. Il n’avait vraiment rien à se reprocher. J’étais plus coupable que lui ne pensait l’être, pour le coup.

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MessageSujet: Re: La nuit, tous les chats sont gris. [Livre I - Terminé]   Ven 23 Aoû - 11:40

La nuit, tous les chats sont gris.

Sa nuque était chaude et sa chaleur se répandait sur ma paume qui la caressait doucement avant de s’y immobiliser. Lorsque j’avais fait un pas en avant pour me rapprocher d’elle, Elena en avait fait un de son côté et nous nous retrouvions bien plus proches que ce que j’avais espéré. Mon pas avait été fait dans l’optique où elle-même ne bougeait pas. Mais en se déplaçant, elle avait laissé encore moins d’espace entre nos deux corps et mon menton s’était alors glissé sur son épaule, s’ancrant dessus de manière naturelle, malgré le fait que jamais nous ne nous étions étreints de cette façon. Même celle précédente n’avait pas été aussi serrée. Je n’avais voulu que la consoler alors, et, d’une certaine manière, je n’avais pas fait très attention à son corps collé contre le mien, plus focalisé sur ses larmes et sa tristesse. Mais cette fois-ci, c’était différent. Déjà parce que j’avais pris l’initiative de l’enlacement. Et que j’avais presque été surpris de mes propres mains qui avaient cherché leur chemin pour se nicher dans le dos et la nuque d’Elena. Et elles l’avaient rapidement trouvé, ce qui m’avait presque gêné. Ça n’aurait pas dû être aussi naturel ? N’est-ce pas ? Je ne savais plus trop si ce que je faisais était bien, me perdant totalement dans le moment.

Je ne sus comment réagir quand elle me répliqua que je pouvais rester aussi longtemps que je le voulais et non pas combien de temps elle le voulait. J’étais là pour elle, pour la réconforter elle, et pas pour moi. Du moins était-ce ce que j’imaginais. J’avais réalisé un instant plus tôt que j’avais autant besoin de cette étreinte qu’elle. Je n’avais plus eu l’occasion de prendre quelqu’un dans mes bras depuis bien longtemps. Si longtemps que la dernière personne que je devais avoir étreint de cette façon était Zoé. Époque révolue et si lointaine que je n’arrivais même plus à me rappeler de l’odeur de son parfum. Alors que là, en cet instant, la fragrance d’Elena me chatouillait le nez, d’autant plus du fait que ses cheveux étaient à quelques centimètres de mon visage, et qu’ils dégageaient une odeur légère entêtante. Peut-être est-ce à cause d’eux que je pris un ton léger, doucement rieur, pour lui répondre :

« Alors tu risques fort de devoir me chasser. Tu ne devrais pas dire ça, j’ai tendance à m’installer chez les gens trop longtemps quand on me le permet. Du moins chez les gens que j’apprécie. »

Lorsqu’elle reprit la parole, j’étouffais un rire contre son épaule, un sourire étirant mes lèvres. Où peut-être était-ce à cause de ce pouce qui glissait de l’arrière de mon crâne jusqu’à mon oreille, qui me faisait perdre pied et sombrer lentement dans la folie. Mais comme la folie était douce… J’aurais voulu pouvoir prolonger cette étreinte pendant de longues minutes encore, mais je savais que bientôt, j’allais devoir la relâcher, pour replacer une distance honorable entre nous deux. Je profitai des dernières secondes, laissant son parfum venir à mes narines encore une fois, puis deux, avant de défaire mes mains de son dos. Elles le quittèrent presque avec un soupir inaudible, et, immédiatement, sa chaleur se dissipa, ne laissant sur moi que le froid de l’hiver qui s’installait aussi bien à l’extérieur qu’à l’intérieur des habitations. Je regrettais déjà de m’être écarté. Mais nous ne pouvions rester collés l’un à l’autre toute la nuit, n’est-ce pas ? Ça n’aurait pas été sérieux. Et puis Elena m’avait dit avoir été gênée quelques minutes plus tôt, je ne pouvais décemment pas la gêner encore plus. Même si une de ses mains s’était emmêlée dans mes cheveux, tandis que l’autre s’était logée dans mon dos, me faisant apprécier cet enlacement encore plus, puisqu’elle ne me repoussait pas. Peut-être sa gêne était-elle partie ? C’est ce que je m’étais dit alors que je m’étais retrouvé à fermer les yeux pendant une seconde ou deux, tandis que sa main s’était perdue dans mes cheveux. Je les avais vite ré ouverts néanmoins, par peur de prolonger cette étreinte à l’infini, toute notion de temps envolée lorsque mes paupières s’étaient fermées.

« Il semble que nous disons tous deux beaucoup de bêtises ce soir. »

Un rire s’échappa finalement de ma gorge, furieux d’avoir été retenu préalablement. Il emplit la pièce, et il me sembla même l’entendre résonner, mais ce n’était peut-être que l’idée de mon cerveau fatigué. Ces lieux ne pouvaient pas être suffisants vides pour créer un écho de mes paroles. Je n’avais pas fait très attention à la pièce dans laquelle je me trouvais. À part le piano qui trônait en plein milieu, je n’avais déjà plus conscience des autres meubles qui s’y trouvaient. N’y avait-il pas une cheminée ? Si, il me semblait bien. Je jetai un coup d’œil au reste, me détournant légèrement d’Elena, pour me laisser le temps de reprendre mes esprits. Ah oui, le meuble sur lequel repose une télé cassée ainsi qu’une console. Je terminai de regarder à nouveau la cheminée quand la petite chatte qui avait su se faire oublier pendant nos deux étreintes sauta sur le canapé, produisant un petit bruit plus prononcé de sa clochette. Elle sembla m’aider à me replonger dans la réalité qui m’avait échappée. Je lui jetai un regard, qu’elle me rendit une seconde, avant de se tourner vers sa maîtresse, produisant un nouveau son de sa clochette, plus faible cette fois-ci. Je suivis son exemple, amenant mes yeux à se poser sur Elena. J’avais l’impression que je me devais de dire quelque chose, pour nous faire retomber tous deux dans la normalité qui avait été bousculée par notre enlacement. Alors le prétexte du chat me parut tout trouvé. Après tout, il avait été mon prétexte pour venir jusqu’ici. Autant l’utiliser à nouveau.

« Est-ce qu’elle a l’habitude de s’enfuir d’ici et se perdre ? Juste pour que je sache si jamais j’aurais souvent l’occasion de te la ramener. »

Et de te voir. Mais les mots ne sortirent pas de ma bouche. Bien, je semblais reprendre un peu de logique dans mon esprit perturbé. Espérons qu’il continue de raisonner un peu avant de se remettre à parler.

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MessageSujet: Re: La nuit, tous les chats sont gris. [Livre I - Terminé]   Lun 2 Sep - 16:23

La nuit, tous les chats sont gris.


La seconde s'était changée en une autre dans un « clac » assourdissant à mon oreille. Une nouvelle fois sans fin, elle s'écoulait à l'allure d'un jour, s'éternisant en un instant précis, en une étreinte qui brisait un tout, une amitié qui n'avait pas eu le temps de faire ses preuves. Que nous restait-il, alors que nous étions immobiles ? Seuls restaient le soulèvement léger de notre dos, et l'infime mouvement de mes doigts glissant entre ses cheveux. Et tandis qu'il n'y avait plus que ça, il me semblait pourtant être bien vivante. Contrairement au cadavre qui se traînait dans la maison avant son arrivée, s'approchant bien plus de la mort que de la vie, faisant simplement semblant de survivre.

Un très fin sourire étira mes lèvres à cette réplique. C'était osé de reprendre sa phrase pour la retourner contre lui, étant donné que je n'étais sûre de rien. Je n'étais pas capable de comprendre ce qui lui passait par la tête, ce qui agitait son cœur ni en bien ni en mal. C'était bien le problème qui me poussait à créer tant de malentendus, et à faire tant d'erreurs. Je n'arrivais à comprendre seulement ce que je voulais comprendre. C'était égoïste, mais je le savais, je l'avais assez dit pour être au courant maintenant. « C'est d'accord, je te chasserai s'il le faut, tu peux me faire confiance. C'est une des spécialités de la sorcière, après tout. » Ces quelques phrases, aussi idiotes pouvaient-elles paraître, me ramenait quelques semaines en arrière. Je ne saurais même pas dire combien se sont écoulées depuis notre petit échange à la gare. Je n'étais certaine que d'une chose : nous semblions nous apprécier tout autant l'un l'autre. Et j'espérais bien ne pas un jour casser cette amitié qui nous liait, et qui semblait déjà trembler sous le poids de cette étreinte.

Ses mains glissèrent de mon dos, sa chaleur s'échappant de mes doigts en une nouvelle seconde, et me laissant retomber dans un néant profond duquel j'étais revêtue depuis vingt ans. Le noir qui était tombé sur mes yeux me paraissait bien agressif en cet instant et m'imposait un sentiment de solitude bien plus grand que jamais. C'était en étant accompagné qu'on prenait pleinement conscience d'une chose, qu'on se posait une simple question : suis-je seule ? « Oui, ma chérie, tu l'as toujours été », c'était ce qu'une petite voix me murmurait sans cesse à l'oreille. Alors mes peurs n'ont jamais été fondées, ou bien trop depuis toutes ces années. La solitude n'était donc pas ce qui m'effrayait, c'était de ne plus être seule qui me faisait si peur. « Si ce n'était que ce soir, le monde ne s'en sentirait que trop bien. » Un sourire forcé tira mes lèvres quelques instants, alors que mes bras se croisaient pour retenir un frisson, maintenant que toute chaleur semblait m'avoir quittée. La solitude me semblait bien plus agréable que de devoir marcher sur un fil en essayant de tenir une conversation stable. N'était-ce pas pure idiotie ?

Ena, que j'avais clairement oubliée depuis tout à l'heure, et qui s'était fait un malin plaisir à se faire discrète, remua la clochette à son cou en passant du piano au canapé. Elle me paraissait bien plus intelligente que moi par moment, et ça me faisait peur. Ces actes étaient trop dans le temps, ils avaient trop un timing parfait pour que ça ne m'effraie pas. Ses plans, aussi diaboliques pouvaient-ils être, réussissaient bien trop souvent à mon goût – ou du moins ce qui me semblait être des plans. De nouveau la clochette produisit un son, l'idiote demandant ainsi un peu d'attention sur sa personne. Sa prétention et son égo m'impressionnaient chaque jour. Ils ne semblaient avoir aucune limite.

« Ce n'était pas dans ses habitudes avant. Elle est trop intelligente pour ça, l'idiote. » Je réfléchis un instant, tendant la main vers Ena, qui s'empressa d'y loger sa petite tête. « Mais il se pourrait bien que ça arrive de nouveau, je suis incapable de deviner ce qui lui passe par la tête. Ni pourquoi elle est allée se balader aussi loin en ville. C'est dangereux, et elle doit bien le savoir. » Ena était très indépendante, quand elle le voulait bien, et je ne me rappelais pas avoir dû aller la chercher depuis que nous l'avions. Elle était née dans la ville, en même temps, et passait le plus clair de son temps à se balader. Mais les bombes étaient bel et bien tombées, et le monde était en guerre, peut-être qu'elle s'était réellement perdue, un peu déboussolée par les évènements. J'espérais simplement ne pas avoir à la retrouver dans un caniveau. « Ma porte te restera ouverte, si un jour elle décide de venir t'embêter de nouveau. Du moment qu'elle respire encore, ça ne me pose pas de problème... » S'il y avait bien là une situation que je ne pouvais pas imaginer, et à laquelle je ne rêvais jamais, c'était la mort du petit félin. Que pourrais-je faire si la belle me quittait à son tour ? Il n'y aurait alors plus personne pour donner un peu de chaleur à cette maison. Elle se retrouverait à ce point vide qu'elle m'en rendra malade. Je ne pourrais réellement pas le supporter.

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MessageSujet: Re: La nuit, tous les chats sont gris. [Livre I - Terminé]   Mer 4 Sep - 16:08

La nuit, tous les chats sont gris.

« Mmm, le problème est que, je te l’ai dit, je n’ai absolument pas peur de la sorcière. Du coup, que feras-tu si tu n’arrives pas à me chasser ? »

Alors que mon esprit reprenait pied dans la réalité, du moins le pensais-je, je m’interrogeais sur les événements qui venaient de se dérouler. Tout cela n’avait pas été anodin. Ça ne pouvait pas l’être. La guerre se jouait-elle de nous, pauvres âmes torturées par le chagrin et les pertes ? S’amusait-elle à nous voir nous attacher les uns aux autres, alors qu’en chaque instant nous étions susceptibles d’être enlevées par elle ? Complice de la mort, elle ne laissait aucune trace d’espoir. Nous nous enlisions dans une mare faite de regrets, de désillusions et d’abandon. Comment pouvions-nous la combattre, alors qu’elle avait un si fort allié à ses côtés ? Nous n’étions que de simples humains, avec nos espoirs primitifs, qui ne duraient que peu, et nos joies minimes, qui tentaient de se battre et de vaincre tous les mauvais sentiments dus à la guerre. Mais y parviendrions-nous ? J’avais envie de me rattacher à ce moment, qui avait apporté un peu de paix dans mon cœur, mais avais-je le droit ? Où cela allait-il nous mener ? Je ne pouvais répondre à cette question, et je savais qu’Elena serait bien en mal de le faire elle aussi. Aucun de nous n’avait prémédité ces gestes, ces étreintes, et nous nous retrouvions tous deux immobiles à présent, à attendre… quoi donc ? Même cela, j’étais incapable de le savoir. L’inconnu flottait entre nous, et j’avais peur qu’il ne brise tout ce que nous avions vécu jusqu’à présent. Nous étions amis. Je le croyais. Mais est-ce que cette amitié pouvait perdurer alors que le souvenir de son pouce caressant l’arrière de ma nuque s’imprimait dans mon esprit et semblait ne plus vouloir me laisser en paix ?

Je ne faisais que retarder l’inévitable. Cet inévitable qui allait me guider vers la porte d’entrée de sa maison, pour la franchir et puis la refermer derrière moi, créant cette barrière de bois entre Elena et moi. C’était inéluctable, nous le savions tous les deux, aussi goûtais-je lentement aux dernières minutes de ma présence chez elle, en ces lieux qui l’avaient vu vivre pendant ces dernières années. Lieux qu’elle partageait maintenant avec une étrangère, parce que nous avions tous dû ouvrir nos portes aux réfugiés. Je n’avais pour ma part dû loger personne, car mon appartement ne possédait pas d’autre lit que le mien. Je ne m’étais avoué qu’à demi-mot que cela m’arrangeait bien. Je n’aurais pas spécialement aimé voir un étranger vivre avec moi, fouiner dans mes affaires et ma vie. Tout cela ne regardait que moi et j’étais assez individualiste et égoïste pour ne pas apprécier que quelqu’un s’immisce dans mon intimité alors que je ne l’y avais pas convié.

« Je suis persuadé qu’après tout, le monde ne peut vivre que par la folie. Un trop-plein de raison n’est bon pour personne. Ne dit-on pas qu’il n’y a pas de génie sans grain de folie ? Nos bêtises sont peut-être nécessaires. »

Je ne savais plus trop ce que je disais.  Je pensais avoir retrouvé un brin de rationalité, un peu de sérieux dans tout ce que nous venions de vivre, mais j’avais visiblement été trop affecté par tout cela pour parvenir à l’être réellement. Probablement devrais-je attendre d’être loin d’elle pour regagner ce qu’il fallait de sagesse. Elle semblait avoir un effet étrange sur moi. Comme si sa présence m’empêchait toujours de rester réfléchi et posé. Je me retrouvais toujours à dire n’importe quoi à un moment donné. Déjà l’autre fois à la gare, je me souvenais distinctement avoir été stupide au début de notre rencontre. Je ne devais pas recommencer. Sinon Elena allait vraiment me prendre pour ce que je n’étais pas.

Écoutant Elena qui discourait sur les habitudes de son animal de compagnie, je jetai à nouveau un regard vers lui, avant d’approcher la main pour lui caresser lentement la tête, tandis que sa propriétaire retirait la sienne après avoir fait exactement la même chose. Ena ne ronronna pas, mais ses yeux se plissèrent sous le geste de mes doigts, comme pour montrer qu’elle appréciait l’attention que nous lui portions à présent. Elle répandait elle aussi une légère chaleur, néanmoins moins importante que celle émanant d’Elena. Je me tendis un peu à la dernière phrase que celle-ci prononça. Il me semblait que la mort était beaucoup trop présente dans ses propos. Je n’aimais pas cela. Penser trop souvent à la mort ne pouvait qu’être nocif pour soi-même et pour son entourage. Bien sûr elle était présente dans de nombreuses conversations de nos jours, à cause de ce que nous vivions, mais c’était la deuxième fois aujourd’hui – si je comptais bien – qu’elle l’évoquait, alors que notre conversation n’était pas axée là-dessus. Je ne pus m’empêcher de m’inquiéter pour elle et j’écartai ma main de l’animal qui tenta d’attirer à nouveau mon attention en tendant la patte vers moi.

« Elena… en dehors de ce que tu as vécu sur la plage, il n’y a rien d’autre qui… t’inquiète ? Tu m’en parlerais si c’était le cas, hein ? »

J’essayais de trouver mes mots, pour ne pas mal me faire comprendre ou pour qu’elle interprète mes propos d’une mauvaise façon. Je ne faisais que m’inquiéter pour elle, et j’avais toujours en moi cette envie de l’aider s’il me l’était accordé.

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MessageSujet: Re: La nuit, tous les chats sont gris. [Livre I - Terminé]   Mer 4 Sep - 23:08

La nuit, tous les chats sont gris.


« Je te jetterai un sort. » Ce ne fut qu’un murmure, à peine audible, en réponse à cette question qui n’en attendait sûrement pas. Cette simple phrase me parut presqu’embarrassante, un peu décalée, déplacée. Je me réconfortai en pensant que c’était simplement ce que faisaient les sorcières dans les contes de fées. Puis me vint alors à l’esprit qu’un seul mot de travers semblait suffire à le faire fuir. Notre relation, qui était déjà bien bancale – il avait voulu prendre la fuite déjà une fois au tout début – l’était encore plus après ces étreintes qui s’étaient voulues consolatrices, ou quoique ce soit qu’elles aient voulu cacher d’ailleurs – il avait voulu prendre la fuite une deuxième fois. Etions-nous réellement faits pour nous entendre ? Ou simplement pour nous mettre mal à l’aise à chaque parole ? Ou presque.
Nous avions été amis, mais qu’étions-nous en cet instant précis ? Je ne le savais plus moi-même.

Un trop-plein de folie n’était pas bon non plus, et la guerre nous poussait au délire. La réelle question était : avais-je assez de raison pour ne pas m’abandonner à la folie qui nous guettait tous ? Ce relâchement, ces larmes qui ont roulé sur mes joues indiquent déjà, très certainement, que je suis loin d’être stable mentalement. J’ai beau vouloir faire semblant, essayer de montrer aux autres que je ne me laisserai pas écraser, que je serai plus forte que le malheur lui-même. Ca ne va pas. Il y a un moment où je dois prouver que rien n'est vrai, que jamais je ne pourrais faire face à tout ça sans avoir peur, sans être effrayée jusqu’aux pleurs. J’étais ainsi, et cet instabilité, que je m’imposais presque, me laissait dériver lentement vers une folie pure et simple. Celle qui me laisserait à demi-morte dans un coin de la chambre, sans plus aucun retour en arrière possible, sans plus pouvoir en sortir.

Ena semblait apprécier l’attention soudaine qu’on lui réservait, et je ne doutais pas qu’elle comprenne que la conversation tournait autour d’elle désormais. Elle ne devait sûrement pas se douter, en revanche, que de parler d’elle permettait, ou en tout cas me permettait de fuir, un peu, la situation précédente. Qui n’avait toujours pas disparu de mon esprit, alors que la chaleur du chat me paraissait bien faible comparée à l’étreinte du notaire, et qu’il me semblait encore sentir ses mains dans mon dos et dans ma nuque. Elle n’aurait certainement pas apprécié si elle avait été mise au courant, par quelques moyens que ce soit. Mais je n’arrivais pas à faire de la place dans mon esprit, même Ena ne se frayait plus un chemin jusqu’à mon cerveau, tandis que mes paroles étaient presqu’automatiques. J’étais encore totalement focalisée sur ce pouce, qui s’était baladé derrière son oreille, rattaché à cette main, qui s’était posée sur son torse, aussi court fut ce contact, il n’en restait pas moins préoccupant. Il serait mentir de dire que je n’étais pas profondément perturbée, en cet instant.

Il me sembla, en une seconde à peine, recevoir plusieurs coups de couteau en plein cœur. Des préoccupations plus importantes retombèrent sur mes épaules, alors qu’Arthur ne faisait que s’inquiéter pour moi. Qu’est-ce qui pouvait bien m’inquiéter ? Maintenant que j’avais très certainement précipité la mort de mon mari, celle-ci ne voulait pas de moi et m’avait recrachée par trois fois. N’y avait-il pas de quoi être inquiétée ? Et cette question plus que cruciale qu’il ramenait à nos visages : devais-je lui en parler ? Qu’étions-nous, en cet instant précis ? Il avait été mon ami et maintenant je ne savais plus quoi penser. Devais-je tout lui déballer, alors qu’encore hier il était presque un inconnu pour moi ? N’était-ce pas étrange ? Je ne savais plus. Et l’envie d’en parler se faisait plus forte que jamais. Il était venu jusqu’ici pour un chat, il avait pris de son temps pour me consoler, il s’inquiétait dorénavant pour moi. Quand cesserais-je de profiter de lui et de sa gentillesse ? N’avais-je aucune limite ? Pouvais-je encore l’utiliser, lui imposer ma souffrance, celle-là même qui me rongeait petit à petit de l’intérieur ? C'était sûrement de trop, mais...

Mes mains se refermèrent sur mes bras, mes ongles s’enfonçant dans ma peau. Mon corps entier sembla se mettre à trembler alors qu’il était parcouru de milles frissons désagréables. Mes jambes cédèrent sous mon poids, et alors que je n’avais plus la force de pleurer, ma gorge se serra douloureusement. Il me parut qu’on tordait mes intestins dans tous les sens, m’infligeant un mal qui se perdit parmi d’autre à l’intérieur de mon crâne. Il y avait encore l’image de son visage, petit à petit indécis, imprécis, prêt à disparaître de mes souvenirs les plus beaux. Sa voix seule restait, précise dans mon esprit, rappelée à la vie chez un autre. Combien de temps encore devrais-je souffrir pour que l’on me pardonne mes fautes ? Savoir sa voix si près de moi, et pourtant son corps déjà froid… C’était certainement ce qui m’avait fait perdre pied, encore une fois. Qui me laissait maintenant au milieu de mon salon, totalement vidée, devant Arthur. Et lui, qu’avait-il fait de mal pour que je doive lui faire subir tout ceci ? Quand allais-je arrêter de compter sur lui, quand finirais-je par l’épargner, par le laisser tranquille et ne plus abuser de son temps ? Lui qui n’avait absolument rien demandé de plus qu’une simple amitié. Et moi qui me permettais de tout chambouler…

« Je… Il… » Ma voix se cassa dans ma gorge, alors que toute raison m’avait quittée, qu’il ne me restait plus que les cris et les balles de cette maudite rue, dans cette ville inconnue. Je n’étais même pas capable d’aller chercher son corps pour lui offrir une dernière demeure plus convenable. « Il est mort, Arthur ! » A cette heure il ne devait même plus en rester grand-chose, après le passage du temps et des charognards. Plus qu’une carcasse parmi tant d’autres, méconnaissable alors que j’avais à mon doigt la seule chose qui l’aurait différencié d’une autre dépouille. « Je l’ai tué. » Cette fois les dernières larmes s’arrachèrent à mes yeux douloureusement. Il ne pouvait pas dire le contraire, en cet instant, j’étais la seule coupable. Je le savais. Et je ne pouvais plus que vivre avec ce poids sur la conscience, ces morts qui ne voulaient pas de moi, et ces voix qui se jouaient de moi. Il n’y a rien pour les meurtriers.

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MessageSujet: Re: La nuit, tous les chats sont gris. [Livre I - Terminé]   Jeu 5 Sep - 20:42

La nuit, tous les chats sont gris.

Le vague murmure qui coula de ses lèvres parvint à mes tympans, alors que je n’attendais aucune réponse particulière à ma question. Elle semblait l’avoir prise beaucoup plus au sérieux que moi. Je me mis à la fixer, tentant de percevoir ce qui se cachait dans son esprit tourmenté. J’oubliais que mon propre esprit était actuellement en proie aux doutes et aux incertitudes et que je ferais mieux de m’intéresser au mien d’abord avant de vouloir percer celui d’Elena. Mais il m’apparaissait comme tellement confus justement, que j’avais peur de tenter d’essayer de comprendre ce qui s’y passait réellement. Il était beaucoup plus commode de comprendre l’autre que de se comprendre soi-même par moments. Car ce qu’on découvrait sur soi-même en faisant une introspection pouvait ne pas plaire, ou du moins surprendre hautement. Et parfois, l’ignorance valait mieux que la vérité. J’aurais bien le temps de réfléchir à tout ça quand je serai rentré chez moi.

Je n’avais certainement pas imaginé déclencher une telle réponse chez mon interlocutrice alors que je lui demandais simplement si elle ne s’inquiétait de rien d’autre que de ce qui s’était passé sur la plage et dont elle m’avait parlé. Je la vis se refermer sur elle-même, comme si ma question faisait ressurgir d’autres souvenirs peu heureux. Elle croisa les bras sur sa poitrine et ses jambes semblèrent ne plus pouvoir supporter leur poids. Immédiatement, l’inquiétude traça sa route dans mon corps, dessinant mes traits en un pli soucieux qui se durcissait plus les secondes passaient. Qu’avait-elle ? La clochette d’Ena retentit à mes côtés alors que j’avais lâché sa tête, oubliant les caresses que je lui avais prodiguées l’instant précédent. Si elle bouda de ne plus avoir aucune attention à présent, je ne le vis pas, tout préoccupé par Elena que j’étais. On aurait dit qu’une peine immense traversait son corps à présent, et que son esprit n’arrivait pas à la repousser. Était-ce moi qui avais déclenché cela ? Sa voix se fit lointaine, brisée, et je parcourus la distance qui nous séparait, celle que j’avais fait exprès de placer entre nous, pour reprendre pied après nos deux étreintes. Mes premières paroles furent irréfléchies. Je fronçai les sourcils, signe de ma perplexité, et je cherchai à combler ce vide qui m’oppressait à présent, depuis qu’elle avait à nouveau parlé de mort. Pensait-elle pouvoir me cacher sa peine et sa tristesse ? Je la connaissais tout de même un peu mieux qu’elle ne le croyait. Ou du moins l’imaginais-je. J’avais bien vu qu’elle était tourmentée par quelque chose. Mais je n’avais pas réalisé que j’ouvrais alors la porte devant un malheur bien plus grand.

« Qu’est-ce que tu dis ? »

Mes mots me parurent déplacés, alors qu’ils n’avaient été là que parce que je ne savais pas quoi dire d’autre. Comment devait-on réagir lorsqu’une personne prononçait de tels mots ? Le fait que je ne m’y étais pas attendu du tout ne m’aidait absolument pas à réagir correctement. J’avais cru qu’elle allait me dire que tout allait bien, que rien d’autre ne la préoccupait, pour me laisser repartir au travers des nuits froides de Louisville. Mais non. Elle avait parlé à nouveau. Et alors que ses mots me percutaient de plein fouet, je n’avais su percevoir si j’étais heureux qu’elle choisisse de m’en parler ou pas. D’un côté, je me disais qu’elle devait aborder le sujet parce qu’elle me faisait confiance. Elle devait sûrement avoir besoin d’en parler à quelqu’un également. Mais je ne savais pas trop si elle ne regrettait pas déjà d’avoir lancé ce sujet de discussion. Qui sait, après tout peut-être n’avait-elle pas voulu le faire ? Et que mes propos avaient fait ressurgir en elle ces souvenirs… De plus, je n’étais pas sûr d’être la bonne personne pour la consoler à ce propos. Aborder à présent le sujet de son mari défunt – car j’avais bien compris qu’il s’agissait de lui, de qui d’autre aurait-il pu s’agir ? – allait être difficile pour elle, mais aussi pour moi. Cependant, il n’y avait personne d’autre pour l’aider en cet instant. Je me devais de l’appuyer dans sa souffrance. Je m’en serais terriblement voulu si je l’abandonnais ainsi à son sort. Et puis je n’avais jamais été un lâche.

« Viens. »

Je lui pris la main, doucement, pour la guider vers le canapé et l’y faire asseoir, tandis que je m’asseyais à ses côtés, gardant une distance honnête entre nous. Cependant, je gardai emprisonnée sa main au creux de ma paume, mes doigts s’étant enroulés autour des siens de leur propre volonté. Dire que quelques jours auparavant encore je tâchais toujours de me garder de tout contact avec elle, et ce soir, j’avais balayé tout cela d’un simple geste, sans me préoccuper de ce que cela allait engendrer à l’avenir.

« Raconte-moi. Je crois que tu as besoin d’en parler à quelqu’un. Et je suis là pour toi. »

C’était un peu comme si je répondais à son « J’ai besoin de toi Arthur. » qu’elle avait lancé un instant plus tôt et auquel je n’avais rien répondu de concret. Là, je lui annonçais que j’étais là pour elle. J’espérais qu’elle comprendrait ce que cela voulait dire.

« Tu as besoin d’aide, Elena. Et… je veux t’aider. »

Je ne savais pas quoi dire de plus pour la faire parler. Si elle refusait mon aide, alors je ne pourrais plus rien faire pour elle. Si elle me chassait et se refermait sur elle-même, je doutais d’avoir à nouveau la force de faire un pas vers elle. C’était maintenant ou jamais, mais j’étais plus incertain que jamais.

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MessageSujet: Re: La nuit, tous les chats sont gris. [Livre I - Terminé]   Sam 7 Sep - 23:11

La nuit, tous les chats sont gris.


Ses paroles m'atteignirent nullement, alors que mon corps entier s'était refermé sur lui-même, et que mon esprit volait à des lieues de là dans une ville sans nom décharnée par la guerre. Comment tout avait pu finir ainsi ? Comment en étions-nous arrivés-là ? Pourquoi n'étions-nous pas restés à Louisville, comme tant d'autres ? Même la raison m'échappait maintenant. Il n'y avait que le bitume sous mes pieds et la chaleur de sa main dans la mienne. Puis les cris, les balles, le désordre et les bousculades. Tout était semblable aux évènements de la plage, à ça prêt que le noir le plus complet m'avait emportée, que l'inconscience m'avait gagnée, et que mon corps n'avait plus su tenir debout et s'était allongé. J'aurais pu mourir piétinée par la foule en délire, par une balle qui n'aurait pas su où se perdre d'autre que dans mon crâne. Mais non, parce qu'il avait été là pour mourir avant moi.

« Viens. » Le mot solitaire passa ses lèvres et se fraya un passage jusqu'à mes oreilles, essayant de trouver une place dans mon cerveau dérangé par les souvenirs. La rue fut balayée et remplacée par mon salon, et des cris il ne resta que ce simple mot, cet ordre. Puis ses doigts attrapèrent les miens, toujours tremblants, bien incapables de fuir sa main. Mon corps entier sembla s'activer de lui-même, puisant sa force dans mes dernières réserves, laissant Arthur le guider. Le canapé parut un réconfort bien maigre comparé aux paroles du notaire. Quelqu'un à qui en parler ? Avais-je eu une personne de cette importance dans mon entourage ? Je m'étais efforcée de fuir n'importe qui, de ne jamais être trop proche de qui que ce soit. J'avais obstinément gardé mes distances avec le monde. Et maintenant quoi ? Il y avait donc sur cette terre une personne capable de réduire à néant le travail de toute une vie ridicule, vouée à l'échec de part ses mensonges. Cette distance entre nous, qui s'effaçait par moment, puis se redessinait, incertaine, me semblait bien effrayante en cet instant. Qui étions-nous, vraiment, l'un pour l'autre ? Mais surtout... qui étions-nous prêts à être ?

J'avais besoin d'aide. Mon corps criait à l'aide, mon âme aussi. Et même si mon esprit refusait d'y croire, de l'avouer, c'était bel et bien la vérité. J'étais incapable de m'en sortir toute seule, je le savais. Et il l'aurait su. Mais, lui, Arthur, le savait-il ? Il disait vouloir m'aider, mais qu'était-il capable de sacrifier pour cela ? Je n'avais pas envie de l'y obliger, je ne voulais pas profiter de sa personne, je ne voulais plus l'inquiéter. Et pourtant, cette main qui s'accrochait à la mienne m'empêchait de fuir, bien que je ne l'ai jamais voulu, en réalité. J'avais besoin, j'avais envie de son soutien, je voulais que quelqu'un s'inquiète pour moi, que quelqu'un perde son temps pour moi. C'était le seul moyen de savoir que ce monde-là était bien réel, qu'il n'y avait plus trace de rêve, et que j'étais bel et bien vivante. Brisée mais en vie. Noyée dans les mensonges mais capable de survivre, encore un peu.

« Nous étions ailleurs, dans la rue, et les gens ont paniqué. » Mes doigts se refermèrent sur les siens, bien décidés à ne plus lâcher cette main qu'il me tendait, ce bras qui voulait me soutenir, m'aider à me relever. « J'ai perdu connaissance, et quand je suis revenue à moi, il était allongé à côté de moi... » Mon autre main se leva jusqu'à mon visage et essuya les dernières larmes sur mes joues. Mon doigt se posa ensuite sur ma tempe. Je déglutis péniblement avant de reprendre : « un trou, là. Et la peau si froide. » Mes ongles vinrent gratter la peau de mon cou un instant, alors que mes yeux me picotaient, incapables de pleurer des larmes qu'ils n'avaient plus. « Il est mort pour me permettre de vivre, et je l'ai abandonné là-bas. N'est-ce pas horrible ? »

Mon emprise sur sa main se relâcha et mes doigts fuirent les siens. Parler, pourtant si peu, de ce qui était arrivé, avait redonné assez de force à mes jambes pour me soulever de nouveau. Je quittais donc le canapé, fuyant en quelques sortes la proximité d'Arthur, qui me mettait mal à l'aise en cet instant précis. J'étais la sorcière dont il n'avait pas peur, et c'était sûrement là le sort qui le ferait fuir à jamais. J'avais tué un homme, celui que j'aimais, et même si ce n'était pas directement, pas de mes propres mains, le sang était le même sur mes doigts.

Mes pas, aussi incertains fussent-ils, m'amenèrent à côté du grand piano. D'un doigt j'effleurai sa surface lisse, essayant de recoller les souvenirs, de le revoir corriger mes erreurs, de le réentendre fredonner quelques mélodies. Mais il n'y avait plus rien de tout ça qu'un effleurement indistinct, un sifflement imprécis. Nous avions été, et nous étions en train de nous effacer, parce que j'étais incapable de garder chaque moment dans un coin de mon cerveau. Parce que j'avais été une erreur dès le départ. Parce qu'il aurait été capable de vivre pour nous deux. Mais pas moi, moi j'étais même incapable de survivre pour moi seule. « Le plus cruel c'est qu'il s'efface peu à peu de mon esprit. » Ma main se posa sur la photo qui était tombée quelques minutes auparavant, et qui reposait toujours face cachée. Il n'en resterait bientôt plus rien qu'une silhouette indécise, qu'un murmure imperceptible. « La malédiction de la sorcière. » Ou la malédiction du meurtrier.

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MessageSujet: Re: La nuit, tous les chats sont gris. [Livre I - Terminé]   Mar 10 Sep - 15:01

La nuit, tous les chats sont gris.

J’avais cru pouvoir écouter sans sourciller l’histoire qu’elle allait me conter. Mais je m’étais lourdement trompé. Parce que l’écouter raconter la mort de son mari, avec de simples mots, avec les perceptions qu’elle avait senties sur l’instant, en lâchant de courtes phrases dans le vide qui nous entourait, me broyait le cœur. Pour elle. Parce qu’elle était à présent seule, et qu’elle se sentait coupable de sa mort. Quoi de plus horrible que ça ? Je n’arrivais pas à imaginer autre chose. Pourtant, j’étais persuadé qu’elle n’était pour rien dans la tragédie qui lui était arrivé. Comment l’aurait-elle pu ? Nous étions en guerre. Et ce fameux jour où tout avait basculé, de nombreuses autres personnes étaient mortes elles aussi. Elles aussi n’avaient rien fait pour mériter ça. Combien de vies avaient été brisées ce jour-là alors que les premières bombes venaient nous effleurer de leur souffle dévastateur ? Combien de familles s’étaient effondrées, dans la peine et la douleur ? Combien de personnes, comme Elena, se sentaient coupables de ce qui était arrivé et ne cessaient de se ressasser des phrases inutiles telles que « Et si je n’étais pas allée là ce jour-là, il serait encore en vie. » ou bien « Si j’étais resté près d’elle, elle ne serait pas venue me chercher et n’aurait pas péri sous le feu d’une arme, par accident, oui, c’était d’office un accident… » Toutes ces idées noires nous meurtrissaient la tête, rendant notre esprit toujours un peu plus fou, toujours un peu plus éteint. La mort ne cessait de nous attirer dans ses bras, trouvant des subterfuges pour nous faire lâcher prise aisément, pour qu’elle n’ait plus qu’à nous cueillir comme des fruits trop murs.

J’aurais voulu pouvoir lui dire de ne pas s’apitoyer sur son sort, de ne pas se sentir coupable, mais je savais que c’était inutile. Parce qu’elle serait incapable de le faire. Cette culpabilité devait être ancrée tellement profondément en elle qu’elle n’en se délogerait peut-être jamais. Voilà qui expliquait son état et la fatigue permanente que je pouvais voir sur son beau visage. Ce n’était pas de la fatigue commune, comme celle que l’on peut avoir lorsqu’on passe une mauvaise nuit. Des mauvaises nuits, Elena devait en connaître beaucoup depuis que son mari l’avait laissée. Non, c’était une fatigue qui vous rongeait l’intérieur, alliée à la tristesse, à une peine incommensurable. Et la culpabilité avait décidé de jouer avec eux, ce qui n’arrangeait rien. Elle allait sombrer si elle continuait comme ça, mais, en cet instant, toujours assis sur le canapé alors qu’elle s’était levée pour me fuir et fuir mon contact, je ne savais absolument pas quoi faire. J’étais perdu, comme un enfant qui observe des disputes d’adultes et qui ne reste bouche bée et se fait tout petit pour ne pas qu’on l’aperçoive. J’étais cet enfant qui attendait que la crise passe, parce que tout cela le dépassait et qu’il n’était pas prêt encore pour réagir correctement. Où était passé l’adulte que j’étais devenu ? Avait-il abandonné le combat ? Je ne le savais pas exactement. Alors tout ce que je pus dire sortit de ma bouche presque en un murmure, avec juste assez de force pour traverser la pièce et aller jusqu’à ses oreilles.

« Les souvenirs sont toujours là, il te suffit de ne pas y penser pour qu’ils te reviennent en tête aussi clairs qu’au moment où ils sont apparus. En tout cas, c’est comme ça que ça se passe pour moi. »

À quoi cela allait-il servir que lui tienne un autre discours sur la culpabilité ? À rien. Elle risquait de pleurer à nouveau et elle avait assez pleuré comme ça. Ma présence n’avait fait que l’attrister parce que je l’avais interrogée d’abord sur les événements de la plage et puis sur la mort de son mari. Ça suffisait comme ça. Je n’étais pas venu pour la faire pleurer et la rendre encore plus triste qu’elle ne l’était déjà. Et ce que je disais sur les souvenirs était terriblement vrai. Plus je cherchais à me rappeler un souvenir bien précis, plus il s’effaçait et rendait ma vision floue. Mais dès l’instant où mon esprit était focalisé sur autre chose, ce souvenir ressurgit plus clair que jamais et me faisait sourire d’avoir cherché à le faire apparaître plus tôt, alors qu’il était là à présent.

« La guerre nous arrache beaucoup de choses que l’on chérit, mais elle ne pourra jamais t’enlever tes souvenirs, Elena. Ils sont bien à l’abri dans ton esprit, même lorsque tu les crois perdus. C’est juste toi qui l’es. Perdue. Mais dis-toi que tu n’es pas seule. Même si celui qui t’a accompagnée toute ta vie est parti à présent. Il reste des gens pour qui tu es importante, même si tu n’en as pas conscience. Laisse-leur une chance de te le montrer avant de perdre tout espoir. »

Je faisais partie de ces gens et elle devait le savoir, du moins après ce soir où j’avais tenté de la réconforter plus d’une fois. Où je lui avais montré que notre relation comptait pour moi. Mon regard dériva sur son bras, puis sur sa main, qui reposait toujours sur le cadre qui était tombé de la faute d’Ena, quelques minutes plus tôt. Elle la recouvrait comme pour protéger un secret, comme si la source de tous ses malheurs venait de cette photographie. À ses côtés, le piano silencieux semblait compatir à sa peine, supportant le poids de sa main collée au cadre, lui donnant un appui, fidèle compagnon de ses jours et ses nuits. Surtout depuis qu’il était parti.

« Tu sais ce que je déteste à propos des photographies ? »

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MessageSujet: Re: La nuit, tous les chats sont gris. [Livre I - Terminé]   Mer 11 Sep - 21:56

La nuit, tous les chats sont gris.


J’en arrivais presque à regretter cette belle époque où je ne faisais que courir après un adulte, les yeux bien ouverts sur la réalité. La naïveté de la jeunesse, l’insouciance de l’adolescence, et l’innocence de la jeune fille que j’avais pu être. Je ne me contentais pas de le regarder de loin, non. Il n’était pas juste l’inconnu qui passe dans la rue, et qui vous aide à vous relever après une chute. Non, il était l’ami de mon frère et l’employé de mon père. Il vivait presque sous le même toit que moi, alors le regarder ne suffisait pas. Il me fallait le suivre partout tout le temps, le chercher, lui apporter eau et nourriture, devant les autres ouvriers qui riaient de ce traitement de faveur. Comment faire comprendre à une idiote d’une dizaine d’années, qu’il faut abandonner, qu’il n’y a aucun avenir pour un adulte et une enfant ? Mon frère m’avait longtemps conseillé de le laisser tranquille. Mais l’obéissance n’avait jamais été une de mes qualités.

Ne l’avais-je pas forcé, au final ? Ne s’était-il pas senti « obligé » de prendre soin de moi jusqu’au bout ? Ou était-ce parce qu’il ne pouvait plus se permettre de penser qu’un jour, je puisse prendre soin d’un autre, et que je l’oublie lui que j’avais si longtemps cherché ? Je ne savais plus, et plus le temps passait moins j’étais sûre qu’il m’ait aimée. N’était-ce pas cruel ? Mais toutes ces réactions, qu’il avait voulues imperceptibles, comme un frisson, un recul alors que mes mains se posaient sur son visage, me poussaient à réfléchir à ce que nous avions été. Il ne m’avait jamais dit qu’il m’aimait. Comme je ne lui avais jamais dit non plus. Ca paraissait une évidence me direz-vous, et je le croyais aussi. Mais plus les souvenirs affluaient, plus la question se posait. N’était-ce pas de la peur, plutôt que de la logique ? La peur que le dire ne renforce cette certitude qui se cachait tout au fond de nos cœurs : nous n’étions que mensonges.
Etait-ce notre vérité, ou mon cerveau détraqué qui manipulait le tout que nous avions formé ?

Plus que de pleurer, ses paroles me donnèrent l’envie de rire, mais je n’en fis rien. Ca semblait si facile, pour lui. Mais l’était-ce réellement pour moi ? Il ne me semblait même pas avoir envie de me souvenir, maintenant, alors que ces fragments du passé me ramenaient à la peur de ce que nous fûmes. Qu’y avait-il de bien à se souvenir ? Ca ne ferait que me ramener à mes erreurs passées, aux problèmes que j’avais dû surmonter, et les visages resteront toujours des ombres, sans possibilité de dissiper le brouillard. Et c’était la seule chose qui m’intéressait réellement. La seule qui ait un quelconque intérêt à mes yeux aveugles. Si mes souvenirs ne me ramenaient pas le visage de ma mère, alors quel intérêt avaient-ils ? « Mais, si je ne peux plus toucher son visage, il disparaîtra simplement de chacun de mes souvenirs, comme s’il n’y avait jamais eu sa place. »

Un sourire nerveux, crispé, étira mes lèvres. Il arrivait, en quelques phrases, à remuer tellement de questions à l’intérieur de mon crâne. Il était si proche de la réalité : j’étais bel et bien perdue, complètement désorientée, incapable de retrouver mon chemin. Mais depuis combien de temps l’étais-je ? C’était la véritable question à se poser. Et alors qu’il me rappelait ma solitude certaine, il éveilla un autre problème majeur. Alexandre avait été celui qui m’avait accompagnée toute ma vie. Nous ressemblions-nous pas à de vieux amis, ce genre de personnes inséparable mais incapable de s’aimer ? C’était ce qui me tracassait depuis quelques temps, alors que les souvenirs de nos belles années m’agressaient de toute part, sans vouloir disparaître.

Ses dernières paroles m’amenèrent tout de même un sourire sincère. Garder espoir et laisser certaines personnes me prouver que je compte pour elles. Ca paraissait idyllique. Il n’y avait dans mon crâne que la culpabilité, et elle me laissait penser que le monde devait me détester maintenant. Alors y avait-il vraiment quelqu’un pour qui ma mort ne serait ni un soulagement, ni un cadavre de plus ? Ma main se glissa dans ma nuque, effleurant la peau du bout des doigts. Je connaissais la réponse en cet instant, en sentant toujours la trace sous ma chevelure brune. Il y avait aussi Eléanore qui, même si elle faisait semblant de m’apprécier – ce qui ne semblait pas être le cas – serait dérangée que je ne sois plus loin. Ne serait-ce que parce qu’elle n’aurait peut-être plus le droit de vivre sous mon toit. Alors, oui, il devait bien avoir raison. Je ne devais pas me laisser emporter par je ne sais quelle folie. Il me fallait redevenir la Elena qui fut un jour appréciée, et recommencer à prêter attention au monde qui se meurt, aux gens qui tentent de survivre tant bien que mal.

« Dis-moi ce que tu n’aimes pas chez elles, Arthur » Ma main tapota le cadre, ressentant son bord, son dos et son pied, toujours déplié. Je ne pouvais que leur reprocher qu’elles ne puissent pas mettre montrées, que je ne puisse pas contempler, comme tout le monde, chaque visage qui peut décorer ma maison, ou celle d’un autre. Les décrire ne fait pas tout. Il y a parfois des regards que l’on est le seul à remarquer, un geste, un sentiment au fond d’un regard. Et tout ça m’échappe maintenant. « Je déteste leur tristesse. »

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MessageSujet: Re: La nuit, tous les chats sont gris. [Livre I - Terminé]   Mer 18 Sep - 8:36

La nuit, tous les chats sont gris.

Mes yeux quittèrent son bras et sa main pour aller se poser sur ses traits. Ils semblaient tendus, tiraillés par quelque chose que je ne pouvais interpréter. Elle qui avait toute sa vie compté sur son mari pour lui indiquer le droit chemin dans la vie se retrouvait seule, et même si je pouvais comprendre la solitude qui devait être la sienne en ce moment, accompagnée d’un terrible abandon, je ne pouvais réellement l’imaginer. Ma séparation avec Zoé avait été toute différente. Nous n’étions plus vraiment ce que l’on pouvait appeler un couple après tout, quand nous nous étions séparés. Nous ne l’étions qu’au niveau de la loi. Loi qui avait vite officialisé ce divorce, en nous faisant signer ces papiers qui avaient dissout notre entente, bien après avoir détruit nous-mêmes notre complicité. Malgré tout, dire que je ne pensais pas à elle régulièrement aurait été mentir. La solitude me pesait à moi aussi, même si je pensais être capable de le masquer à mes amis, à ma famille. Mickaël devait s’en douter néanmoins, il me connaissait suffisamment et nous nous voyions assez régulièrement pour qu’il s’en aperçoive. Je n’étais pas bon comédien auprès de mes proches. Ils pouvaient lire en moi comme dans un livre ouvert. Et c’était parfois problématique. Je n’aimais pas ne pas savoir me maîtriser.

Je haussais les épaules à ses paroles, incapable de réaliser qu’elle ne pouvait me voir. Le ton qu’adopta ma voix l’aida peut-être cependant à comprendre mon humeur. Je me redressai un peu sur le canapé, pour pouvoir poser mes coudes sur mes genoux et joindre mes mains ensemble devant moi, cherchant comment exprimer clairement ce que je pensais de tout ça. Je n’étais pas d’accord avec elle et j’avais vraiment l’impression qu’elle cherchait à cacher une peur enfouie en elle en donnant de vagues excuses sur les souvenirs.

« Je ne vois pas les choses comme ça. Un souvenir n’a pas besoin d’être touché pour vivre. Il existe parce que tu l’as vécu, c’est tout. Je n’ai pas vu Zoé depuis un an à présent mais son souvenir reste ancré en moi comme si je l’avais vue hier. C’est ton esprit qui crée des barrières, Elena. Et la peur que tu ressens face à tout ça. »

Je n’avais pas spécialement eu l’intention de parler de mon ex-femme. Mais les mots étaient sortis comme ça de ma bouche, sans que je puisse les retenir. Le fait que mes pensées avaient dérivés vers elle l’instant d’avant avait sûrement fait croire à mon esprit que je souhaitais en parler. Ce qui n’était pas tout à fait faux. Je me rendais compte que je n’avais jamais réellement reparlé d’elle depuis de longs mois. Au début, mon cousin avait été celui vers qui je me tournais lorsque j’avais besoin de l’évoquer. Ça n’avait pas été une séparation douloureuse, nous avions bien compris que rien ne nous attachait plus l’un à l’autre. Mais cela n’empêchait pas la situation d’être étrange. Cette femme avec qui j’avais été marié pendant quatre ans avait quitté mon quotidien, et, sans ressentir de la tristesse face à ça, c’était un vide qui œuvrait dans mon cœur. Il y avait longtemps que je n’avais pas parlé d’elle à quelqu’un. En parler à Elena qui venait d’évoquer son mari décédé n’était peut-être pas très judicieux mais c’était trop tard. Je ne savais même pas ce que Zoé était devenue. Elle travaillait à Cherbourg et elle devait être dans cette ville quand les bombes avaient ravagé notre monde tel que nous le connaissions. Sans réseau de téléphone pour la joindre elle restait dans le même état que mes parents : j’espérais qu’ils vivaient tous encore mais j’avais des difficultés à croire la chose possible.

En écoutant sa question, je me levai pour aller la rejoindre près du piano, m’arrêtant à deux mètres d’elle. J’avais assez envahi son espace vital pour ce soir. Je posai une main sur l’instrument. La question que je m’étais lancée quelques secondes plus tôt revint vers moi après qu’Elena ait donné son avis dessus et je ne pus sourire avant de répondre.

« Elles sont incapables de nous rappeler les sentiments qui nous envahissaient au moment où elles ont été prises. Ce ne sont que des images. Neutres et impersonnelles. Ce qui est important c’est le souvenir derrière elles. On n’a pas besoin de voir pour se souvenir. »

Je le pensais sincèrement. La tristesse qu’elle m’évoquait à leur propos ne pouvait être dû qu’à la perte de son mari, sa solitude depuis lors, mais la tristesse d’être aveugle aussi certainement. Cela je ne pouvais que le deviner.

« Il faut que tu vois des gens, Elena. Rester seule ne t’apportera rien si ce n’est plus d’idées noires. »

Lorsque je me sentais trop seul, je sortais pour voir des amis, de la famille ou simplement pour aller me promener en ville et croiser quelques personnes. Je savais que la solitude n’était bonne pour aucun d’entre nous, même si certains se plaisaient à le croire. L’être humain a besoin des autres pour survivre, pour s’empêcher de tomber dans la dépression, pour ne pas s’abandonner à cet isolement qui nous rongeait peu à peu si nous le laissions faire. C’était ce que je craignais pour Elena, qu’elle ne s’oublie en restant esseulée. S’il le fallait, j’étais prêt à venir tous les jours chez elle pour la faire parler un peu et tenter de lui apporter un sourire sur ces lèvres qui avaient du mal à en esquisser un.

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