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MessageSujet: La mort viendra [Livre I - Terminé]   Jeu 6 Juin - 14:32

La mort viendra,





"et de ton propre esprit, petit.
"





Elena Beaumort
Arthur Constant




Je fermai les yeux, rentrai les épaules et fourrai mon nez dans mon écharpe de laine pour contrer la bourrasque de vent. Le froid s’installait doucement sur Louisville, et je me demandais une nouvelle fois qu’est-ce que je faisais dehors… Il aurait été plus logique de me voir devant mon piano, ou assise dans un coin de ma maison. Mais non, j’étais bel et bien dans les rues, la proie facile du froid et du vent qui se donnent un malin plaisir de mordre mes joues. Peut-être était-ce finalement plus vide à l’intérieur de mon crâne que je ne le pensais…

Mes pas s’arrêtèrent au bord du quai. J’avais détesté le bruit des trains pendant si longtemps et maintenant, il me manquait autant que les chants des oiseaux. J’aurai aimé entendre le klaxon d’une locomotive, les conversations bruyantes de ceux qui l’attendent. Les pleurs des enfants, les cris des pères et les soupirs des mères. Toutes ces choses qui rythment chaque vie, jamais je n’aurai imaginé qu’elles me manqueraient à ce point. L’asociale que je suis se rie bien de moi et regrette de ne pas en avoir profité plus souvent. Il n’y avait toujours eu qu’Alexandre et moi, rien d’autre ne comptait.
Maintenant, sur qui puis-je focaliser mon attention ?

Mes lèvres se pincèrent alors que le froid du banc filtrait à travers mon pantalon. Désormais, la gare était abandonnée, il n’y avait plus que les craquements des infrastructures. A quoi bon venir se perdre ici ? Il fallait être aussi perdu que je le suis, ou envahi par la folie, peut-être. Rien de bien positif en tous cas. Mais cessons d’être pessimistes un instant, et accordons-nous quelques rêves fous.
Vous savez, à une autre époque, il y avait certaines personnes qui s’embêtaient à croire en « l’Optimisme ». Etaient-ils fous ou simplement idiots ? je ne saurais le dire. Néanmoins, ils persistaient à penser qu’en ce monde, un mal était nécessaire pour un bien. Ils étaient peut-être aussi perdus que nous, à se demander quelle fin il y aurait à ce monde. Devons-nous supporter le mal et espérer un après meilleur ?
C’est complètement idiot.

Mes doigts passèrent dans mes cheveux pour en démêler une partie, et je poussai un profond soupir. Finalement, l’ennui m’habitait. Je me retrouvai là, seule dans une gare abandonnée, à me demander ce que je vais bien pouvoir faire. Les jours pendant lesquels je ne travaille pas sont tous les même. J’erre sans raison, à la recherche d’une occupation quelconque. Parce que je pense que l’ennui est un poison pour mon cerveau déjà bien abîmé. Que feront de moi les personnes qui me connaissent, si je perds la boule ?
Seraient-ils capable de me tuer ?
Vient donc le moment où je me demande lequel de l’ennui ou de la solitude aura raison de moi. Le moment où je me dis que finalement, c’est peut-être la défaillance de ma mémoire qui m’emportera au loin. Les souvenirs qui s’envolent, les visages qui s’effacent et les voix qui s’estompent. Il ne restera plus rien dans mon esprit que le bleu du ciel et le noir du néant. Même mon nom me sera inconnu tandis que mon corps ne me répondra plus.
C’est ainsi que tout doit se finir pour moi.
Bientôt il n’y aura plus rien, le monde s’écroulera autour de moi et mon corps tombera de lui-même dans les Abymes, pour ne plus jamais se relever.
N’y a-t-il personne qui puisse marquer mon esprit à jamais ? Quelqu’un que je ne pourrais pas oublier, même après plusieurs années d’errance, d’ennui et de solitude ? Alexandre n’est plus là pour ça, il n’y a plus personne qui puisse jouer ce rôle-là.
Je suis seule.


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MessageSujet: Re: La mort viendra [Livre I - Terminé]   Jeu 6 Juin - 20:08

La mort viendra […]

J’avais toujours aimé le vent. Il était libre, puissant et sans frontières. Rien ne pouvait l’arrêter. Parfois, je rêvais d’être une partie de lui, de me laisser mener selon ses envies, sans me soucier de rien. Comme il devait être bon de laisser le contrôle de soi-même à un autre, même si ce dernier était aussi insaisissable que les rayons du soleil. Aucun choix à prendre, aucune décision à imposer à son corps, à son âme et à ceux à qui l’on tenait. Le vent flottait, toujours sans entraves, s’embaumant au contact d’une fleur, s’emmêlant entre les feuilles d’un arbre ou d’un buisson, mais se libérant toujours, pour continuer sa route invisible.  

Les cheveux abandonnés à son emprise, la tête pleine de ses tourbillons,  j’avançais d’un pas lent vers la périphérie de la ville. La veille, je m’étais rappelé qu’il se trouvait un vieux télégraphe dans la gare ferroviaire et je voulais aller vérifier si un message n’était pas passé par là sans que personne ne le remarque. La journée avait commencé dans un frisson qui annonçait les jours froids à venir. Cet hiver risquait d’être dur à supporter. Et encore, j’étais heureux d’avoir toujours un chez-moi, d’avoir mes biens, contrairement à ces centaines de réfugiés que comptait Louisville à présent. Au moins, je pourrai passer l’hiver au chaud dans mon appartement, contrairement à eux qui n’ont plus d’endroit à eux. Je m’estimais chanceux. Après tout, Louisville était toujours sur pieds. Alors que de nombreuses villes dans le monde et aussi en France s’étaient évanouies de la carte. Et Louisville, c’était ma vie depuis que j’y étais revenu m’installer après l’Irlande. Tout perdre m’aurait paru dévastateur. J’aurais pu alors perdre l’esprit, de cela, j’en étais certain. La folie semblait douce quand tout nous était enlevé avec force et brutalité. Il était facile de s’y laisser dériver.

Arrivé à la gare, mes yeux parcoururent les rails sur toute la longueur que mon regard put accrocher, bientôt stoppé par la ligne d’horizon, aussi vide que le reste. Le maire avait fait maintenir le convoi à quai, gardant cela pour un futur incertain. De toute façon, où aller ? Le futur était incertain, mais le présent l’était tout autant. De même que ces lieux qui baignaient de désolation mais qui restaient leur maison. Louisville était maintenant leur maison à tous. Et elle allait bientôt manquer de lits, de vivres et de toits où s’abriter. L’hiver allait compliquer tout cela encore plus. Poussant un soupir, je détachai mon regard de ces rails inutilisés et fis quelques pas vers le haut du quai. C’est alors que je la vis.

Un petit sourire vint s’accrocher sur mes lèvres, accompagné par un soupçon d’inquiétude. Que faisait-elle là toute seule ? Il n’était pas rare qu’elle se balade dans la ville, sa longue silhouette semblant se fondre dans le paysage, mais jamais je ne l’avais vue dans ce coin. Je m’approchai lentement, en traînant un peu mes pas sur le sol de pierre pour l’avertir de ma présence. Je n’avais pas envie de l’effrayer. Arrivé à ses côtés, je m’assis sur le banc à sa droite.

« Bonjour. »

On aurait dit que ma voix avait souri, comme ravie de sa présence. Je souris à mon tour, et le vent vint s’enrouler autour de mon corps comme il l’avait fait avec celui d’Elena quelques instants auparavant.

« Envie de partir quelque part ? »

L’intonation de ma voix semblait presque aussi légère que le vent, comme si, en prononçant simplement ces mots, il nous était en effet possible de décoller vers une destination inconnue. Détachant mon regard d’elle, je fixai alors mon attention sur le lointain, loin derrière les wagons immobiles prenant la poussière jour après jour. Les couleurs de l’automne s’annonçaient, annonciatrices de jours plus courts, plus ternes et moins heureux. J’espérais néanmoins que je parviendrai à trouver quelques petits instants de bonheur dans cette longue période hivernale qui n’attendait qu’à passer ses bras autour de nos corps frêles et frissonnants pour nous emporter avec elle.

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MessageSujet: Re: La mort viendra [Livre I - Terminé]   Sam 8 Juin - 21:03


Le vent vint de nouveau enlacer mon corps, et se permit d’emmêler les cheveux que je n’avais même pas pris la peine de coiffer. Que je l’ai fait ou pas, le résultat aurait été le même : ça ressemblait plus à une crinière qu’à autre chose. Je pris donc le temps de replacer chaque mèche à sa place.
Jamais je n’avais vraiment fait attention à ma coiffure, mes habits et mon maquillage. Je m’attachais les cheveux quand je pensais qu’ils me gênaient, et je piquais les pulls de mon frère quand j’avais froid. Et pourtant, on ne m’a jamais reproché d’être mal habillée, ou pas maquillée. On m’a toujours dit « ça fait partie de ton style, et ça te va bien ».
Délire.
Le vent qui s’amusait donc avec chacun de nous, me semblait si libre. Il n’était pas touché par la guerre, et ne cessait jamais de s’amuser. Y avait-il seulement un homme sur Terre, capable d’une telle prouesse ? Oui, car prouesse il y a de pouvoir rire et jouer ouvertement, tout en contemplant un monde qui s’acharne sur sa propre fin, jusqu’à ce que monde il n’y ait plus.
Et qu’il ne reste que le souffle de la brise.

Un pas. Deux pas. Trois pas. Bien distincts, parfaitement marqués. Comme si c’était fait exprès pour qu’ils atteignent mes oreilles, et que je ne sois pas surprise. Qui pouvait s’inquiéter pour ma personne ? On ne trainait pas des pieds de cette façon sans que ce soit délibéré, murement réfléchi. Mais, je me demandais tout de même, qui aurait l’idée de venir dans cette gare. Après tout, il n’y avait plus rien ici, ou du moins, c’était ce que je croyais.
Un sourire étira mes lèvres. Alors c’était lui. Il était de ces rares personnes que j’arrive à reconnaître au son de leur voix. C’était plutôt étonnant, sachant que nous nous étions rencontré lors de mes années lycée. Vingt années plus tard, à peu près, je l’ai croisé dans la rue, et sa voix a ravivé des souvenirs enfouis au fond de mon crâne. Plus que l’étonnement, il avait donné l’espoir à mon cœur défaillant.
Parce que j’étais capable de me souvenir de lui.

~ Arthur.
C’était étonnant de le voir par ici, je pense. A dire vrai, je n’en savais trop rien. Peut-être avait-il pris pour habitude de venir à la gare, depuis que la guerre était là. Mais, y avait-il vraiment quelque chose à faire dans le coin ? Je n’en étais pas vraiment sûre. Le maire avait bloqué le dernier convoi à quai, et ça devait être la seule chose à voir ici.
Un long soupir m’échappa à sa question. Qui ne rêvait pas de partir maintenant ? Mais partir où ? Partout il y avait la guerre. Même la région de mon enfance devait être dévastée. Que reste-t-il de la maison qui m’a vue naître ? Sûrement que des ruines, investies par des réfugiés. Comme partout ici, à Louisville.

~ Oui, là où je pourrais voir le bleu du ciel.
D’un geste léger, je replaçai mes cheveux derrière mon oreille. Un fin sourire étirait mes lèvres, à la fois amusé et mélancolique. Il n’y avait aucun endroit qui n’ait d’importance maintenant. Je n’avais envie d’aller nulle part, et je n’étais de toute façon pas capable de partir. Je préférai encore errer sans raison dans les rues de cette ville, plutôt que de m’aventurer ailleurs, vers l’inconnu que je déteste tant.

~ Que viens-tu faire ici ? Il n’y a rien par ici, non ?


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MessageSujet: Re: La mort viendra [Livre I - Terminé]   Dim 9 Juin - 18:08

La mort viendra […]

Mon sourire ne quitta pas mes lèvres quand elle prononça mon prénom, à la fois comme une salutation et comme si elle était contente de me voir. J’avais parfois des difficultés à savoir ce qu’Elena pensait dans une situation donnée, et surtout des gens qui pouvaient se trouver dans lesdites situations. Elle était une énigme pour moi. Cela faisait quatre ans que nous nous étions revus, mais j’avais toujours autant de mal à deviner ses pensées. En quatre ans, nous avions eu le temps d’apprendre à nous connaître, de devenir ce que j’appellerai des futurs amis, ou des amis en devenir, mais ce stade n’était pas encore totalement atteint. Après tout, nous ne nous croisions généralement que par hasard. Jamais de rendez-vous fixé pour prendre un café ensemble et qu’on se raconte les derniers événements marquants de nos vies respectives. Jamais je n’avais mis les pieds chez elle. Jamais elle n’avait mis les pieds chez moi. Nos rencontres étaient comme des arc-en-ciel : occasionnels, et uniquement là quand les circonstances le voulaient bien. Et cela ne durait jamais très longtemps. J’espérais que celle-ci serait une exception, et que le temps voudrait bien cesser de s’écouler rapidement, comme il le faisait toujours, pour que je puisse profiter de ce moment sans me soucier de la suite.

Son soupir se mêla au tourbillon du vent qui continuait de se jouer de nous, m’amenant parfois une partie de la fragrance d’Elena, sans que je ne puisse y échapper. Je souris plus largement. C’était comme si le vent m’avait amené jusqu’ici, comme s’il avait décidé que c’était exactement ici que je devais être, pour être aux côtés d’Elena, parce qu’elle était là. C’était marrant. Je ne m’étais jamais considéré comme poète auparavant. Et là, je discourais sur le vent, lui donnant une volonté propre, faisant de lui une identité à part entière.

Je reportais mon attention sur ma voisine qui avait répondu à ma question. Elle ne put voir les coins de ma bouche se replier pour rejoindre mes oreilles, aussi me forçais-je à parler. J’avais trouvé sa remarque terriblement attachante, sans savoir pourquoi. De manière générale, je constatai que je la considérais elle-même comme attachante. Ce bout de femme qui gardait la tête haute malgré les épreuves qu’elle avait traversées aurait pu donner une bonne leçon à de nombreuses autres personnes bien plus dénuées qu’elle de courage et de force.

« Je crois que beaucoup de gens rêvent de la même chose que toi. »

Oui, c’était certain. D’ailleurs, chaque jour, quelques personnes tentaient toujours de déserter Louisville pour aller ailleurs, pensant que cet ailleurs serait plus accueillant que la réalité face à laquelle ils se trouvaient actuellement. Je n’avais pas gaspillé mon énergie et mon temps à leur faire comprendre que cela ne servait à rien. Et qu’ils devraient plutôt s’estimer heureux d’avoir des endroits où dormir, une ration de nourriture par jour et des autres humains à qui parler. Aller ailleurs ne leur apporterait que solitude, désespoir et famine. De cela, j’en étais certain. On ne savait pas ce qui se passait au-delà du périmètre de Louisville et je n’étais pas assez fou pour tenter de trouver mieux ailleurs. Bien que je comprenne parfaitement le proverbe L’herbe est toujours plus verte ailleurs, je n’allais pas aller le vérifier par moi-même.

« Il y a un vieux télégraphe dans la gare. Je suis venu voir s’il n’avait pas capté un message que personne n’aurait vu. Plus personne ne vient ici généralement. »

Je doutais d’ailleurs que grand-monde se rappelle de ce télégraphe, c’est pourquoi j’avais voulu le vérifier moi-même. Maintenant que j’étais tombé sur Elena, il pouvait attendre encore un peu, après tout, il n’allait pas s’envoler. Je me retournais à nouveau vers la femme à mes côtés :

« Plus personne sauf toi. Ce qui fait qu’il n’y a pas "rien" à voir ici, puisque tu es là. »

Je me rendais compte que je la taquinais et je tentais de reprendre un peu plus le contrôle de moi-même. Ce n’était pas mon genre de m’oublier de la sorte. Même avec les personnes que j’appréciais…

« Je dois dire que je suis surpris de te croiser ici. Tu ne restes pas dans la ville d’habitude ? Qu’est-ce que tu es venue faire ici ? »

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MessageSujet: Re: La mort viendra [Livre I - Terminé]   Lun 10 Juin - 21:14


Ma main se glissa entre mon cou et mon écharpe pour desserrer cette dernière. Il faisait bien moins froid maintenant qu’Arthur s’était assis à côté de moi. Et même si le vent continuait de souffler, il se faisait moins violent. En y pensant bien, nos rencontres étaient un peu comme la brise : elles arrivent sans prévenir et repartent tout aussi vite. Mon défunt mari avait toujours été quelqu’un de jaloux, alors je n’avais jamais vraiment pensé à donner rendez-vous au notaire. A dire vrai, ça ne faisait pas vraiment partie de mon caractère non plus.
Ce genre de rencontres préméditées ne me mettrait qu’extrêmement mal à l’aise, de toute façon.

~ De quoi rêves-tu, toi ?
En cet instant précis, il me semblait que la guerre était loin, et qu’il m’était possible de rire aux éclats. En tendant l’oreille, je pourrais peut-être même entendre le sifflement d’un train, et les gens qui s’affairent autour des wagons avant le départ. Mais non, la réalité est bien là, ainsi que la guerre qui fait rage dans tout le pays. A tout moment un avion peut traverser le ciel, et déposer sur Louisville un petit cadeau pour le moins explosif.

Un télégraphe ? Jamais je n’aurai pensé qu’il y aurait un télégraphe dans cette gare. En fait, je n’en avais aucune idée, et je n’étais même pas sûre de savoir à quoi ça ressemblait. Je savais à quoi ça servait, c’était déjà ça. Eh ben, certaines personnes avaient encore ce genre d’espoirs ? Y avait-il seulement quelqu’un pour envoyer un message ? Louisville était bien vivante alors nous ne devions pas être les seuls.
Tout de même, un notaire sait utiliser un télégraphe ?

Son visage se tourna dans ma direction pour proférer des idioties. Il me sembla sentir son souffle, à moins que ce ne soit encore le vent. Toujours le même. Il me taquinait, jouait avec moi sans avoir honte. Ne savait-il pas que j’étais susceptible ? Et bien plus encore : j’étais facilement gênée. Dans tous les cas, être mal à l’aise ne me réussit pas du tout. Je sentis mes joues rougirent sans que je ne puisse les en empêcher. Pour le coup, j’eus vraiment envie de le bouder, même si c’était une réaction digne d’une gamine. J’assumais complètement. En revanche, je ne pouvais pas assumer mon visage embarrassé, alors je tournai la tête dans l’autre sens.
Bien, c’était décidé, je boudais.

Il se rattrapa néanmoins, comprenant peut-être qu'il poussait un peu loin ? en me posant quelques questions. Il était vrai que nous ne nous étions pas recroisé depuis un certain temps, sinon il aurait très vite compris que je traînai un peu partout. Sans me soucier que ce soit en ville ou en dehors. Il me fallait juste respirer l'air frais de l'automne, et essayer de ne plus penser à rien (ce qui était un total échec). Mais il avait raison, qu'est-ce que je faisais ici ? même moi je ne le savais pas.
J'étais complètement perdue.
Je ramenai mes jambes contre mon corps, et pris le temps d'y réfléchir. Il n'y avait plus rien à faire maintenant, ma vie était vide de sens. J'errai les jours où je n'avais pas à travailler. Je ne faisais rien d'autre que de marcher, m'assoir dans un coin et attendre. Moi qui ne pouvais pas vivre sans l'aide de quelqu'un, j'étais seule et perdue. Je ne savais plus quoi faire d'autre que survivre difficilement, dans un état de pseudo-vie qui ne me convenait pas. Presque automatiquement, des larmes perlèrent aux coins de mes yeux. Je m'empressai de les chasser d'un revers de main.
Il fallait garder la tête haute, et ne plus tomber dans le néant.

~ La ville est devenue trop étouffante. Je ne sais pas ce que je fais ici. Peut-être suis-je venue chercher un peu de calme ? ou de solitude ? Je n'en sais rien. Et si je l'ai su, je ne m'en rappelle plus.

Comment casser l'ambiance en quelques phrases ? J'étais idiote de dire tout ceci. Je ne pouvais pas me taire, et faire semblant que tout aille bien ? Pourquoi devrais-je partager ma situation précaire avec Arthur ? qui n'avait rien demandé et qui n'avait rien à voir avec ça de toute façon. Il fallait que je rattrape cette catastrophe.

~ Mais je ne regrette pas de m'être attardée par ici. Quoiqu'être taquinée par une vieille personne ne me ravir pas vraiment.

S'il y avait bien une chose que nous n'aimions pas, ni l'un ni l'autre (de ce que je pensais me souvenir), c'était ce genre de blagues sans intérêts. D'un côté, il l'avait cherché. Puis, il devait bien se douter que ce n'était pas méchant. Quoique... n'était-ce pas Alexandre qui était particulièrement susceptible sur ce sujet ? Pouvais-je vraiment confondre une connaissance et mon mari ?
Etais-je tombée aussi bas ?
De nouveau je tournai la tête de l'autre côté, préférant lui faire croire que je boudais, plutôt qu'il ne se rende compte que j'étais parfaitement choquée par mes propos, et mes pensées. Arthur et moi n'avions pas une différence d'age importante. Je ne pouvais qu'avoir confondu avec Alexandre, qui avait sept ans de plus que moi, et qui aimait entendre dire à quel point on le croyait plus jeune.
J'étais profondément ébranlée, et l'espace de quelques secondes je regrettais de ne pas être seule sur ce banc.


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MessageSujet: Re: La mort viendra [Livre I - Terminé]   Mer 12 Juin - 21:02

La mort viendra […]

La question me laissa un instant perplexe et songeur. Je n’avais pas de réponse préparée, prête à servir en ces circonstances. De quoi je rêvais ? Je n’en savais rien. Ou plutôt, je n’avais pas le choix de la réponse. Nos rêves nous avaient tous été arrachés dès que les premiers missiles avaient touché le sol. Il ne restait plus beaucoup d’options. À vrai dire, une seule me paraissait viable.

« De paix. »

La paix. Ce terme flou, ambigu, qui se définissait de toutes les façons, pour arranger l’une ou l’autre nation, armée ou chef de gouvernement. Non, ce n’était pas vraiment ça, alors je me dépêchais de rectifier.

« Ou du moins d’un semblant de normalité. Ça me paraît plus réaliste. Avoir d’autres rêves me semble tellement futile aujourd’hui, avec ce que nous vivons. »

Oui, c’était plus ça. De la normalité. C’était à présent ce dont beaucoup devaient rêver. Je me surprenais moi-même. Je n’avais jamais clamé la normalité comme une chose à envier, à désirer, mais là, à cet instant, en ces temps troublés, je me rendais compte à quel point je m’étais trompé. La normalité, ce n’est pas ce terme creux que j’avais toujours cru qu’il était. C’était tellement plus que ça. Je m’étais figuré que la normalité, c’était pour les gens qui n’osaient pas faire de leur vie quelque chose de plus palpitant, de plus aventureux, et je m’étais évertué à rendre ma vie la moins normale possible. Je voyais ce terme comme l’équivalent de "banal" en quelque sorte. Mais la normalité, cela exprimait aussi et surtout un sentiment de sécurité, de calme, et pas dans le sens négatif. Ce côté rassurant était synonyme de stabilité, de force tranquille et une certaine forme de courage. J’avais l’impression que cette situation de conflit mondial allait beaucoup me faire me remettre en question. Et d’un certain côté, j’en avais bien besoin.

Elena avait ramené ses genoux contre son corps, son visage s’ancrant naturellement dans le creux qui s’y formait. Elle semblait songeuse et aussi… légèrement énervée. Je me doutais de la raison, et cela fut d’ailleurs confirmé quand elle parla. Au début, je fus pris d’un léger remords. Elle avait souhaité être seule, et je m’étais assis à ses côtés sans lui demander la permission. Je fus tenté de m’excuser directement pour lui avoir imposé ma présence et voulus repartir, mais elle enchaîna sur d’autres mots, qui me mirent encore plus mal à l’aise. Déjà, je ne sus comment prendre son terme « vieux ». Je fronçai les sourcils quand je l’entendis et restai un instant sans voix. Nous ne parlions pas souvent de nos âges, même si je savais qu’elle était un peu plus jeune que moi, mais que peu d’années nous séparaient. Mais qu’elle me traite de « vieux » me gênait. Personne ne me traitait de la sorte. Je n’étais tout de même pas si vieux que ça, j’avais à peine 38 ans. Ce n’était pas vieux. Non. Mes parents étaient vieux, le gars qui habitait au coin de ma rue était vieux, mais lui, il avait 62 ans ! Ça c’était vieux. Mais pas moi ! Je me rendis compte que je me concentrais sur cette partie de la remarque d’Elena et que je commençais à m’énerver tout seul alors que la partie importante de son discours était le reste.

Je me morigénais en moi-même. Qu’est-ce qui m’avait pris de la taquiner de la sorte ? Je savais pourtant qu’elle était susceptible, et rapidement gênée. J’avais déjà pu le constater plusieurs fois lors de nos précédentes rencontres. Ma tête balança légèrement de gauche à droite pour exprimer mon état d’énervement passager. Énervement uniquement dirigé contre ma propre personne. Je me perdais beaucoup ces derniers temps. J’avais l’impression que toute cette tension due à la guerre créait devant moi un nouveau chemin, bien différent de celui que j’avais pu emprunter auparavant. Il m’était totalement inconnu et je me retrouvai à errer sur ses abords sans connaître la destination vers laquelle il me menait. Cela me rendait terriblement hésitant et hasardeux, comme je l’étais peu. Il était temps que je retrouve ma route. J’avais peur d’où celle-ci pouvait me mener.

Je constatai soudainement que je ne savais pas grand-chose d’Elena. Nos rencontres restaient généralement brèves, soudaines et on ne se disait jamais réellement des choses importantes. Nous avions toujours fonctionné comme ça. Chacun dans sa vie, et la vie roulait sans accrocs. Je ne savais presque rien d’elle. Mais la grosse question restait : à partir de quand avais-je eu cette idée en tête de commencer à la taquiner ? Et encore, le mot n’était pas vraiment le bon, et je le savais. Il fallait vraiment que je me reprenne.

« Excuse-moi. Je ne suis plus trop moi-même en ce moment. »

Je passai alors ma main droite dans mes cheveux, les ébouriffant au passage pour la laisser finir sa course dans ma nuque où elle resta posée quelques instants. Je poussai alors un long soupir qui dura quelques secondes à peine, avant de me lever brutalement du banc. Immédiatement, je mis mes mains dans mes poches, et m’éloignai un peu du banc sur lequel elle était toujours assise. Comme si mes pensées allaient s’éclaircir en me tenant loin d’elle. Le bord du quai m’attira et je me mis à faire les cent pas sur sa longueur, affrontant le vent dans un sens, le laissant me fouetter doucement le visage, avant de me retourner brusquement pour être porté par le même vent qui m’avait agressé l’instant précédant. C’était les deux faces du vent : celle qui aide, qui porte, qui accompagne, et celle qui lutte, qui se défend et qui veut se montrer la plus forte. Là, je ne savais pas laquelle je préférais. J’avais besoin qu’on me remette les idées en place, et un peu de brutalité n’était peut-être pas si mal que ça.

Après quelques minutes de ce cirque, je revins m’asseoir près d’elle, me disant que si elle avait voulu vraiment être seule, elle me l’aurait dit dès le début.

« Tu ne travaillais pas aujourd’hui ? »

Question facile, creuse, sans intérêt. Exactement ce dont j’avais besoin pour éviter de penser à mon comportement précédent et à combien d’autres phrases du même type j’aurais pu sortir si elle ne m’avait pas arrêtée dès que les premiers mots étaient sortis de ma bouche. Pour tenter de lui faire croire que je pouvais être responsable, raisonnable, adulte. Je tenais suffisamment à notre début d’amitié pour faire ce qu’il fallait pour qu’elle m’accepte à ses côtés. Je la savais timide, réservée, et je m’estimais heureux de pouvoir être là, assis à côté d’elle sans qu’elle ne s’enfuie. J'allais essayer que cela dure.

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MessageSujet: Re: La mort viendra [Livre I - Terminé]   Jeu 13 Juin - 17:54


La paix. Ca me semblait presque impossible en ces temps de guerre. Plus de la moitié du monde devait avoir été rayée de la carte maintenant. Pouvions-nous réellement espérer la paix ? Je n'en étais pas si sûre. Quand la guerre sera finie, il ne restera plus que quelques personnes, toutes plus choquées les unes que les autres, prêtes à se jeter d'un pont si elles en traversaient un encore debout. Il ne m'est pas permis d'être optimiste en ces jours sombres. Je pense sincèrement que nous mourrons tous à petit feu, chacun notre tour.
Il n'y pas d'avenir, hormis la mort.

Alors, j'ai pensé qu'il fallait profiter du calme avant la tempête. Faire tout ce qui doit être fait, avant de ne plus en avoir la possibilité. Essayer de régler le malentendu entre le maire et moi, rendre service à la Fontaine, remercier Mickaël comme il se doit. Et bien d'autres choses qui vont certainement me demander un peu de temps. C'est la seule façon pour ne pas oublier que je suis encore vivante pour le moment, et qu'il me faut survivre encore un peu.
Encore un petit peu, avant de connaître la paix la plus absolue.

Rêver d'un ciel bleu me semblait bien plus gamin maintenant qu'il disait ça. Tandis que je cachais mon visage dans mes mains, un sourire moqueur étira mes lèvres. Je me moquais de moi-même et surtout de ma gaminerie. Il était vrai que la normalité était quelque chose d'attirant. Mais il n'y avait plus rien de normal en ville. Ni en dehors d'ailleurs. Même dans la maison qui m'avait abritée depuis cinq ans, il n'y avait plus rien de normal. Mis à part le grand piano en son centre.
Et encore, même lui semblait si froid maintenant...

Un trou. J'avais envie de creuser un grand trou et de m'enterrer dedans. Je voulais fuir cette situation embarrassante qui n'allait vraiment pas. Et j'avais affreusement envie de pleurer. Comment peut-on confondre un homme qui nous a  tenu compagnie pendant si longtemps, avec un autre dont nous connaissons juste le prénom ? Et tout ça sous prétexte que nous nous entendons bien. Suffisamment bien pour que je ne fuie pas encore sa compagnie.
Comment rattraper toutes ces erreurs que je fais sans cesse ? N'y a-t-il que la mort qui puisse m'offrir l'assurance de ne plus jamais dire de bêtises, au mauvais moment ? Et voilà qu'il s'excusait. Certes, je n'appréciais pas forcément ce genre de taquinerie, mais il n'avait aucune raison de s'excuser pour si peu. Je compris bien que je l'avais simplement mis mal à l'aise par mes propos. Et je ne voyais pas comment régler ce malentendu. Il n'y avait qu'une solution : être franche, tout en laissant une part d'ombre. Je ne voulais pas lui dévoiler mes problèmes. Il recherchait la normalité, non ? Et nous n'avions pas pris pour habitude de nous conter nos malheurs.

~ Non. Ma main agrippa son bras pour appuyer mes paroles. C'est moi qui suis désolée. Je t'ai confondu avec une autre personne, ça n'arrivera plus...

« Ou du moins je l'espère... Je ferais tout pour ! ». Stop. Je passe déjà assez pour une c*nne comme ça. Pas besoin dans rajouter. Je devais avoir l'air d'une idiote qui s'accroche à des espoirs vains. D'ailleurs, je m'empressai de lâcher Arthur, et de cacher mon visage embarrassé derrière mes cheveux, en posant mes coudes sur mes genoux et ma tête sur mes mains en coupe. J'étais trop gênée pour ajouter quoique ce soit d'autre. J'aurai peut-être dû rester chez moi aujourd'hui, au lieu de venir jouer les solitaires dans un coin de la ville.
Un sursaut horrible me ramena à l'instant présent. Après avoir longuement soupiré – ce que je pensais, bien entendu, de ma faute – Arthur s'était levé, et je ne m'y attendais vraiment pas. Je décidai alors de ne pas écouter le bruit de ses pas, pour ne pas avoir à faire face à son départ. Je l'avais presque insulté, puis mis mal à l'aise. Qui ne voudrait pas simplement fuir ce banc et cette gare de malheur ? Même moi je pensais fortement à fuir. Mais je n'avais plus la force de rien, pour l'instant. Je ne pouvais que ruminer en silence mes erreurs et mon idiotie.

Finalement, j'allais peut-être mourir d'une crise cardiaque plutôt que de l'explosion d'une bombe. Mon cœur battait à cent à l'heure au fond de ma poitrine, le son résonnant à l'intérieur de mon crâne et coupant momentanément ma respiration. Je reprenais une grande inspiration tout en posant mon dos contre le dossier. Tout ça parce que l'homme, que je croyais parti, venait juste de s'assoir à nouveau sur le banc. Et je m'y attendais encore moins que lorsqu'il s'était levé. Pour moi il était déjà loin, et nous ne nous recroiserions plus avant un long moment. Mais il était bien là, de nouveau à côté de moi, prêt à y rester un peu plus longtemps.
Jusqu'à ce que je gâche tout, comme à mon habitude.

Vint la question de mon travail, qui m'arracha un rictus nerveux. Il était vrai que je n'avais pas autant de jours de repos, avant la guerre. Mais le patron m'avait gentiment rappelée à l'ordre récemment, et avait finalement décidé qu'il me fallait des jours de congés. Malheur à lui... Mon travail m'évitait de penser négativement, et il m'en donnait encore moins maintenant. Je n'ai rien dit quand il a commencé à me donner le sale boulot, alors il pourrait se montrer un petit peu plus compréhensif. Bien, je ne lui en voudrais pas, je l'ai cherché quand même un peu. Et j'ai bien compris qu'il était autant paniqué qu'un autre par la guerre. Néanmoins, s'il attendait que je m'excuse, il allait attendre longtemps. Je n'ai rien fait de mal...
Ou presque.

~ Ah... Il y a eu certaines circonstances qui ont fait penser à mon patron que j'avais besoin de me calmer, alors il m'a donné des jours de repos. Je ne pense vraiment pas en avoir besoin pourtant. Ce n'est pas comme si j'avais le choix de toute façon.

Le rictus sur mes lèvres devint un fin sourire. Il était vrai que contredire un patron n'était pas la meilleure chose à faire. Surtout un patron qui ne m'a embauchée que pour faire son « Bon Samaritain ». Si seulement il n'était pas le seul qui veuille bien me donner un travail que je suis capable de faire... Et si Alexandre n'avait pas été là pour me trouver ce boulot, je ne serais pas dehors aujourd'hui. Alors si je perdais mon travail, simplement en m'opposant aux ordres, tous les efforts qu'il avait fait pour moi n'auraient servis à rien.
Il me suffit de le supporter encore un peu.

~ Et toi, Arthur ? J'imagine que tu ne dois plus avoir grand chose à faire maintenant, non ?


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MessageSujet: Re: La mort viendra [Livre I - Terminé]   Lun 17 Juin - 15:38

La mort viendra […]

Je connaissais Elena comme une personne réservée, quelquefois taciturne, mais surtout et toujours éloignée de tout contact humain. Jamais elle ne touchait les autres personnes, ou en tout cas, je ne l’avais jamais vue faire. Elle se tenait toujours soigneusement à l’écart pour garder son espace vital. Pratique que je ne pouvais pas lui reprocher. En gardant ses distances, on se préservait. Et en ces temps troublés, sa propre sécurité était ce qui devait primer. Pour le moment, les réserves de nourriture étaient encore assez remplies, le temps restait clément, mais bientôt, l’hiver allait apporter malheur et conflits. De cela, j’en étais certain. Je n’osais avouer qu’à moi-même combien cela me faisait peur. Personne n’était préparé à une telle situation. Comment réagir correctement face à une situation sans précédent ? Comment prendre les bonnes décisions ? Comment agir pour un mieux ? À présent, moi qui avais toujours prôné l’action et l’engagement, je me rendais compte à quel point j’avais vu juste. Les actions déterminaient tout ce que l’on était, et l’engagement allait nous permettre de survivre. Bientôt, des coalitions allaient se mettre sur pied, c’était quasiment sûr. Les hommes se regroupent quand ils se sentent en danger, pour se protéger mutuellement et pour se défendre à plusieurs. Si tu es seul, tu meurs. C’est simple.

Lorsqu’elle posa délicatement sa main sur mon avant-bras, directement, mon regard alla s’y accrocher, observant cette main qui avait déplié ses doigts et les avait précautionneusement attachés pour quelques secondes à moi. Je mis un petit instant avant de répondre à ce qu’elle avait dit, mon esprit s’étant concentré sur le contact plutôt que sur les paroles. Elena avait vite détaché sa main de mon bras – je ne m’attendais pas à ce qu’elle le laisse plus qu’il ne fallait de toute façon – pour venir se replier sur elle-même. Mon bras gardait encore l’ombre du contact éphémère quand je lui répondis :

« Tu n’as pas à t’inquiéter, ni à t’excuser. Je propose d’oublier ce qui vient d’être dit, nous nous sentirons mieux tous les deux. »

Dire cela revenait à avouer que j’avais été troublé par ce qui s’était dit auparavant, et je n’avais pas eu spécialement l’intention de dévoiler ma faiblesse passagère mais elle avait visiblement été aussi mal que moi alors je pouvais bien concéder cela. J’avais légèrement froncé les sourcils quand elle avait parlé d’une autre personne. De qui s’agissait-il donc ? Mais je ne pouvais pas le lui demander comme ça. Elle semblait perturbée par la situation et je n’allais pas la rendre encore plus compliquée pour elle si c’était déjà difficile. J’étais sûr que je finirais par savoir de quoi et de qui elle parlait. Mais pour l’instant, j’avais déjà laissé ma langue parler à ma place sans utiliser mon cerveau, alors je n’allais pas recommencer.

Lorsque je revins m’asseoir sur le banc, je crus percevoir sa surprise, comme si elle ne s’attendait pas à ce que je revienne discuter avec elle. Malgré la petite gêne, j’étais bien où j’étais. Cela faisait longtemps que je ne l’avais vue, et j’aimais bien sa présence. Son côté réservé faisait qu’on parlait peu, souvent pour ne pas dire grand-chose, mais c’était reposant. Chaque jour, au boulot, je devais expliquer en long et en large diverses procédures pour telle ou telle situation. Pouvoir enfin ne prononcer que quelques syllabes était salvateur. Et bénéfique pour mon esprit tourmenté.

« Quelles circonstances ? Ça ne fait jamais de tort quelques jours de congé de toute façon. »

Comme je m’étais rappelé quelques instants avant, je n’en savais pas beaucoup sur la vie d’Elena, et je n’avais aucune idée de ce qui avait pu forcer son patron à lui donner des jours de congé. Ma question était donc purement là pour dire de continuer la conversation. Comme elle le faisait maintenant en me retournant la question.

« Oh au contraire. Le début de la guerre a fait paniquer tous les habitants. J’en reçois beaucoup qui sont complètement perdus et qui veulent d’une manière ou d’une autre savoir ce que leurs biens vont devenir, ce qu’ils doivent en faire… Certains veulent à tout prix faire en le moins de temps possible tout le processus de succession, pour s’il leur arrive malheur, afin que leurs enfants héritent sans problème… C’est assez fou d’ailleurs. On pense que la guerre éloigne les gens de tout ce genre de préoccupations mais je suis bien placé pour savoir qu’ils s’accrochent à leurs biens plus que jamais. »

Je me retrouvais souvent à devoir calmer les gens plus qu’autre chose, et à les rassurer. Je pense d’ailleurs que c’était ça qu’ils cherchaient, pour la plupart d’entre eux : être rassurés sur le futur. Alors je tentais d’éloigner mes propres inquiétudes et doutes pour me faire le médiateur d’éventuels conflits entre voisins, entre parents et enfants, pour tenter de faire repartir tout ce beau monde de mon bureau avec l’esprit plus serein qu’il ne l’était en y entrant. Chose pas aisée, mais je m’améliorais sans cesse dans cette pratique. Faire régner l’angoisse et la crainte sur Louisville ne serait bénéfique pour personne et ne servirait à rien de toute façon.

« Je ne travaille que cette après-midi. J’ai laissé le cabinet aux commandes de mon associé. »

Je l’appelais mon associé alors que nous n’étions pas exactement sur un pied d’égalité, étant donné que j’étais celui qui lui donnait son salaire en fin de mois et que sur les papiers, le cabinet était à mon nom. Mais je n’avais jamais eu envie de revendiquer de pied ferme ce statut de patron. Je préférais travailler dans un environnement égal et équitable. C’était d’ailleurs pour ça qu’au cabinet, nous nous appelions par nos prénoms et que j’avais bataillé un long moment avant qu’il ne se décide à utiliser le tutoiement.

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MessageSujet: Re: La mort viendra [Livre I - Terminé]   Jeu 20 Juin - 21:25


Oublier. S'il savait à quel point ce serait facile pour moi, il se sentirait certainement blessé. Même s'il est l'une des rares personnes que je n'oublie pas, et que j'arrive à reconnaître, il me semble bien avoir laissé s'échapper de mon esprit quelques-uns de nos échanges. Alors qu'ils n'ont pas été nombreux, et plutôt brefs, il paraîtrait que ce soit largement suffisant pour mon cerveau détraqué.
Mais ce n'est pas quelque chose que je peux décider.
J'acquiesçai silencieusement, préférant ne plus ouvrir la bouche : ça me permettait de ne plus dire de bêtises. Je ne pouvais tout de même pas m'empêcher de relever le fait que je n'étais pas la seule à être perturbée. Je m'en doutais bien, mais l'entendre le dire était une tout autre chose. Si la honte était cause de mort, je serais enterrée depuis longtemps, à méditer ma stupidité six pieds sous terre. Mais elle ne tue pas, préférant nous ronger de l’intérieur à petits feux.

Les circonstances, hein ? C'était si embarrassant... Comment lui dire que je me suis permise de critique le maire de notre propre ville ? Comment lui avouer que, jusqu'à la fin, je n'ai pas arrêté de m'enfoncer un peu plus dans l'idiotie, alors même qu'il cherchait à éclaircir la situation, et tout recommencer de zéro, (ou du moins, je crois que c'était ça) ? Je ne pouvais simplement pas. C'était totalement impossible ! Je ne voulais vraiment pas m'étendre sur ce sujet. Je me sentais encore trop coupable pour ça.

~ Je me suis... disons, embrouillée avec le maire pendant mes heures de travail. Ca ne fait peut-être pas de mal, mais ça ne me fait pas de bien non plus. Je préfèrerais être occupée, plutôt que de ruminer de sombres pensées toute la journée.

Jamais je n'aurai pensé qu'un notaire serait demandé lors d'une guerre. Ou alors, peut-être l'ai-je pensé avant d'entrer en guerre? Mais maintenant... qu'ai-je dans tout ce qu'il a indiqué ? Aucun parent, aucun mari, aucun enfant, même mon frère est sûrement décédé lors des premiers bombardements. Ma maison a été entièrement vidée de tout ce qu'elle avait de précieux. Je n'ai plus aucun bien qui mérite d'être gardé en sécurité, ou légué à une quelconque personne. Plus rien à quoi m'accrocher, à part le peu de temps qu'il me reste à essayer de survivre, et c'est déjà bien assez préoccupant.

~ Ce sont des choses que je ne peux pas comprendre. A quoi bon penser à quelques biens au lieu de nous intéresser à notre propre vie ? C’est la seule chose que l’on ne peut pas oublier après tout. Je passai une main dans mes cheveux pour dégager mon visage. Ca ne doit pas être facile de recevoir des habitants paniqués chaque jour, et de devoir les rassurer.

C’était certain que je n’étais pas capable de faire un tel métier. Je ne supporterai pas longtemps toutes ces personnes qui n’ont pas mis au clair leur sentiment avant de venir. C’est sûrement pour ça que je regrette autant d’être allée à la mairie, après être sortie de l’hôpital. Je n’étais pas encore stable, que ce soit physiquement ou mentalement. Et ce qui est arrivé n’aurait pas dû arriver. Je n’aurais simplement pas dû y aller.
Mais c’est passé, je n’y peux plus rien maintenant.

Il avait donc un associé ? Ca semblait bien, et risqué à la fois. C’était bien d’avoir quelqu’un avec qui partager son travail, si on pouvait lui faire confiance pour ça. Mais c’était risqué car il faut d’abord s’entendre avec lui. Je suis, personnellement, peu sociable, et c’est bien pire quand il s’agit de mon travail. J’ai rencontré tellement d’idiots qui faisaient ça très mal, que je ne peux pas m’empêcher de douter d’un quelconque collègue maintenant. Certes, un jour peut-être arrivera-t-il quelqu’un pour faire mon travail mieux que moi, mais ce jour n’est pas encore arrivé.
Et croyez-moi, je n’attends que ça.

~ Ce n’est pas difficile de gérer un associé ? Je ne peux déjà pas m’imaginer avec un simple collègue, alors… Ah, mais ça ne concerne que moi finalement.

Un fin sourire étira mes lèvres. Il était vrai que je voyais Arthur comme quelqu’un de beaucoup plus sociable que moi. Il était celui qui m’avait adressé la parole en premier. Et son métier nécessitait d’aimer parler aux gens, ou du moins, savoir comment le faire. Alors, en effet, il n’y avait sûrement que moi pour préférer n’avoir aucun collègue. Mais en étant seule, je suis sûre que le travail est bien fait, et que s’il y a une erreur, je suis la seule à l’avoir commise.
Tout est plus clair ainsi.


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MessageSujet: Re: La mort viendra [Livre I - Terminé]   Lun 24 Juin - 13:41

La mort viendra […]

Le vent fouettait toujours mes cheveux, se calquant sur mon visage comme une couverture invisible, légère et délicate, s’insérant dans mes vêtements, donnant à mon corps cette sensation d’être totalement à sa merci. Il m’aidait à me rafraîchir les idées, semblant me diriger à présent vers la bonne direction quand je m’égarais. Tout à l’heure, j’avais fait un mauvais pas avec Elena, alors je tâchais de me rattraper. En étant correct et poli, comme tout le monde me connaissait. Je commettais rarement des faux pas, j’avais été éduqué de manière droite et sans accrocs par mon père militaire et ma mère institutrice et j’avais toujours gardé cette vision de la vie qui devait se dérouler telle que je la visualisais. Parfois, je me laissais un peu plus aller et, inexorablement, les ennuis arrivaient. J’avais testé tout cela lors de ma jeunesse, et, heureusement, j’avais mûri. Du moins le pensais-je.

Je haussai les sourcils de surprise et la regardai quand elle me parla du maire. Ainsi donc elle avait des problèmes avec Huygues ? Dire que je ne le portais pas dans mon cœur était un euphémisme. Après tout, il avait contribué en 2008 à l’humiliation publique de ma tante, la mère de Mickaël puis à sa démission du poste de maire, dans le seul but de prendre sa place. Je n’avais pu me tenir à l’écart de ce scandale alors qu’il s’agissait de ma famille, des miens qui étaient attaqués. Alors j’avais clairement pris parti, comme ma valeur d’engagement me le dictait, et j’avais défendu ma tante et ses proches contre Huygues qui n’allait malheureusement pas tarder à s’installer au poste de maire de Louisville la même année. Quand j’étais devenu le notaire principal du cabinet notarial de la ville, quelques mois plus tard seulement, je pris un rôle plus important dans la ville et auprès des habitants, aussi du fait que je suis un Constant, et qu’ici, tout le monde connaît notre nom de famille. Je croisais donc régulièrement le maire dans diverses réunions et nous sommes toujours restés en opposition. J’ai du mal à le tolérer, et à accepter la façon dont il gère la ville.

« Avec Huygues ? Qu’est-ce qui s’est passé ? »

Elle avait piqué ma curiosité. D’autant plus que ma relation avec le maire était assez tendue, comme toujours, et qu’il était vrai que, dès que je le pouvais, je me renseignais sur lui. Je ne voulais pas spécialement le voir tomber, mais je me renseignais simplement sur lui, car il ne me semblait pas très droit dans ses bottes à certains moments. De sombres pensées ? J’avais l’impression que la vie d’Elena était particulièrement pénible en ce moment. Bon, bien sûr, ça devait être le cas de pratiquement tout le monde dans cette ville, et même ailleurs. La guerre n’amenait pas la paix dans les esprits. Mais le fait d’être là, assis à côté d’elle, quand elle me disait ça, me remplissait de peine pour elle et j’avais envie de l’aider, mais je ne savais pas comment. Je ne sus que dire, alors je me tus. C’était sans doute nul, j’aurais dû avoir quelque chose à dire mais là, je ne trouvais absolument pas quoi dire. Et je n’avais pas envie de recommencer ma bourde de tout à l’heure. Elle m’avait bien fait comprendre qu’elle n’aimait pas qu’on la taquine ou qu’on la charme un peu. Oui bon ça va, je l’avais dit. C’était ça que j’avais fait. Et alors ? Je n’avais pas spécialement eu l’intention de le faire, je l’avais juste fait et c’était sorti de ma bouche sans que je le prémédite. Affaire close.

« Je suis aussi perplexe que toi. Et pourtant j’ai fait de la gestion des biens d’autrui toute ma vie. Mais là, en ces circonstances, j’ai envie de tous leur dire de se soucier de leur vie avant de se préoccuper de leurs biens. Notre situation est précaire. Qui sait combien de temps Louisville va rester debout et en état ? »

On n’était pas à l’abri d’un autre missile, et c’était dans la tête de tout un chacun, même si on n’en parlait que très peu, par peur que cela se produise réellement. Je haussai les épaules.

« Je n’ai pas vraiment le choix. Et puis, avec l’habitude, je me révèle presque être un bon assistant social. »

Je ris légèrement. Assistant social était bien un métier qui ne m’aurait pas été. D’habitude, je rédigeais des papiers, je suivais les lois à la lettre, et je conseillais les gens. Mais je ne les rassurais pas. Il y avait une grosse différence. Et puis, j’étais sociable, mais pas énormément non plus. Je faisais ce qu’il faut pour mon métier, voilà tout.

« C’est un stagiaire en fait, plus qu’un réel associé. Mais je n’aime pas cette appellation. Ça met des barrières et je n’aime vraiment pas ça. Du coup, je l’appelle mon associé, c’est mieux. Il vient de sortir de la fac et il fait un stage de deux ans au cabinet. »

Je me retournais à nouveau vers elle et la regardais un instant avant de reprendre la parole. Le vent emmêlait ses cheveux et elle devait tout le temps dégager son visage pour éviter aux mèches de venir la chatouiller. Je remarquais qu’elle ne faisait pas beaucoup de bruit quand elle bougeait, comme si elle voulait garder son ouïe disponible pour tous les autres bruits, ceux de l’extérieur. J’imaginais difficilement ce que c’était que d’être aveugle.

« Tu fais ton travail toute seule toute la journée ? Tu n’as pas de collègues proches ? »

Je réalisais encore une fois que je ne savais pas grand-chose de sa vie. J’espérais qu’elle n’allait pas se sentir acculée par mes questions, mais pour une fois qu’on parlait un peu de nos vies, j’avais envie d’en savoir plus à présent.

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MessageSujet: Re: La mort viendra [Livre I - Terminé]   Mer 26 Juin - 19:33


Il me semblait que mes joues prenaient feu sous mes doigts. Même s'il posait la question, je ne pouvais pas lui répondre. C'était impossible. Je ressassais sans cesse mes paroles, les siennes, mes actes et les siens. Il n'y avait aucune erreur possible, j'étais en tort. Depuis le tout début. Et lui parler de notre petit différend reviendrait à devoir lui parler de ma petite visite à la mairie. Or, je n'avais nullement envie de lui dire que j'avais complètement paniqué à cause de la mort de mon mari. Ce n'était même pas sûr qu'il sache que je fus mariée.
Non. Je n'avais pas envie de parler d'Alexandre.
Je me donnais des airs de grandes dames, j'essayais de ne pas paraître perdue et dépressive. Je restais le dos droit et je relevais le menton, pour ne pas montrer que mon existence piquait du nez et s'enfonçait dans les abîmes. Il n'y avait pas qu'un homme mort au milieu d'une rue, pas qu'un simple mari de moins sur Terre. Non. C'était tout une vie qui s'écroulait. Tout une vie passée à courir après une seule personne, à ne faire attention à rien d'autre, et à ne s'intéresser qu'à lui.
Tout une vie à ne voir rien d'autre que lui.
Mais aujourd'hui il n'est plus là, je dois vivre seule, et ça me fait bien plus peur que ma propre mort. Mon visage se ferma à tout émotion pour stopper mes pensées, des larmes peut-être, mais surtout ce goût âpre au fond de ma gorge. Je déglutis péniblement tout en me levant du banc. Il me fallait faire quelques pas et souffler un grand coup. Ne pas se laisser attraper par de fâcheuses pensées et d'horribles souvenirs.
Arthur n'était pas là pour écouter mes malheurs.

~ Je n'ai pas envie d'en parler.
C’est simplement ce que je dis, sans même lui faire face. C’était peut-être froid ou même méchant de ma part, mais je ne pouvais lui offrir rien d’autre pour le moment. Le vent continua d'emmêler mes cheveux, mais il me fit étonnamment de bien. Mes pensées se remirent en ordre et Alexandre, tout comme Huygues, se tassèrent dans un coin de mon crâne. Il me fallait penser à tout un tas d'autres choses maintenant. Me concentrer sur le moment et non sur ce qu'il faudra résoudre plus tard. Je repris donc ma place sur le banc, tout en faisant attention de ne pas gêner Arthur.

~ La guerre ne s'arrêtera pas à nos frontières, elle arrivera tôt ou tard. Les gens le savent, mais je crois qu'il préfère ne pas y penser. Comme si ça allait résoudre le problème, ou le retarder quelque peu...

La guerre allait arriver. Je ne me faisais pas d'illusion. Ma vie, qui ne reposait que sur des souvenirs incertains, me semblait bien insignifiante face à celle des personnes qui ont essayé de me soutenir jusqu'à maintenant. Alors je ne me faisais pas vraiment de soucis pour moi. J'aurai tout le temps d'avoir peur pour ma personne quand la guerre tombera sur la ville.
Son rire me sembla nostalgique. Il remonte à ces temps où nous ne parlions de rien de bien intéressant, pas même de nos propres vies. Nous étions comme deux gamins incapables de comprendre ce qui pourrait animer une conversation normale.
Et ça nous allait parfaitement.
Mais nous voilà à parler de son métier, dont je ne suis pas sûre de comprendre son rôle dans sa globalité. Je n'avais jamais fait face moi-même, pas seule en tout cas, à ce genre de personnes. Je comprends bien que c'est idiot de ma part, mais je l'ai déjà dit, et je le redis : je n'ai jamais rien fait seule. Puis, ma franchise et mon impatience naturels ne m'ont pas aidée à gérer seule des choses aussi importantes.

Un stagiaire. Son associé était donc un stagiaire. Ce n'est pas vraiment étonnant que cette appellation mette des barrières entre Arthur et son associé. On a l'habitude de penser qu'un stagiaire est en cours de formation, et que de ce fait, il a sûrement moins d'expérience que le chef du cabinet. Mais je peux comprendre. Moi-même je demandais aux stagiaires, qui travaillaient avec moi à la ferme de mon père, de m'appeler par mon prénom, de me tutoyer, et de venir me voir en cas de doute. Une erreur peut facilement être fatale, et je ne pouvais pas le permettre. Mais ça n'a pas vraiment quelque chose à voir avec le fait qu'ils soient stagiaires.
Bref, passons.
Ah, eh bien. Je connais mon travail par cœur, il n’y a pas vraiment besoin de quelqu’un d’autre. J’ai peut-être des collègues, je n’en sais rien, je ne souviens pas leur avoir déjà parlé en tout cas. Je suis la seule à faire mon travail, et c’est mieux comme ça. Et puis, je n’étais pas du genre très sociable. Alors ma relation avec mes collègues n’est jamais très bonne.
Ce fut donc à mon tour de rire très légèrement. Ca libérait d’un poids, après toutes ces pensées pessimistes.

~ Oui, je fais tout toute seule. Et c’est bien l’une des rares choses que j’arrive à faire toute seule. Je ne suis pas du genre très sociable, encore moins au travail, alors même si j’avais un collègue, ce serait un miracle que l’on s’entende bien. Je préfère travailler seule, et me battre avec les bêtes s’il le faut.


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MessageSujet: Re: La mort viendra [Livre I - Terminé]   Mar 2 Juil - 11:47

La mort viendra […]

J’étais curieux de nature. Je l’avais toujours été. Mais je tâchais toujours de ne pas le montrer trop expressément. Les gens n’aimaient pas les questions. Pourtant, je n’avais pas l’impression d’être inquisiteur lorsque je leur demandais de me raconter plus en détails quelque chose relatif à leur vie. Généralement d’ailleurs, quand je posais des questions, c’était uniquement parce que je sentais que la personne en face de moi était réceptive et qu’elle avait beaucoup de chances d’y répondre. Si mon interlocuteur était trop fermé, jamais je ne l’aurais interrogé plus avant. J’avais moi-même mes humeurs et je n’avais pas toujours envie de parler à des inconnus ou à des vagues connaissances. Mais je pensais que nous étions un peu plus que cela avec Elena. Pas tout à fait des amis. Mais presque. Le temps nous manquait pour en devenir. Le temps, qui éloignait les gens. Le temps, joueur et indécis. Le temps, qui s’écoulait sans cesse, calquant sur nos âmes des souvenirs passés, lointains, devenant flous, imprécis et finissant par s’évanouir dans le néant de notre mémoire. Le temps, qui s’alliait au hasard pour faire se croiser nos chemins respectifs et mettre dans nos vies des rencontres passagères et éphémères.

Je ne m’attendais pas à ce qu’elle se lève pour faire quelques pas. Elle était troublée visiblement. Par ma question ? Je fronçai les sourcils en me le demandant. Était-ce donc lié à Huygues ? Je n’en étais pas sûr, et cette incertitude coulait en moi comme une sueur froide dans mon dos. Ne pas savoir était un des pires fléaux. Je détestais cela. Je laissais mon regard se perdre sur la silhouette d’Elena, qui ne tarda pas à rejoindre à nouveau le banc sur lequel j’étais toujours assis. Je n’ajoutai plus un mot à propos du maire. Apparemment, elle n’avait pas de bons souvenirs avec lui, sinon, elle en aurait parlé, n’est-ce pas ? Je calais dans un coin de mon esprit sa réaction, me promettant d’éclaircir le doute que cela avait suscité en moi. Si elle ne voulait pas en parler, je trouverais bien quelqu’un qui savait ce qui s’était passé et qui me le dirait.

Alors qu’elle s’était rassise à mes côtés, je souris en remarquant qu’elle faisait attention de ne pas me toucher. Je n’étais pas spécialement tactile moi non plus, mais j’avais toujours eu tendance à croire que les aveugles utilisaient énormément ce sens pour pouvoir percevoir leur entourage. Visiblement, soit Elena était différente, soit je m’étais trompé lourdement. Ce ne serait pas la première fois. J’acquiesçai à ses propos, ne m’apercevant pas qu’elle ne pouvait pas me voir faire.

« Vivre dans le déni… J’ai toujours détesté ça. Je conçois que cela peut être commode dans certaines situations mais… »

Je m’arrêtai dans mon élan. Si je continuais, j’allais encore lui parler de moi et de ma vie. Ce n’était pas ce que je voulais. La pire chose que je souhaitais était que mes interlocuteurs se lassent de moi à cause de ce que je disais ou de ce dont je parlais. Je lâchai un soupir accompagné d’un petit rire.

« Enfin, parlons d’autre chose. On est déjà suffisamment confrontés à la guerre que pour en faire un sujet de conversation quotidien. »

Elena me parla de son travail et je l’écoutais attentivement, essayant de la connaître mieux à travers les quelques bribes qu’elle me confiait. La solitude. Elle devait définitivement être une femme bien seule si même au travail elle n’avait pas de collègues proches. Je ne savais si je devais être triste pour elle, ou bien heureux. Apparemment, elle aimait sa solitude. Mais est-ce qu’elle avait seulement connu le bonheur que d’être entouré de gens proches, d’amis, de personnes qui partageaient des choses avec vous ? Je n’étais pas d’un type sociable forcément, mais j’aimais me retrouver avec d’autres personnes, qu’elles soient de la famille ou des amis. Parfois, c’est vrai, j’aimais aussi pouvoir me focaliser sur moi-même et donc être seul chez moi, loin de l’agitation et du bruit du monde. Mais l’être tout le temps me paraissait impossible et infaisable. Je pris un ton plus léger en m’adressant directement à elle. Un petit rire se faisait entendre dans mes paroles.

« Depuis quand est-ce qu’on se raconte nos vies comme ça ? J’ai souvenir d’un temps où nos sujets de discussion étaient bien plus légers. Je crois qu’on perd la main. »

Je me replongeai alors soudainement dans les souvenirs qui me restaient de notre première rencontre. Dijon. Cela me semblait déjà un temps lointain et très vague. Presque comme une autre vie. Sur le moment, quand je l’avais croisée pour la première fois, j’étais un peu ivre. Bon ok, pas qu’un peu. Et je n’avais eu aucun scrupule à lui parler dans cet état. Je pensais ne jamais la revoir après tout. Le sentiment de honte n’était apparu que quand je l’avais revue ici à Louisville. Et qu’elle m’avait reconnu. Je n’étais pas fier d’avoir été saoul, surtout face à elle, qui semblait tellement sûre d’elle, malgré son handicap. Peut-être n’était-ce qu’une apparence, mais en tout cas, elle y mettait beaucoup de volonté. Cela forçait le respect.

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MessageSujet: Re: La mort viendra [Livre I - Terminé]   Mer 3 Juil - 21:11


Il avait raison, ce n’était pas quelque chose que j’aimais non plus. J’avais toujours vécu dans la franchise d’un grand-frère qui n’hésitait pas à me ramener à la réalité. Il était là pour mettre les choses au clair quand il pensait que je m’égarais. Il y a un âge où l’on préfère penser qu’un animal est parti et qu’il reviendra dans une semaine, plutôt que de comprendre qu’il est mort. Vous voyez ce que je veux dire ? Eh bien, mon grand frère était là pour me secouer par les épaules et me crier au visage que je vivais dans le mensonge, et que je le savais très bien. Il n’aimait vraiment pas ça… Ce n’était pas certainement pas aussi important que la guerre, mais c’était dans le même esprit, non ?
Mes sourcils se froncèrent légèrement. Je m’attendais à une suite qui n’arriva pas, sans vraiment que je comprenne. Je restais bloquée sur ce « mais » qui annonçait une deuxième partie à sa phrase. C’était idiot de réagir comme je le faisais. Concentrée à essayer de trouver ce qui n’allait pas pour qu’il s’arrête, je fus étonnée par son soupir. J’avais même commencé à m’imaginer qu’il avait peut-être vu quelqu’un ou quelque chose que je n’aurais pas senti.
C’était plutôt stressant à vrai dire.
Je me repris alors, comprenant soudain que c’était de ma faute finalement. J’avais amené la guerre dans la conversation, n’est-ce pas ? Ou du moins, il me semblait que c’était le cas. Je n’y avais pas prêté d’attention, en vérité. Et je n’étais pas là pour trouver un coupable, de toute façon.
Ce qui était fait, était fait.

J’acquiesçai simplement. Répliquer était inutile et risqué. Je pourrais nous enfoncer encore plus dans ce sujet en essayant de répondre. J’avais bien en tête la situation, et en parler ne me posait aucun problème, à part peut-être celui de m’amener quelques pensées pessimistes. J’en avais l’habitude, alors ce n’était pas très gênant pour moi. Ou du moins, pas quand je suis seule. Etre accompagnée n’est pas une habitude, et des pensées trop négatives ne plaisent généralement pas. De toute façon, ce n’est pas comme si je partageais mes pensées avec tout le monde.
« Mais la guerre est devenue notre quotidien maintenant. ». Je tournai mon visage de l’autre côté et poussai un soupir. Je ne pensais qu’après avoir agi, qu’il pourrait le prendre pour lui, et surtout le prendre mal. Ah… je me sentirais vraiment mal à l’aise et coupable, si c’était le cas. Je désespérai simplement devant mes pensées qui voulaient absolument contredire le notaire. Il y avait tout de même de l’avancée entre maintenant et il y a quelques jours. Parce qu’aujourd’hui, j’étais capable de les retenir, alors que je me sentais obligée de les exprimer il y a encore quelques temps.
Et c’était particulièrement désespérant.

Mes poings se serrèrent à ses paroles, et je sentis mes joues rougirent de nouveau. Je trouvais ça particulièrement embarrassant. Il n’avait pas tort, mais le dire aussi franchement me mettait mal à l’aise, sans que je ne sache vraiment pourquoi. Nous avions commencé à parler, la première fois, alors que nous étions tous les deux dans un état anormal. Lui avait bu, et moi, je venais de connaître la solitude comme je ne l’avais jamais connue, et j’en avais été profondément bouleversée. Alors, oui, je lui avais répondu sans réfléchir, et nous n’avions parlé d’absolument rien.
Mais voilà, je ne pensais pas recroiser un jour un homme de Dijon. Dijon et Louisville n’étaient pas vraiment l’une à côté de l’autre, alors il était plus qu’étonnant que je retrouve Arthur. Il en avait peut-être été embarrassé, mais je n’étais pas mieux. Je n’aime pas montrer mes faiblesses, et j’étais dans un moment de faiblesse à notre première rencontre. Quoique, ce qui fut le plus étonnant, ne fut pas de le rencontrer de nouveau, aussi loin de Dijon, mais plutôt qu’il soit encore dans mon cerveau.
Et c’était ça qui m’avait intriguée au plus haut point.
Il serait méchant de dire que je n’ai continué de lui parler que pour cette raison. Mais ce n’était pas totalement faux. Mes souvenirs s’effacent sans que je ne puisse y faire quelque chose, mais lui, il était toujours là. L’odeur de l’alcool à chacune de ses paroles, jusque même le ton plutôt grave de sa voix. A part m’avoir bousculée, il n’avait rien fait qui puisse mériter que je me souvienne de lui, et encore moins que je puisse le reconnaître sans qu’il ne me le dise.
Alors oui, c’est la curiosité qui m’a poussée à lui parler. Mais je ne regrette pas, car je l’apprécie.
Pour le coup, il m’avait mise mal à l’aise, et il fallait que je me « venge » pour ça. Une main plaquée contre la bouche, je pouffai légèrement avant d’ajouter simplement à son attention.

~ Mais c’était un temps où l’alcool avait eu raison d’un étudiant, je me trompe ?


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MessageSujet: Re: La mort viendra [Livre I - Terminé]   Lun 8 Juil - 11:04

La mort viendra […]

Je l’entendis soupirer et je me retournai alors vers elle. Ses cheveux cachaient entièrement son visage si bien qu’il m’était impossible de capter une émotion qui y serait restée, accrochée à ses traits, clamant son état d’esprit. Jamais une de nos conversations n’avait été à ce point étrange. Et longue. À vrai dire, je ne pensais pas m’être jamais attardé spécialement pour parler avec elle auparavant. Souvent, nos chemins se croisaient quand je me rendais en ville, ou dans les alentours, et j’avais toujours une raison de l’abandonner pour retourner à mes obligations rapidement. C’était toujours comme ça et je n’avais donc pas de raisons de le regretter, du moins le pensais-je. Je pris soudain conscience que c’était la deuxième fois que nous étions assis côte-à-côte. La première avait été… oui, toujours cette fois-là, à Dijon. Je croisai les bras, me replongeant à nouveau dans ces souvenirs. Elle me tira de mes pensées en répondant à mon interrogation précédente et son petit rire me fit à nouveau tourner la tête vers elle. À présent, elle regardait devant elle et je pus analyser son profil sans plus être gêné par sa chevelure. Elle flottait autour d’elle à cause du vent qui ne nous avait pas abandonnés et elle devait sans cesse les discipliner en les calant derrière ses oreilles. Je constatai qu’elle avait porté la main à sa bouche pour étouffer son rire et cela me fit sourire. Je poussai même un petit rire également, tout en détachant mon regard d’elle.

« Touché. »

Je ris à nouveau, et cela émit un son bref et léger dans l’air. Il se laissa porter par le vent, s’y mélangeant, et finissant par dériver loin de nous, sans émettre un seul écho. Il fallait dire qu’une plaine s’étendait devant nous, presque sans obstacles, à part quelques arbres par-ci par-là. Impossible donc d’avoir un écho quelconque. Devant nous, les rails s’étiraient vers l’infini, de chaque côté, et rendaient presque possibles nos rêves d’évasion. Mais pour aller où ? Aucun train n’était autorisé à quitter la ville, et aucun train n’y parvenait, ce qui n’était pas étonnant. Je me demandai alors si les wagons étaient vides. Peut-être y restait-il quelque chose d’intéressant. Je notai dans un coin de ma tête d’y faire un tour plus tard, et portai alors mon regard plus loin que les rails.  Juste à côté de ceux-ci commençait un champ cultivé qui n’allait pas tarder à souffrir des rigueurs de l’hiver et à atteindre le printemps pour refleurir. Le temps me semblait tellement loin d’ici là. Il pouvait s’en passer des choses jusqu’au printemps. Plus loin, quelques pommiers avaient depuis peu produit des fruits qui seraient une nourriture supplémentaire pour les habitants de la ville, ainsi que pour les réfugiés. Toute nourriture était la bienvenue en ces temps difficiles. Les bouches à nourrir étaient de plus en plus nombreuses au fil des jours qui passaient, amenant sans cesse de nouveaux réfugiés, bien que ceux-ci soient plus rares plus le temps s’écoulait.

« Heureusement que je suis beaucoup plus sage maintenant. »

Je ris encore, en m’entendant dire de pareilles choses. On aurait dit un petit gamin en train de se justifier pour des erreurs passées tellement lointaines que le souvenir était presque flou. Enfin, une partie du souvenir n’était pas floue elle. Je me souvenais parfaitement d’Elena, la façon dont je l’avais bousculée, et ma surprise quand j’avais constaté sa cécité. Ses cheveux, déjà à cette époque, couvraient son visage si bien que je me surprenais toujours de l’avoir reconnue après toutes ces années, à Louisville. Certes, elle avait une particularité qui marquait, et qu’on n’oubliait pas, mais je n’avais pu décerner ses traits réellement que lors de notre deuxième rencontre. Maintenant, j’étais même capable de reconnaître sa silhouette se découper au bout d’un chemin ou au coin d’une rue. Mon côté physionomiste devait certainement aider beaucoup.

Si je me remémorais parfaitement Elena lors de notre rencontre à Dijon, ce que nous nous étions dit par contre, je n’en avais aucun souvenir. Après tout, j’étais saoul, alors cela n’aidait pas. C’était marrant comme ma mémoire avait décidé de se souvenir d’elle alors qu’il était altéré par l’alcool, alors que je ne pouvais me rappeler ce que j’avais bien pu lui raconter. C’était de là d’où venait ma gêne également. Je ne savais pas ce que je lui avais dit. Et c’était frustrant de ne pas savoir. Alors j’essayai d’aborder le sujet…

« J’ai sûrement dû te gêner ce soir-là. C’est un peu tard pour m’en excuser mais… désolé que tu m’aies vu dans cet état. Je ne devais pas être très glorieux. J’ai sûrement dû te raconter n’importe quoi… »

Ce n’était pas très subtil, et je n’étais pas sûr qu’elle allait m’aider à me souvenir de quoi que ce soit, elle allait peut-être ignorer la question implicite, mais ça valait le coup d’essayer. Nous n’avions presque jamais reparlé de notre première rencontre, et c’était peut-être l’occasion… Je verrai bien la réaction d’Elena, si elle se fermait, je clorai le sujet et je ne lui en parlerai plus.

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MessageSujet: Re: La mort viendra [Livre I - Terminé]   Mar 9 Juil - 21:44


Un grand sourire étira mes lèvres. Il me semblait être revenue plusieurs mois en arrière, plusieurs années peut-être. Loin de la guerre et des bombes. Sous une voûte saphir parsemée de coton. Alors que nous discutons simplement, quelques phrases amicales avant qu'il ne s'éclipse après un très court instant. Il serait idiot de rejeter la faute sur lui, je l'avais moi-même fait plusieurs fois. Peut-être par vengeance ? C'était possible. Mais cette relation étrange ne nous avait fait aucun tort finalement, alors il n'y avait rien à regretter. Qui sait, peut-être que de nous rencontrer plus longtemps nous aurait lassé ? Et nous aurions fini par ne plus nous parler du tout.
Ce n'était pas impossible, après tout.

N'y avait-il que moi pour réussir à oublier les morts et les batailles, pour quelques temps ? Etait-ce de la cruauté ou de l'inconscience ? Que pensent nos défunts quand ils savent que nous finissons peu à peu à les oublier, peut-être pas complètement mais juste assez pour ne plus s'en soucier ? Se sentent-ils blessés ? Je ne le serais pas si c'était moi, car toute ma vie j'ai oublié le visage et le nom de mon entourage. Chaque personne qui m'était chère est devenue une ombre dans mes souvenirs. Vais-je l'oublier lui aussi ? C'était trop sombre, néfaste, pessimiste, peu importe.
Il ne fallait plus y penser.

« Touché »
. Ce simple mot me semblait si léger, accompagné d'un rire bref que j'avais presque oublié. Dans ce genre de situation, j'avais plus l'habitude d'entendre un homme faire toute une scène. Ce simple mot me paraissait alors très reposant. Alexandre était du genre à se plaindre comme un enfant de ma méchanceté à son égard, de ma cruauté et de mon cœur de pierre. Tout en s'agrippant à moi et en feintant des sanglots. Très mal joués au passage. Il avait toujours été très théâtral, et je ne doutais pas que ce devait être hilarant à regarder. Rien qu'à l'entendre faire, je ne pouvais m'empêcher de rigoler. Il avait ce don, cette bonne humeur naturelle qui était très fortement contagieuse. Alors oui, n'entendre qu'un petit mot, et un bref rire était particulièrement reposant.
Vous ne pouviez pas vous imaginer à quel point.

Vint alors la justification du gosse qui a pris deux années depuis ses bêtises. Nous avions pris vingt ans depuis Dijon, ou peu s'en fallait, alors j'imaginais bien qu'il ne passait plus ses nuits au poste de police. Ou alors ce serait plutôt inquiétant. Je n'avais pas pour habitude de boire d'alcool, alors je ne pouvais pas comprendre ce qu'ils aimaient dans le fait de finir complètement torchés. Je trouvais ça embarrassant pour ma part, et particulièrement inconscient. Qui sait ce qu'il peut arriver ?
C'était sûrement pour ça que je n'avais pas vraiment apprécié qu'il m'adresse la parole à l'époque.

De nouveau un sourire étira mes lèvres. C'était mignon, ou marrant, prenez-le comme vous voulez, en tout cas ça me faisait sourire. Je ne pensais pas qu'il était gêné à ce point par ce qui avait bien pu se passer ce soir-là. Il serait un peu étrange que je lui dise que je n'étais moi-même pas dans mon état normal le peu de temps que j'avais passé au poste. Il ne pourrait certainement pas comprendre que mon esprit était tout à fait embrumé, et que je m'inquiétais plus de la douleur au fond de ma poitrine, que des paroles proférées par un homme saoul. A vrai dire, ce n'était vraiment que par chance que j'avais réussi à le reconnaître une vingtaine d'années plus tard, au seul son de sa voix.
Mais il valait mieux ne pas en parler pour l'instant.

~ Il n'y pas de quoi s'excuser, Arthur. Après tout, je ne t'ai justement pas vu dans cet état, n'est-ce pas ? Quant à ce que tu as pu dire...

Je mimai un frisson affreux qui aurait traversé mon dos à toute vitesse, tout en retenant tant bien que mal un éclat de rire. La situation avait tourné à mon avantage, et je voulais en profiter un maximum. Il semblait culpabiliser pour cette nuit dont je ne me souvenais que la bousculade, la voix grave du notaire, et la main d'Alexandre quand il est revenu me chercher. Certes, je ne pensais pas tout de suite à ce que ça pouvait engendrer chez Arthur. Au pire, il se mettrait en colère et m'abandonnerait ici. Il me pardonnera bien quelques semaines plus tard. Sinon, je finirais par regretter ma folie puis par l'oublier.
Tout de même, je me demandais ce qu'il avait bien pu me dire. Qu'est-ce que l'on dit dans ce genre de situation ? S'excuser pour la bousculade, certainement, puis questionner sur ma cécité, comme d'habitude. Peut-être même a-t-il demandé qu'est-ce que je faisais au poste, pour ensuite me raconter comment lui y était arrivé. C'est ce genre de monologue que tient un homme saoul, n'est-ce pas ? Questionner sans attendre de réponse puisqu'il le fait lui-même. A moins qu'il n'ait justement rien dit de ce genre, et que c'est ça qui a marqué sa voix dans mon esprit.
Je n'en savais vraiment rien.

Pour ajouter un peu de plus de matière à mon personnage traumatisé parce ce qu'il avait pu dire, je tournai la tête, comme je le faisais depuis tout à l'heure. Il fallait dire que c'était aussi pour cacher un quelconque sourire qui trahirait mon mensonge. Il m'était quasiment impossible de rester calme dans cette situation. D'un côté, j'avais envie d'éclater de rire. Et d'un autre, j'avais envie de fuir pour avoir osé jouer à un jeu aussi dangereux. Parce qu'en réalité, je ne m'en voudrais jamais assez de le mettre de nouveau mal à l'aise.
Il fallait donc cesser tout ça très vite.
Je tournai alors mon visage souriant dans sa direction, poussant légèrement son bras de la main, comme le font les amis beaucoup plus fortement. C'était pour indiquer que c'était une blague. Une mauvaise blague ? Peut-être, malheureusement.

~ Je ne me rappelle plus ce que tu as pu me dire cette nuit-là. C'était il y a longtemps, tu sais, et je pense que ça n'a plus vraiment d'importance maintenant. Tu n'as pas à t'en vouloir pour ça, Arthur. Je n'ai moi-même pas dû être très sympa, de toute façon.


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MessageSujet: Re: La mort viendra [Livre I - Terminé]   Mar 16 Juil - 14:03

La mort viendra […]

Dans chaque situation qui se présentait à moi, je tâchais toujours d’y paraître à mon avantage. Qui n’aurait pas fait pareil ? Notre société était faite de telle manière que le paraître était une des parts les plus importantes de notre vie. Le paraître et l’argent. Je n’aimais pas spécialement me présenter à mon avantage, car ce n’était pas moi. J’aimais être honnête et fidèle et l’idée de vouloir plaire aux gens en se présentant d’une certaine façon me semblait biaisé et complètement faux. Je n’avais jamais été partisan d’une telle attitude. Cependant, il fallait reconnaître que c’était presque ancré en chacun de nous. Dès qu’on nous mettait en contact avec d’autres êtres humains, ce besoin de se sentir accepté parmi ce groupe pouvait nous amener à faire presque n’importe quoi. Et notamment à légèrement mentir sur soi-même pour se présenter sous notre meilleur jour. Je l’avais fait et je ne doutais pas que chaque homme l’ait fait un jour. C’était presque normal mais on arrivait à en oublier que c’était avant tout un mensonge. Un mensonge sur soi-même. Et notre relation avec les autres commençait par ça. Un mensonge.

Cette fois-là, lorsque j’avais rencontré Elena, c’était une des rares fois où je n’avais pas pu mentir sur moi-même. L’alcool me l’empêchait, ne mettant que ma propre vérité, mon propre moi dans les mots qui sortirent de ma bouche ce soir-là. Était-ce pour cela que j’avais si peur de ce que j’avais pu lui dire ? Et ce même des années après ? Je crois que j’avais plus peur d’avoir pu être malpoli avec la jeune femme que de m’être présenté sous un jour peu glorieux. Être saoul me rendait généralement bavard, et quelquefois rustre. Je le savais, et cela n’aidait pas à calmer mes doutes. Je m’étais toujours dit qu’Elena n’avait pas dû m’en vouloir de trop, étant donné qu’elle continuait de me parler, mais on ne pouvait jamais être sûr.

Je fronçai les sourcils quand elle frissonna et prit un air renfermé. Est-ce que je l’avais tout de même blessée ce soir-là ? J’avais peur de ce que j’aurais pu dire sur sa cécité, sur son air triste – ça je m’en souvenais – ou que sais-je… Mes quelques pensées précédentes sur le fait qu’elle continue de me parler malgré ce que j’avais bien pu lui dire ne suffirent plus à me rassurer. Elle laissa passer de longues minutes avant de me parler à nouveau et je sentis mon cœur faire un petit bond dans ma poitrine. Faisait-elle exprès ? Se jouait-elle de moi ? Je ne pouvais tout de même lui avoir dit des choses horribles non ? Sinon elle ne serait pas à côté de moi en ce moment-même. Je tentai de capter une information sur son visage mais elle tourna la tête et je ne pus à nouveau plus distinguer ses traits. Je tentai encore une fois de me souvenir de notre conversation de cette nuit pluvieuse mais rien, absolument rien. Qu’avais-je bien pu lui dire ? Je l’avais bousculée, ça je m’en souvenais, donc j’avais forcément dû m’excuser… Ou pas. Mon état d’ébriété avait très bien pu me faire oublier de m’excuser. Je soupirai lentement, balançant ma tête de gauche à droite. Ça ne servait à rien. Je n’avais aucune idée du moindre mot qui avait pu sortir de ma bouche. Alors, impatient, je me retournai à nouveau vers Elena, qui s’était enfin remise face à moi. Elle souriait. Cela me rassura quelque peu. Ça ne devait pas être si terrible. Elle posa même sa main sur mon bras, dans un geste amical et mon cœur reprit un rythme plus ou moins normal. Sa paume s’attarda un court instant et je compris qu’elle m’avait fait une blague.

Ma première réaction fut d’être légèrement ennuyé d’avoir été aussi crédule. Elle aurait pu me faire croire n’importe quoi, je l’aurais gobé, ne cherchant qu’à m’excuser pour mon comportement. Mais elle n’en savait plus rien non plus. Pourquoi avais-je cru qu’elle s’en souviendrait alors que cela remontait à tellement longtemps, comme elle me le rappelait encore ? Peut-être parce qu’elle n’était pas saoule, elle ? C’était ridicule. J’étais ridicule. Je l’avais laissée me tourner en ridicule mais je n’arrivais pas à lui en vouloir. Après tout, c’était moi qui avais lancé le sujet.

Cette phase passée, je constatai alors qu’elle avait laissé paraître ici une Elena que je connaissais peu. Une Elena joueuse. Cela me fit sourire et je haussai un sourcil, prenant un air outré que je ne pus tenir bien longtemps, partant dans un rire lorsque je parlai.

« Comme tu t’amuses à mes dépens ! Moi qui m’inquiétais, un peu pour toi, plus pour moi, de ce que j’avais pu dire ce soir-là, pendant ce temps-là, toi tu me fais marcher ! Et le pire c’est que j’y ai cru ! Je n’aurais jamais pensé ça de toi ! »

Je lâchai un autre rire, le suivant dans une longue lignée de petits rires brefs mais joyeux. J’avais peu d’occasions de sourire, et même de rire en ces temps troublés, alors j’étais heureux d’avoir pris la peine de m’asseoir sur ce banc à côté d’elle. On aurait presque pu retrouver notre insouciance d’avant-guerre. Je cessai de rire, prenant le temps de répondre de manière plus calme à ce qu’elle m’avait dit juste avant.

« Je n’arrive déjà pas à me souvenir de mon propre comportement, alors te dire si tu étais ou pas sympa ce soir-là, ça va être difficile. Mais je parierais que tu as été tout à fait agréable avec le pauvre ivrogne que j’étais. Je n'arrive pas à t'imaginer autrement que gentille après tout. »

Je me recalai alors confortablement sur le banc, soulagé, bien que je ne comptais nullement le dire à haute voix.

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MessageSujet: Re: La mort viendra [Livre I - Terminé]   Sam 3 Aoû - 14:31


Ce qui avait bien pu se passer cette nuit-là, au poste de police de Dijon, me plongeait dans une profonde mélancolie. C'était de ces temps où mon cerveau n'anticipait pas les crises insensées de mon cœur. Il m'arrivait de dire n'importe quoi, de faire n'importe quoi. Sans jamais penser aux conséquences. Si je l'avais fait, jamais je ne serais arrivée au poste, trempée des pieds à la tête, grelotant de froid et de solitude. Ce n'était pas si mal, dans un sens, puisque ça m'avait permis de rencontrer un homme saoul qui serait, bien que l'on ne s'y attendait pas du tout, un notaire de renom dans la dernière ville où j'habiterai, de mon vivant du moins.
Mes sales habitudes m'avaient poussée à rencontrer Arthur, dont la présence était agréable et rassurante. Mais en cet instant, il me semblait ne me rappeler que trop ce que je ressentais à l'époque. De nouveau, je me retrouve pleine de solitude. Certes, la pluie n'est pas tombée. Certes, mes pensées sont beaucoup plus claires qu'à l'époque. Pourtant, n'est-ce pas la même chose ? Ou est-ce encore mon esprit qui me joue des tours ? Trop penser me mènera à ma perte tôt ou tard.

Ses rires et sa bonne humeur relâchèrent un peu la crispation de mes épaules. Je ne cherchai que trop à m'attacher au passé, alors que je savais très bien qu'il s'envolait en fumée petit à petit. A quoi bon essayer de me rappeler ce qu'il avait pu me dire ce jour-là, étant donné que je n'avais concentré mon esprit que sur ma dispute avec Alexandre. Je ne devais tout de même pas lui dire, il pourrait être blessé. Et il ne s'était sûrement pas assis sur ce banc pour repartir blessé par une idiote de mon genre.
C'est à ce moment-là que je réalisai ce que je venais de faire. J'avais joué avec lui naturellement, sans m'inquiéter de ce qu'il pourrait ressentir. Pour le coup, il se mit à rire, mais si jamais ça n'avait pas été le cas ? « Je n'aurais jamais pensé ça de toi ! ». Mes poings se serrèrent à cette phrase. Qu'est-ce qu'on pouvait penser de moi, hein ? Et qu'est-ce que ça pouvait me faire... Trop souvent l'on me prend pour ce que je ne suis pas. Que faire, alors ? Crier au monde que rien en moi n'est bon ? Que je n'ai toujours été qu'une femme égoïste et cinglée ? Et maintenant que mon mari est mort, il ne me reste plus la force de me battre pour mes propres désirs. Je suis vide.
Je l'ai toujours été.

Un éclat de rire m'arracha toutes ces pensées pessimistes – il fallait vraiment que je change ça. Arthur avait osé le dire : « je n'arrive pas à t'imaginer autrement que gentille ». Je me pliai en deux, les abdominaux douloureux. Déjà des larmes perlèrent aux coins de mes yeux, rafraichissant ma peau enflammée par le rire. Etait-il fou ? Se moquait-il de moi ? Il allait certainement me tuer s'il continuait comme ça.
Après quelques toussotements, je repris mon calme, respirant profondément pour essayer de ne plus y penser. Jamais on ne m'avait dit quelque chose comme ça, je m'en rappellerais certainement sinon. Son image de moi semblait bien trop impeccable, il serait bien vite déçu, ou choqué du moins, s'il me connaissait un peu plus. C'était vraiment une vision naïve de ma personne. « Gentille »... certes, il m'arrive de l'être, mais tout de même... ce n'est pas souvent ces derniers temps.

~ C'est une blague, Arthur ? Tu te moques de moi, pas vrai ?

J'essuyai rapidement les larmes sur mes joues, et pouffai une dernière fois derrière ma main plaquée sur ma bouche, pour ne pas partir dans un nouvel éclat de rire. J'étais vraiment désolée pour lui, mais il me semblait devoir le blesser cette fois. Je n'avais pas pu m'empêcher de rigoler, et je le regrettai maintenant. C'était fait. Et ça m'avait fait beaucoup de bien, d'ailleurs. J'étais, bien entendu, contente qu'il pense de moi que je suis une femme tout à fait gentille. Mais cette vision se détachait à ce point de la réalité, que le rire m'était venu naturellement. Je n'étais pas gentille. La vraie question à poser était si j'étais vraiment méchante. Toutefois, je n'avais aucune réponse à donner.

~ Excuse-moi Arthur, mais vraiment, je ne pensais pas que tu dirais ça. Nombreux sont ceux qui pensent tout à fait le contraire, et qui n'ont pas tout à fait tort d'ailleurs. Non, vraiment, je suis une méchante et vilaine sorcière, tu ne le savais pas ?

Cette fois, il me semblait aller vraiment un peu loin. Mais n'est-ce pas comme ça que l'on parle à un ami ? Pourtant, sommes-nous réellement amis ? Aah... Il fallait se calmer surtout. Je tapotai mes joues délicatement, pour recentrer mes pensées, et arrêter de rire. L'image de la gentille Elena devait s'être brisée maintenant, c'était bien dommage, ça aurait pu être à mon avantage après tout. Non, non, non ! Il ne faut plus jouer avec Arthur, il allait vraiment finir par m'en vouloir sinon. Il est certainement le seul à penser de moi que j'ai pu être agréable avec un homme ivre, alors il serait bête de le faire fuir maintenant. Je me raclai la gorge, le calme m'habitant de nouveau, même si mes joues et mon nez devaient être encore rouges d'avoir trop rigolé.

~ Tu devrais parler de moi autour de toi, tu verrais alors qu'ils doivent être très peu à penser que je suis gentille. Tu es peut-être même le seul à penser que je puisse être agréable avec un homme saoul. Non, non, tu devrais effacer cette image bizarre que tu as de moi, ça ne me va vraiment pas, n'est-ce pas ? Regarde plutôt. Je fronçai les sourcils et le lui indiquai du doigt, un large sourire aux lèvres. Tu vois ? Je suis tout à fait méchante, non ? Je fais peur à voir, tu ne crois pas ? Hum... Tu devrais peut-être même me fuir... ?


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MessageSujet: Re: La mort viendra [Livre I - Terminé]   Dim 4 Aoû - 15:16

La mort viendra […]

Je n’avais pas remarqué le trouble d’Elena à mes propos, tout encore heureux de ne pas lui avoir dit de bêtises ce soir-là, et surtout qu’elle ne s’en souvienne pas plus que moi. Comment aurais-je pu remarquer quoi que ce soit en même temps, puisqu’elle se mit à rire longuement en réponse à ce que j’avais pu lui dire. Un sourire encore aux lèvres, je me tournai vers elle, la regardant s’esclaffer à en tousser même. Des larmes avaient perlé au coin de ses yeux et j’étais stupéfait de voir ce que j’avais provoqué en elle. Son rire emplissait l’air autour de nous, se mêlant au vent et se laissant guider sans destination. Je faillis ne pas répondre à ses questions, mais, dans un élan soudain, je lâchai quelques mots, sans réellement penser à ce que je disais. J’avais plus eu comme le devoir de dire quelque chose, pour ne pas rester béat devant elle.

« Je n’oserais pas… »

Je ne remarquai même pas ce que je disais, tout accaparé à la regarder elle. Elle s’essuya les yeux avec sa main, tentant d’effacer toutes traces de son visage et je ne pus m’empêcher de la trouver belle. Je n’avais jamais réfléchi à des critères particuliers de beauté chez une femme, caractérisant souvent des femmes très différentes de ce terme si difficile à définir. « La beauté est dans les yeux de celui qui regarde. » Ce Wilde avait décidément tout compris à la vie. Ce n’était pas tant qu’une femme possédait une quelconque beauté, c’était attaché à ce que l’autre pouvait voir en la regardant. Subitement, en y songeant, je pensais à Zoé, avec qui j’avais été marié plus de quatre ans. Elle aussi je l’avais trouvée belle. La différence, c’est que je l’avais trouvée belle instantanément, alors que je venais seulement de découvrir celle d'Elena. À l’instant même où j’avais croisé le regard de Zoé, j'avais été irrémédiablement attiré. Je me souvenais distinctement n’avoir pas pu m’empêcher de la fixer plusieurs fois dans le bus, me rendant compte par la suite de mon impolitesse. Et là, j’étais en train de faire la même chose avec Elena. Je la fixai. Toussotant légèrement, je détachai mon regard d’elle, alors qu’elle, au contraire de Zoé, n’avait pas pu me voir faire, et cela m’arrangeait. Je devais certainement avoir l’air d’un gamin pris en faute à cet instant, alors c’était mieux qu’elle ne m’ait pas vu. Cependant, je n’arrivais pas totalement à me reprocher mon comportement. Il n’y avait rien de mal à s’apercevoir de la beauté d’une femme tout de même. Cela me fit reprendre un peu mes esprits, calmant par là mon esprit également.

Je haussai les épaules quand elle me parla de la vision que les autres avaient d’elle, après s’être excusée. S’excusait-elle de rire ? Voilà qui me surprenait, et je n’avais visiblement pas fini de l’être avec elle. Plus je la côtoyais, plus elle m’étonnait et me surprenait par son attitude et les mots qu’elle prononçait. Peut-être était-ce pour ça que je me plaisais à la croiser de temps à autres dans les ruelles de Louisville ou ailleurs. J’aimais croiser des personnes singulières, qui donnaient à être connues car on ne pouvait saisir toute leur complexité d’un seul regard. Je n’avais jamais aimé les personnes creuses, qui voulaient se faire voir comme intéressantes, alors qu’elles ne l’étaient pas ou les égoïstes et imbus d’eux-mêmes. Par chance, Elena n’était rien de tout cela. Je savais d’ailleurs que c’est pour cela que je n’avais pas hésité un seul instant à m’asseoir sur le banc à côté d’elle.

« Chacun voit en l’autre ce qu’il a envie de voir. Ou est guidé par ce que l’autre veut laisser transparaître de lui. Je pense que la plupart des gens ne sauraient même pas donner des caractéristiques propres à chaque membre de leur famille, alors qu’ils sont censés les connaître. Des caractéristiques qui soient justes, j’entends. Alors quand je te dis que tu es gentille, c’est moi qui le pense et ceci n’implique que moi. Les autres ont le droit de te voir comme ils veulent, laisse-moi aussi la liberté de le faire. De toute façon, tu n'arriveras pas à me faire changer d'avis sur toi. »

Mon ton était léger, sans aucune accusation ni méchanceté. J’avais simplement énoncé des faits que je pensais exacts quant à la façon dont les gens se voyaient l’un l’autre. C’était d’ailleurs exactement ce que je pensais il y a quelques instants concernant la façon dont je voyais Elena. Pourquoi est-ce que les gens s’évertuaient à vouloir être caractérisés par ce que la plupart des gens disaient d’eux ? Je ne comprenais pas.

Je la fixai, attendant de voir ce qu’elle allait faire quand elle me demanda de la regarder. Je suivis son doigt des yeux, et restai bloqué un instant lorsqu’elle termina sa phrase. Puis, quelques secondes plus tard, je partis dans un éclat de rire, ni très bruyant ni très fort, mais qui montrait à quel point sa blague m’amusait.

« Je me sens assez courageux pour affronter la sorcière, je pense. Et puis, je n’ai jamais été du genre à fuir. J’aime le défi. »

Je ris à nouveau, ne sachant quoi ajouter, tellement je connaissais peu ce côté d’Elena qu’elle me montrait à présent. C’était difficile de savoir quoi lui dire sans être sûr de ne pas la vexer. Je ne voulais surtout pas la froisser. J’avais déjà failli causer des problèmes avec mon innocent – ou pas tant que ça, j’avoue – « tu es là donc, il n’y a pas rien à voir » et je ne comptais pas renouveler l’expérience. C’était frustrant car j’avais sans cesse l’impression de marcher sur des œufs avec elle, et pourtant, par moments, j’avais envie de me laisser aller. Cette double perception des choses me bloquait quelque peu, m’empêchant d’être celui que j’étais réellement.

« Tu sais quoi ? Ça me ferait plaisir qu’on se revoit plus souvent. Plutôt que de se croiser toujours comme ça à l’improviste et que du coup je n’ai jamais beaucoup de temps pour te parler. Ça me change de discuter avec toi. Au moins là, je peux ne plus penser aux clients qui me prennent tout mon temps et mon énergie. »

Voilà, je n’avais plus qu’à attendre de voir si elle semblait plutôt pour ou contre. Si c’était le deuxième choix, j’allais forcément être déçu mais au moins, je saurais si elle aimait autant ma compagnie que moi la sienne. C’était quitte ou double mais, de cette manière, j’arrêterais de marcher sur des œufs et ce serait déjà ça pour mon équilibre mental.

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MessageSujet: Re: La mort viendra [Livre I - Terminé]   Dim 4 Aoû - 20:54


« Je n'oserais pas... ». C'était dérangeant de se dire que j'étais capable de me moquer de lui aussi ouvertement, alors que lui déclarait ne pas oser le faire. Je pensais bien que mon rire était déplacé, mais vraiment, je n'avais pas pu m'en empêcher. C'était si inattendu, si décalé de ce que je pensais moi-même de mon comportement, de mon caractère à la c*n. Je regrettais, oui, et beaucoup même. Mais il me semblait que si j'avais la possibilité de remonter le temps, je ne changerais pas ce rire. Pour tout le bien qu'il m'avait fait, je préférai sacrifier le peu de mal qu'il pouvait lui faire, à lui.

C'était sûrement pour cette raison, mon regret certain, que j'avais essayé de blaguer. Je n'étais pas sûre de moi en le faisant, même si ça m'était venu naturellement. Ca avait toujours été ainsi avec Alexandre, des blagues et de faux reproches, de petites moqueries par ci par là. Nous n'avions pas de limite, alors j'avais du mal à savoir où je devais m'arrêter avec Arthur. Il n'était pas Alexandre, et nous n'étions pas tout à fait des amis. Mais voilà, il fallait aussi dire que récemment, toutes mes blagues tombaient à l'eau, incomprises ou peut-être un peu trop décalées par rapport à la situation. Toutefois, j'avais pour habitude de penser que, même si la Terre était au plus mal, il ne fallait pas se terrer derrière des airs sérieux jusqu'à en crever. La folie nous prendrait certainement bien avant la guerre. C'était ce que je pensais du moins.

Quel ne fut pas mon soulagement alors qu'Arthur se mettait à rire. Il semblait que je ne l'avais pas blessé de trop, voire même pas du tout. Je préférais ça, pouvoir échanger quelques blagues avec un ami. Nous étions amis, non ? A moins que ce ne soit encore trop tôt... Bref.
Il dit « aimer le défi ». Il voulait affronter la sorcière ? Il devait être le courageux héros venu sauver la belle princesse des griffes de la sorcière. Mais, je ne retenais personne en captivité, et seule Eléanore habitait sous mon toit. Il ne me semblait vraiment pas qu'il soit au courant de ça. Cela voulait-il dire que nous étions ni sorcière ni héros ?
Toutes ces pensées étaient bien trop idiotes, en vérité, ce qui me poussa à rire avec le notaire.

Je soufflai un coup, les abdominaux douloureux. Ca faisait bien longtemps que je n'avais pas autant ri. Du bout des doigts, je massai délicatement mes joues tout aussi douloureuses. Elles s'étaient contentées de petits sourires depuis bien trop de temps, elles n'avaient plus l'habitude d'être autant malmenées. Il me vint alors en tête qu'il était bien dommage que nos rencontres soient si courtes, habituellement, et dues au hasard. Pouvoir se détendre à ce point était un luxe qui n'était pas courant par les temps qui courraient. Aussi voulais-je m'accrocher à cette amitié naissante qui nous liait peu à peu. Du moins, j'espérais qu'il pensait de la même façon.

Je fus surprise par ses paroles, et l'embarras m'envahit soudain. Je ne pouvais pas refuser, bien évidemment. Non. Je ne voulais pas décliner. Sa présence était un baume pour mon esprit tourmenté. Je pouvais de nouveau ne plus penser à rien d'autre qu'à deux personnes assises sur un banc. Que les bombes tombent ne m'inquiétait pas, il n'y avait que notre discussion, aussi inutile puisse-t-elle être. Je ne me faisais pas de fausses illusions. Je savais bien que mes doutes, mes questions, mes inquiétudes allaient m'assaillir de nouveau dans peu de temps. Elles ne manquaient pas de venir titiller mon esprit bien trop fatigué par tout ça.

~ Ne parle pas trop vite, il se pourrait que je vienne te consulter en tant que cliente, et que je prenne moi aussi tout ton temps et ton énergie.

Un grand sourire étira mes lèvres. Je n'avais rien à faire dans un cabinet notarial, je le savais très bien, et je n'y mettrai certainement jamais les pieds. C'était juste pour me laisser le temps d'y penser un peu plus. Après tout, accepter pouvait aussi être une très mauvaise idée. Si on en venait à comprendre que nous ne voyons absolument rien de la même manière – façon de parler bien entendu. Alors, nous pourrions finir par ne plus nous parler du tout. Et ce serait vraiment dommage.
Toutefois, vingt années ont séparé notre rencontre de nos retrouvailles, et pourtant nous gardions toujours un vague souvenir de l'un et l'autre. N'était-ce pas un signe ? Si nous regardions juste aujourd'hui, nous avions vraiment mal commencé, je dois l'admettre, c'était de ma faute. Mais ensuite, tout est passé plus ou moins normalement, n'est-ce pas ? Peut-être ne devrais-je pas réfléchir trop longtemps, je risquais de prendre la mauvaise décision, sinon.

~ Ca me ferait plaisir également.
Le sourire sur mes lèvres s'attarda un instant. Je ne savais pas ce que je devais dire d'autre. Je ne savais pas s'il fallait que je dise autre chose. Devais-je prendre l'initiative de proposer quelque chose au notaire ? Mais je n'y avais vraiment pas réfléchi, et je ne savais pas quoi faire. J'espérais qu'il y ait pensé plus que moi, parce que j'étais totalement larguée. Donner « rendez-vous » n'était pas dans mes habitudes. Le peu de monde que je connaissais, je le croisais dans les rues, sans plus. C'était toujours les autres qui me donnaient rendez-vous quand ils en avaient envie, et que ça concordait avec mon emploi du temps, à la fois chargé et tout à fait léger. Je frottai un instant mes paumes contre mon pantalon, l'embarras grandissant peu à peu en moi. Il était peut-être temps de s'éclipser après tout.


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MessageSujet: Re: La mort viendra [Livre I - Terminé]   Mar 6 Aoû - 17:09

La mort viendra […]

Les personnages de contes de fées s’étaient évaporés dans le néant, ne laissant sur ce banc que deux êtres humains que la vie avait malmené, les emmenant dans des chemins souvent semés d’embûches, pour les lâcher finalement dans cette guerre qui, en n’étant pas leur quotidien, leur enlevait tous les maigres repères qu’ils avaient pu prendre auparavant. Je ne savais même pas quel personnage de contes de fées j’aurais pu être. Je n’étais certes pas le prince charmant, ce héros qui bravait tous les dangers pour délivrer une belle princesse, sa quête ultime. J’aurais pu être un nain, cet être souvent mal vu, qui trimait toute la journée pour satisfaire les besoins des autres, et qui se retrouvait privé de tout contact trop proche avec les autres. Après tout, il était vrai que si j’avais beaucoup de relations au sein de Louisville, aucune n’était plus spécifique qu’une autre. J’avais mes cousins, certes, mais ils faisaient partie de la famille, et ça ne comptait que peu du coup. Depuis que Zoé m’avait quitté en fait, je m’étais encore plus réfugié dans le travail, ne laissant que peu de place à de nouvelles amitiés. Les seules qu’il me restait à présent étaient celles que j’avais su nouer avant cela, quand j’avais une joie de vivre en moi, qui s’était éteinte peu à peu suite au départ de mon ex-femme. C’était assez sordide à dire, mais c’était l’exacte vérité. Elena, Mathilda et sa sœur Lyra, en plus de mes cousins Mickaël et Rose, étaient les seuls vrais amis que j’avais ici à Louisville. Perdu dans mes pensées, je réalisais soudainement que j’avais placé Elena dans cette catégorie très réduite d’« amis ». Je hochai la tête pour moi-même, constatant que oui après tout, c’était ce qu’elle était. Car pour moi, « ami » signifiait avant tout une personne avec qui on aimait passer son temps libre. Et Elena était une de ces personnes.

Elle éluda un peu ma question implicite sur le fait de se revoir plus souvent et je crus un instant que nous ne nous voyions pas de la même façon. Je ne pus m’empêcher de ressentir une certaine tristesse en interprétant ses propos de cette manière-là. Mais, heureusement pour moi, elle continua rapidement et toute peine déserta mon cœur. Je n’avais pas pu ne pas penser que si c’était elle qui venait au cabinet me voir, je n’aurais aucun souci à gaspiller du temps pour elle et pour avoir une discussion avec elle comme celle que nous venions d’avoir et qui, je le savais, n’allait pas tarder à s’achever.  Je lui  jetai un coup d’œil furtif. Elle souriait. Cela accrocha un sourire à mes lèvres aussi.

« Ça te dit qu’on se voit samedi en huit ? Je ne sais pas si tu es occupée ce jour-là. Pour ma part, j’ai décidé de ne pas travailler les samedis après-midi, sinon je travaille tout le temps et ce n’est pas possible. Bref, ce serait sympa si on pouvait se retrouver pour passer un peu de temps ensemble. Peut-être sur la Ballade ? Ça fait longtemps que je n'ai pas été m'y promener et j'ai toujours aimé cet endroit. À 15 heures ? »

Je ne voulais pas non plus lui donner rendez-vous trop tôt, dans deux jours par exemple, ça n’aurait pas été sérieux. Et puis une semaine, ce serait bien moins que la fréquence à laquelle nous nous voyions généralement, donc j’y gagnais quand même. En parlant de travail… j’allais devoir y aller sinon j’allais prendre du retard dans tout ce que j’avais à faire. Inutile de dire que je n’avais pas envie de quitter ce banc. J’y serai bien resté tout le restant de la journée, mais c’était puéril. Je me devais d’aller faire ce pour quoi j’étais fait et ce que tout le monde attendait de moi. Mon travail de notaire m’attendait. Je fis un long soupir léger, qui en disait long sur l’envie qui m’étreignait de rester sur ce banc. Mais ma volonté devait être plus forte que mes envies.

« Je vais devoir te laisser. J’ai des rendez-vous dans pas longtemps, et ce serait mal vu que j’arrive en retard à mes propres rendez-vous. Les clients n’aiment pas attendre. »

J’avais lâché un dernier rire en disant cela. Certainement un des derniers rires de la journée d’ailleurs. Je doutais d’avoir beaucoup l’occasion de rire avec des clients qui n’écoutaient que la moitié de ce que je disais, qui n’en faisaient qu’à leur tête et qui me posaient deux fois les mêmes questions car ils n’avaient pas entendu la réponse que je leur avais donné un instant plus tôt. Oh oui, j’avais tellement hâte d’aller les conseiller. Bon, j’exagérais, tous n’étaient pas comme cela. Beaucoup étaient tout de même attentifs, soucieux de faire au mieux tous leurs papiers, testaments, gestion de biens qui leur permettaient de se sentir plus légers en repartant. Mais certains étaient parfois tellement… épuisants. Je m’empêchai de penser plus avant à ce qui m’attendait et je me tournai une dernière fois vers Elena en me levant.

« Ça m’a fait plaisir de te voir. Passe une bonne aprèm et… à samedi prochain donc. »

Et je me détournai d’elle, mes pas me guidant sur le chemin du retour, comme ils l’avaient fait quelques minutes plus tôt. Combien de temps étais-je resté avec Elena sur ce banc ? J’aurais été bien incapable de le dire. Le temps semblait à la fois filé à une vitesse incroyable et traîné en longueur, pour me faire plus apprécier le moment partagé avec elle. Je souris à moi-même, me rendant compte que j’agissais de manière stupide et surtout gamine. Mais je n’arrivais pas à effacer totalement ce sentiment de bien-être que je ressentais à cet instant, à peine quelques secondes après l’avoir quittée. Il m’accompagna tout le reste de la journée, et celle-ci fut définitivement moins pénible que les autres.

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MessageSujet: Re: La mort viendra [Livre I - Terminé]   Mer 7 Aoû - 16:33

La mort viendra,





"et de ton propre esprit, petit.
"





Elena Beaumort
Arthur Constant




J'étais particulièrement gênée par la situation. C'était si nouveau pour moi que j'avais envie de fuir. Du genre très loin, ou de m'enterrer très profond, pour être sûre qu'on ne vienne pas me chercher. C'était idiot, certes, mais c'était ainsi. Je ne pouvais rien y faire.
Alors quand il proposa pour samedi prochain, j'acquiesçai plusieurs fois du chef, sans vraiment y réfléchir. Ce n'était qu'avec quelques secondes de recul, que je pris conscience de ma boulette. Je ne pouvais tout de même pas lui dire que ce n'était finalement pas possible. Après tout, je n'avais qu'à pas accepter dès le début. Je n'aurai plus qu'à m'arranger pour libérer quelques heures dans ma journée. Ah... ce devait être plaisant d'être son propre patron, il n'y avait personne pour venir se plaindre de quelques congés. Mais ce n'était malheureusement pas mon cas. Et si ça l'avait été, il me semblait que mes jours de repos auraient été beaucoup moindre. Je n'étais pas du genre à prendre des vacances.

La Ballade, donc ? Ce n'était pas si mal. L'air marin y était mais moins fort que sur la plage, seul le sable manquait pour parfaire le tableau. Avant que la guerre n'éclate, il arrivait que je m'attarde dans ce coin. Plus que pour l'odeur de l'eau, je passais le plus clair de mon temps à imaginer à quoi pouvait ressembler l'horizon, moi qui n'avais jamais vu la mer de mes propres yeux. Mais depuis mon retour à Louisville, je n'y avais plus mis un seul pied. Je n'en voyais vraiment pas l'intérêt. Ou peut-être était-ce, finalement, parce qu'il n'y avait plus personne pour venir me rejoindre. Parce qu'il était resté au milieu d'une rue sans nom, dans une ville inconnue.

Plongée dans mes pensées, je fus soudainement ramenée à la réalité par le soupir du notaire. Comme je le pensais, il était temps de mettre fin à cette entrevue. Il était temps de reprendre une vie dénuée de sens, pour finir une journée et faire un pas de plus vers la fin. Eh bien, je ne me faisais pas d'illusions, tout avait une fin, et celle-là marquerait simplement une pause jusqu'à la semaine prochaine.
Finalement Arthur se leva du banc, mettant fin à tout ça. Qu'allais-je faire maintenant ? Me caler dans un coin de ma chambre et attendre que le temps passe ? Pouvais-je seulement avoir une bonne fin de journée ? Ca me paraissait impossible. Trop de questions, d'inquiétudes. Comme toujours. A trop retenir ses sentiments et ses peurs, que peut-il arriver ? Un jour tout ça éclatera, et je deviendrai pitoyable. Comme je me dois de l'être.

Un sourire et un signe de la main. C'est tout ce que je pus offrir au notaire avant son départ. Les gens normaux parlent, disent quelques mots, ou s'accompagnent pour le chemin de retour. Mais qui avait-il de normal chez moi en ce moment ? C'était désespérant.
Il me fallut bien dix minutes avant de me lever de ce banc. Depuis le temps que j'y étais assise, mes muscles commençaient à être douloureux, et bouger leur fit du bien. Depuis longtemps je ne m'étais pas sentie aussi sereine, et n'avais pas autant ri. J'espérais de tout cœur qu'il en soit de même la semaine prochaine. Il me semblait qu'en ces temps de guerre, avoir un esprit trop encombré n'était pas bon, et seules nos rencontres, aussi courtes fussent-elles, paraissaient capable d'y mettre un peu d'ordre.

Mais pour le moment, il me fallait regagner la ville et attendre. Une semaine ce n'était pas si long.


FIN.


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MessageSujet: Re: La mort viendra [Livre I - Terminé]   Aujourd'hui à 15:36



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