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Nous sommes actuellement, en jeu, pendant la DEUXIEME QUINZAINE de FEVRIER 2013.
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MessageSujet: Nothing's ever built to last [Livre I - Terminé]   Lun 6 Mai - 16:46

Je longe le trottoir maladroitement. Mes jambes s’apparentent davantage à du plomb qu’à de la chair. Comme si ce n’était déjà pas assez pénible de se sentir prisonnière de cette ville, il fallait en plus que mon corps me rappelle que j’étais captive du sol, de cette planète. Je marche sur la rue pour éviter de bousculer qui que ce soit. Mon regard est orienté sur le bout de mes chaussures. Je ne veux voir personne, je ne vois personne. Je suis cloitrée dans ma bulle là où je n’ai pas à prétendre quoique ce soit. Les voitures ? Il n’y en a quasiment plus. Je m’en fiche donc de préférer l’asphalte à un morceau d’accotement. Et quand bien même, peu importe. J’évolue toujours plus lentement vers le supermarché. Il fait gris au-dessus de ma tête et gris dans ma tête aussi d’ailleurs. Au moins, je suis assortie à la météo. J’attends qu’un couple soit bien entré avant de me lancer sur les portes. Plus il y a de distance entre moi et le reste du monde, mieux je me porte. Si ça ne tenait qu’à moi, je resterais enfermée 24h/24 mais ce n’est pas envisageable. Pour moi, sortir, venir ici relève de l’effort surhumain. Je ne pense pas qu’elle en ait conscience. C’est mieux comme ça. J’emprunte l’allée la moins encombrée – ce qui n’est pas trop laborieux vu le peu de monde qui se presse ici. A vrai dire, les rayons étroits n’annoncent rien de très réjouissant. En même temps, tout se ressemble. Tous ces packagings se ressemblent. Ils sont aussi monochromes que le reste. Je soupire lourdement en m’emparant d’une conserve dont l’étiquette ne m’inspire rien d’autres que le dégoût. La nourriture me fait cet effet depuis un certain temps. Ça tombe bien non ? Au moins, je suis économe, je n’ai pas du tout l’impression de me priver. A tel point qu’elle veut que j’embarque quelque chose qui me fasse vraiment plaisir ou envie peu importe son prix. Elle n’a pas encore compris que là perdue au milieu du magasin, je n’ai qu’une nausée chronique. Je repose les petits pois sur l’étagère et m’avance vers la suite. Mes yeux rencontrent une silhouette au bout du chemin que j’ai décidé d’emprunter. Bon, je ne vais quand même pas faire demi-tour juste pour ça. Je détourne mon regard très rapidement et passe mon chemin. Une seconde personne envahit l’espace et je me sens déjà suffoquer.

Je passe très vite au rayon d’à côté. Alimentation pour animaux… Je fais semblant de m’intéresser aux croquettes pour chat, attendant que les deux hommes disparaissent ou au moins, l’un d’eux. Cachée en partie par les boîtes pour chien, je peux voir sans être vue. Je détaille silencieusement la démarche du plus vieux des deux puis revient sur le plus jeune. Il me rappelle quelqu’un… Je crois. Un vieux souvenir se refait alors à mesure que je l’examine. Oui, j’en suis certaine. Il ressemble à Antonin. Mais ce n’est pas possible, pas vrai ? Qu’est ce qu’il ficherait ici ? Aux dernières nouvelles, en bon globetrotteur qu’étaient ses parents, il était quelque part au fin fond du Monde, aux antipodes de cette ville insipide. Je crois que ma tête me joue un nouveau tour – ça n’est pas inédit. Je suis tellement confuse la plupart du temps et c’est pire depuis que j’ai cessé de prendre mes cachets. Pourquoi reverrais-je les traits d’un vieil ami soudainement ? C’est ridicule. Je baisse mes paupières quelques instants, me distrais avec des graines pour oiseaux puis revient sur lui. Quand même… La ressemblance… Je cligne des yeux. Ça me fait même un pincement au cœur. Mon tout petit Antonin qui se laissait malmener par des brutes. Il était tellement adorable à l’époque, toujours trop gentil et tellement naïf. J’avais voulu le protéger de toute sorte de problèmes qu’il s’attirait sans le vouloir. Je n’aime pas me rappeler du passé mais… J’ai presque envie de murmurer son prénom pour voir si il se retourne. La Lou adolescente ne se serait pas gênée pour l’aborder et le prendre dans ses bras. Elle me disait de foncer. Sauf que je n’étais plus cette gamine et que je ne parvenais pas à me décoller du plancher pour vérifier son identité. Je me contentais de le suivre du regard, puis ma voix lentement sortit de nulle part. Je viens de prononcer son nom et je l’ai vu remué. C’est lui ! Je me cache à toute vitesse derrière un énorme présentoir en me recroquevillant un peu.

J’ai envie de rire. Mais je ne parviens même pas à esquisser à un sourire. J’attends deux bonnes minutes avant d’oser me relever. Mon esprit a eu le temps de faire deux fois le tour de la question, éveillant au passage quelques douleurs profondes. Je ne peux pas aller le voir. Sûrement pas. Généralement, vous savez, quand vous croisez des connaissances après tout un tas d’années, vous avez envie de parler de vos projets, de vos accomplissements, d’étaler votre fierté, votre bien-être. Qu’avais-je à lui présenter ? Une misérable femme dont sa propre existence l’encombre. J’ai tellement honte. Je ne veux pas gâcher ses souvenirs, nos souvenirs avec ce présent qui ne devrait même plus m’abriter. Nous nous étions quittés sur une bonne note. Et celle qu’il a connue et appréciée, n’existe plus. On l’a… Non, je l’ai tuée. Mon gouffre intérieur me fait trembler, il gronde. Je dois sortir, surtout qu’il approche. En voulant reposer le condiment que je tiens toujours avec mes paumes frémissantes, j’en renverse tout un tas d’autres qui s’étale alors entre lui et moi. Je vais tout plaquer là et m’enfuir ? J’y pense, je le désire mais je n’ai pas cette volonté. Je m’accroupis sans un mot et rassemble tout ce que j’ai fait chuté en priant chaque seconde pour qu’il ne me reconnaisse pas. Qu’il ne m’adresse pas la parole. Que je ne sois pas tentée de lui parler. Ça devient une litanie que je joue intérieurement à excès pour tenter d’apaiser ma nervosité.
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MessageSujet: Re: Nothing's ever built to last [Livre I - Terminé]   Lun 6 Mai - 20:49

    Louisville. Revenir dans un endroit où j’avais habité par le passé, ça m’était tout à fait inhabituel. En fait, ça ne m’était jamais arrivé jusque là. Je m’imaginais, parfois, revenir dans les écoles où j’avais été persécuté par des élèves moqueurs, je m’imaginais, aussi, revenant aux îles Kerguelen. J’y étais né, j’y avais vu le jour, mais… je ne m’en souvenais pas. Mes parents ne me laissaient pas choisir nos destinations. Si ça n’avait tenu qu’à moi, en fait, les pays auraient été ciblés, pour rester non loin de mes amis, lorsque j’en avais eus. Pour m’éloigner, au contraire, des pays que j’avais détestés. Oui, je ne pensais pas qu’un jour, je me verrai remettre les pieds dans une ville qui avait habité les Joyer. Et pourtant, j’étais de retour à Louisville. La fin du monde, la guerre, violente, qui avait apparemment dévasté tout ce que j’avais connu, en était la raison. Mais je ne me faisais pas de soucis, parce que c’était inutile. Se faire des soucis, c’était inutile. Improductif. Je déposai mon lourd sac à dos dans une annexe de la Mairie dont on m’avait assuré la sûreté, et je pris, en le faisant, conscience que j’avais de la chance, par rapport aux autres réfugiés. Beaucoup de chances. J’étais en randonnée lorsque les villes avaient explosées, en camping, loin de ma voiture, loin de la civilisation, et j’avais donc tout, ou presque tout pour vivre en autarcie. C’était d’ailleurs ce presque qui m’avait conduit à la ville la plus proche. Qui s’était révélée être Louisville. Et la boucle était bouclée. J’étais donc arrivé dans la ville il y avait de cela moins de soixante douze heures, et je m’y sentais… de trop. Les gens, ici, étaient soit hostiles envers les étrangers, soient hostiles envers les résidents, et la plupart étaient hostiles au corps militaire en lequel j’avais la confiance la plus absolue. Bon, il fallait que j’en convienne : peu de personnes n’avaient pas ma confiance, j’étais de ces naïfs qui accordaient à tout le monde une confiance pleine et entière, même s’il ne les connaissait que depuis quelques secondes.

    Selon les indications données à la Mairie suite à mes courtes questions, j’arrivai rapidement en vue de la supérette. Il me fallait du shampoing, quelques fruits et gâteaux secs que j’aimais manger comme casse croûte lorsque je partais sur les routes. Car je comptais repartir. Demain. Cet après midi. Dans une semaine, Dans un mois… je ne savais pas quand mais je n’étais pas casanier. Oh, il était certain que j’allais faire un tour du côté des habitations et de mon ancienne maison, si je retrouvais l’adresse ce qui n’étais pas gagné, mais rien ne me retenait ici pour le moment, et il était peu probable que quelque chose, ou quelqu’un me retienne dans les jours à venir. J’entrai donc dans le magasin, casquée enfoncée sur les yeux, cheveux toujours ébouriffés tombant sur ma nuque, je les aimais mi long et même si je m’étais pris plusieurs remarques comme quoi cela faisait fille, je les gardais ainsi, et sweat shirt léger, conçu pour les efforts physiques. Je ne m’étais pas renseigné davantage sur sa composition mais je le savais efficace pour garder la chaleur sans augmenter le poids que j’avais à porter sur mes épaules.

    Les doigts effleurant les étagères dans un contact très léger que je m’imposais parfois pour rester les pieds sur Terre, je parcourus les rayonnages, posant avec délicatesse chaque article dans le panier. Il n’y avait déjà plus grand-chose, et j’abandonnai assez rapidement l’idée de trouver des légumes frais. En fait, il n’y avait guerre plus que les objets domestiques, les nourritures pour animaux et quelques conserves qui avaient échappé au massacre. Finalement, je trouvais quelques paquets de fruits secs derrière des étagères et je commençais à réfléchir sur ce qui pouvait être le plus nutritif. Je n’allais quand même pas tout prendre, cela ne se faisait pas envers la population de la ville qui allait en avoir besoin. Me mordillant la lèvre, j’étais en train de me poser la question un peu plus sérieusement lorsque j’entendis un bruit sur le côté. Je n’avais pas compris ce que c’était, mais j’étais presque certain que c’était une voix. Fichues oreilles, le son avait été trop bas pour que je puisse comprendre la teneur du message. Je me retournais pour m’excuser mais personne n’était là. Juste un présentoir qui se balança légèrement. Je fronçai les sourcils, intrigué. Quelqu’un ? Je n’entends que le silence, mais ça ne veut pas dire grand-chose, me connaissant. J’hausse les sourcils, optant finalement pour des abricots secs. En lâchant le paquet dans mon panier bien vide, j’entendis soudain comme dans un brouillard une avalanche métallique et je me tournais vers la source. Je n’entendais peut être pas très bien, mais il y avait des sons que je percevais quand même, il ne fallait pas abuser. Elle était là, accroupie, dans des boites de conserves éparpillées, tentant de les ramasser. Aussitôt je m’accroupis de même et entrepris de l’aider, tout naturellement. C’était une jeune femme, de mon âge à peu près à ce que je pouvais en voir. J’essayai de ne pas trop me sentir mal à l’aise. J’avais peur de déranger. Comme elle gardait la tête baissée, je ne pouvais voir l’expression de son visage. Ma main effleura soudain la sienne, et je frissonnai. Je tentais de balbutier, peu habitué à prendre la parole le premier. A prendre la parole tout court, en réalité.

    « Je… sss… je suis désolé, j’ai… mademoiselle, vous… vous allez bien ? »

    Je n’entendais parfois pas la moitié de ce que je disais, et je savais, d’expérience, que je donnais l’impression de buter sur mes mots et de ne pas savoir gérer le volume sonore. Quand je n’y prenais pas garde, il m’arrivait de parler bien trop fort, alors que pour moi c’était un volume normal, et j’attirais ainsi l’attention sur moi, involontairement. Les chuchotis, à l’école, étaient un vrai calvaire pour moi, puisque je ne les comprenais que rarement, et j’étais incapable de leur répondre. Qu’il était facile de se moquer de moi, lorsque, voulant faire répéter un voisin qui venait de me chuchoter une blague, je criais inconsciemment, faisant exploser toute tentative de discrétion…
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MessageSujet: Re: Nothing's ever built to last [Livre I - Terminé]   Mar 7 Mai - 20:15

Il s’approche. Non. Il s’abaisse. Non. Non. Pitié, laisse-moi me débrouiller seule, tu n’as pas être aimable. Je sais que je vais craquer. Non, je ne peux pas craquer. Mes mains tremblent toujours alors que je ramasse les conserves le plus rapidement possible. Je voudrais le regarder mais je m’y refuse, le regard définitivement cloué sur la tâche qui m’attend. Je suis extrêmement distraite, tant je suis concentrée afin de ne pas céder à cette envie stupide de le dévisager. Sa paume rencontre soudainement la mienne et je me mets à sursauter comme si on venait de m’attraper en plein délit. Je lâche d’ailleurs la seule boîte que je tiens. Je suis ridicule mais j’ai réussi à ne pas relever le regard enfin jusqu’à ce que sa voix émerge. Je me souviens alors qu’il avait des difficultés au niveau de l’audition – j’avais complétement zappé ça quelques instants auparavant. Ses intonations me forcent bien malgré moi à lever mes yeux jusqu’aux siens. Durant quelques secondes, j’envisage très sérieusement de lui prendre les mains – comme avant. Mais on est plus comme « avant » et ça serait déplacé. Je pourrais lui dire que c’est moi, faire tomber ses barrières idiotes. Pour toutes les raisons que j’ai déjà énoncées, je ne le peux pas. De plus près, je distingue encore mieux ses traits, je retrouve le garçon que j’ai connu autrefois. Il a changé mais il est toujours le même au fond. Pourquoi moi, je me suis autant perdue ? Des larmes envahissent aussi rapidement mes prunelles. Merde, merde, merde. Je commence à réellement perdre le contrôle. Je baisse aussi vite ma nuque et les refoule. J’ai l’habitude, ça va aller. Je sais me retenir de pleurer, je suis douée pour ça. Est-ce qu’il m’a reconnu ? Est-ce qu’il se souvient de moi ? Je ne sais pas et je ne veux pas le savoir. Ou du moins je tente de m’en convaincre. J’hoche de la tête pour répondre positivement à la remarque qu’il m’a faite. Je suis incapable d’aligner quoique ce soit, j’ai la gorge horriblement serrée, le cœur au bout des lèvres.

Je continue méthodiquement ce que je faisais en essayant de ne pas craquer. J’ai conscience de passer pour une folle. Je frémis, je le fuis et j’ai l’air sur le point de pleurer. Un spectacle pitoyable que je ne voulais pas lui offrir. Je ne veux pas le mettre mal à l’aise comme tous les autres. C’est aussi pour ça que je ne veux pas côtoyer qui que ce soit. Les gens ne sont pas confortables avec moi… Enfin ils ne le sont plus. Autrefois, c’était l’inverse. J’avais toujours eu le contact facile, j’étais quelqu’un d’ouvert, de franc. Je n’avais pas choisi le sociale pour rien après tout. Mais maintenant que j’étais devenu cette créature difforme, c’était différent. Je finis de remettre les derniers paquets sur l’étagère sans ajouter un mot puis je me relève définitivement en me hissant maladroitement sur mes jambes. Je n’ose pas revenir sur ses yeux. J’ai tellement peur de m’y laisser aller. Pour autant, continuer à observer le vide me donne un air de poisson rouge au regard hagard. Je prends le parti d’y aller par étape. Je remonte mes prunelles sur son épaule, son cou, sa joue que je reviens détailler entre deux, trois battement de cils vers ses yeux. J’ai l’air nerveuse, voir fiévreuse et ça m’angoisse d’autant plus d’apparaître sous cette forme. Mes intonations sont à l’image du reste de ma personne, instables.

« Mer… - Ah oui, il ne faut pas que j’oublie de parler un peu plus fort que la normale. Même si ça me gêne. Je me reprends donc. - Merci de m’avoir aidée… »

…Antonin. Il serait tellement simple, tellement facile de tendre le bras pour l’agripper. Je pourrais lui sourire, lui donner un petit coup de coude et plaisanter sur le fait qu’il ne m’ait peut-être pas replacé. Si je n’avais pas été aussi amochée, si je n’étais pas aussi peu en vie… Tellement de si. J’ai envie de partir. Et j’ai envie de rester. Je reste en suspens durant ce laps de temps. Finalement, trop mal à l’aise, je fais un pas de côté. Je me sens tellement mal de ne rien lui dire sur mon identité.

« Je… Enfin… Je vais de ce côté. »

Je ne sais même pas pourquoi j’ai prononcé ça. Enfin, que pouvait-il répondre à ça si ce n’est d’accord. C’est pas comme si je voulais qu’il me suive. Je me mords la lèvre inférieure, resserre ma prise sur la lanière de mon sac que je porte en bandoulière et … j’attends. En fait, je n’ai même pas la force de l’ignorer maintenant et de partir. Je suis tellement creuse, tellement peu courageuse. Il doit me prendre pour une abrutie, une arriérée. Depuis quand je me soucie de ce que pense les autres ? Non, il n’est pas « les autres » justement. C’est un vieil ami pour lequel j’ai gardé une grande estime.
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MessageSujet: Re: Nothing's ever built to last [Livre I - Terminé]   Mer 8 Mai - 8:45

    « Mer… Merci de m’avoir aidée… »

    Ma respiration accéléra lorsqu’elle haussa le ton, comme si elle était au courant pour mon ouïe défaillante. En fait, ma respiration avait accéléré depuis plusieurs secondes, avant ça, lorsque nous nous étions relevés et qu’elle avait fini de tout ranger. Parce que j’avais vu son visage, et ma mémoire tentait d’attirer mon attention. Je connaissais cette personne. Je la connaissais, et pourtant, ça me semblait impossible. J’avais beau avoir habité Louisville pendant deux ans, des noms, comme les Blanchet, résonnaient de manière familière à mes oreilles, je ne pouvais pas me targuer de connaître tous les habitants. Et il était aussi impossible, non, improbable, que je connaisse une réfugiée. Le hasard serait bien trop grand, la coïncidence, trop belle. J’étais optimiste de nature, dans le sens où, loin de ne voir que la face noire des choses, mes yeux et ma raison n’en captaient que la plus belle partie, mais bon, il fallait quand même être sensé. Et ça ne pouvait pas être Lou. Parce qu’elle voulait partir de Louisville, dans mes souvenirs, et je me doutais bien qu’elle avait pu faire de longues études, à Paris, à Lyon… Elle fit un pas sur le côté, j’étais encore les bras ballants, une boite de conserve toujours pas reposée, à la main, mon panier posé par terre avec les fruits secs .

    « Je… Enfin… Je vais de ce côté. »

    Elle allait partir, et moi, j’allais rester dans le doute. Et elle n’allait pas bien, j’en avais l’impression. Mes grands yeux bleu-gris grands ouverts, avec cet air ahuri que je me connaissais et dont je ne me départissais pas, pourquoi l’aurais-je voulu, j’étais ainsi, et je n’avais rien à cacher, mes yeux grands ouverts donc refusèrent de lâcher la jeune femme, et j’attrapai son bras sans violence, en fait c’était plus une caresse qu’une réelle prise, pour la faire rester.

    « Attendez ! »

    Mon interjection, qui n’avait strictement rien d’autoritaire, mais qui sonnait plutôt comme une supplique, résonna un peu dans les étalonnages vides, et le magasin tout aussi fréquenté. Je me mordillai la lèvre, détaillant avec gêne la jeune femme, cherchant pourquoi j’avais cette impression de familiarité avec elle. Je reposai la boite de conserve, avec cette minutie qui m’était familière, la gorge un peu nouée. Maintenant que je l’avais dérangée pour qu’elle reste, maintenant que je l’avais touchée sans son autorisation, qu’est ce que je comptais faire ? Je n’étais pas à l’aise avec les gens, préférant de loin la compagnie tranquille des arbres, qu’ils soient feuillus ou épineux, à celle des autres personnes. Ce n’était pas que j’étais misanthrope, non !, c’était plutôt que… je n’avais jamais ou presque jamais noué de liens forts et durables avec les autres. Même mes parents, dont j’étais le fils unique, étaient trop dans un autre monde pour que je puisse dire que j’avais un lien fort avec eux. Non, c’était méchant et injuste, ce que j’étais en train de dire. Et la jeune femme était en train d’attendre. En tentant de ne pas parler trop fort, je bégayai, mal à l’aise.

    « Je… vous allez bien ? Je veux dire que… euh… le… je… »

    Voilà qui était très éloquent.

    « Excusez moi, je ne veux pas vous déranger mais… je… je crois que… »

    Je m’enfonçais de plus en plus, et ce faisaient plusieurs mots que je n’entendais plus bien ce que je baragouinais dans ma barbe. Bon sang, comme disaient mes professeurs au Mexique lorsque je butais sur des mots, ce n’était pourtant pas bien compliqué : sujet, verbe, complément, rien de plus. Je me mordillai à nouveau la lèvre, conscient qu’il allait bien falloir que je termine ma phrase un jour ou l’autre, c’était malpoli de faire attendre ainsi.

    « We know, right? Your face tells me something ...»

    Machinalement, mes doigts se perdirent dans une torture des manches de mon sweat. J’étais nerveux, parce que je ne savais pas trop où j’en étais. Dans un sens j’espérais que je ne me trompais pas, enfin… que je la connaissais, mais si je la connaissais, il y avait de fortes chances que le prénom de Lou vienne dans la conversation, et que… voilà qui était gênant. Parce que Lou, c’était moi qui avais coupé les ponts en premier, parce qu’entre les voyages, et les années, et c’était bien la seule chose pour laquelle je n’étais pas optimiste, j’avais perdu l’espoir que nos chemins se recroisent un jour. Mais il fallait que je sache, parce que si Lou était en ville, si cette jeune femme était de la famille de Lou…

    « Do you live here? Do you know a Lou ... Louise Victor? »
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MessageSujet: Re: Nothing's ever built to last [Livre I - Terminé]   Mer 8 Mai - 21:20

Sa main sur mon bras m’empêche de réfléchir durant une seconde et je me laisse happée par ses yeux. Je déglutis douloureusement… Tout est de la douleur de toute façon. Son regard, son contact, sa voix. Oui, je suis d’un ennui agaçant. C’est drôle l’un suggère l’indifférence et l’autre tout l’opposé. Je suis une contradiction mais ça n’est pas surprenant, mon corps n’abrite plus la même âme. La sienne est tellement intacte, il suffit de lire dans ses prunelles pour le deviner. La mienne souillée, décomposée ne peut rivaliser avec ça. Je suis perdue. Entre lui, moi, sa requête. Oui, je comptais attendre et ça même avant qu’il n’esquisse un geste pour m’arrêter. Il me retient captive dans cet espace déjà trop exiguë à mon goût. Et c’est pire à l’intérieur de ses yeux, il n’y a plus d’espace personnel, juste une intimité dérangeante. Je réussis à m’en détourner quand il me relâche, je serre un peu plus ma main sur la lanière de ma sacoche. J’en ai mal aux articulations. Au moins, ça me force à me focaliser sur une souffrance plus physique, plus digeste. Il balbutie, je perçois son malaise, il fait échos au mien. Je devrais cesser de lui infliger une épreuve pareille. Soit je partais sans rien dire, soit je lui disais toute la vérité au lieu de rester comme ça à mi-chemin d’une déroute et du chaos. Les silences entre ses phrases m’engluent davantage dans le sol, je veux savoir ce qu’il a sur le bout des lèvres. Je me mets à rêver secrètement qu’il me reconnaisse. La seconde suivante, je prie pour que ça ne soit pas le cas. Il passe à l’anglais, ça me fait presque sursauter. Je fronce les sourcils. Ca nécessite que je me concentre un peu plus du coup et c’est tellement le bazar dans ma tête, c’est laborieux. Heureusement, ce sont des phrases simples. Mes derniers cours d’anglais remontaient déjà à plusieurs années maintenant et même si j’aimais cette langue, je ne me prétends pas en être experte.

Une envolée de frissons me désarçonne quand il prononce mon prénom puis mon nom. J’ai envie d’avoir à nouveau 15 ans, de parsemer l’air de nos rires gloutons, d’ôter cette épaisse tension de notre atmosphère. Je ne parviens qu’à masquer de nouvelles larmes, à voiler ma déception. En même temps, à quoi m’attendais-je vraiment ? Mon allure décharnée et mes expressions de démente ne doivent pas l’aider à se souvenir. Au moins, il était parvenu à retrouver quelque chose de familier en m’observant et il se souvient de moi. C’est suffisant. C’est largement suffisant. Je ne peux pas en attendre plus de lui, là dans l’immédiat. D’ailleurs depuis quand commençais-je à attendre quoique ce soit des autres ? Je détaille celui qui n’est pas « les autres » en évitant son regard à nouveau. Il est nerveux. Je suis anxieuse. Il m’offre un choix, un dilemme, une nouvelle source de stress. Non, je ne peux pas en rajouter. Je ne peux pas lui imposer ma compagnie, il ne doit pas savoir. Ça ne me plaît pas de lui mentir mais c’est comme ça que ça allait se passer. Pour son bien avant le mien.

« No,I don’t… I’m sorry… Euuh… - pourquoi me mettais-je aussi à parler anglais ? Je commence à perdre définitivement le Nord – Je ne vois pas de qui vous voulez parler. Je crois que vous vous trompez. Désolée. »

J’ai envie de pleurer, ça devient oppressant. Je refoule mon chagrin en baissant la nuque. Je dois mettre un terme à ce petit jeu. Sinon je ne vais plus réussir à passer au-dessus des sanglots. C’est la seule chose que je lui avais épargné. La dernière chose qu’il me reste donc de fierté. Maigre mais suffisante pour que je puisse l’accepter.

« Je … Je dois y aller. »

Je suis tellement désolée d’être aussi lâche. J’exécute un mauvais mouvement en voulant partir, m’emmêle les chevilles et finit par cogner ma hanche contre l’étagère. Tout se déroule alors au ralenti. Tandis que je relève la tête, trois des conserves en hauteur que nous n’avions pas bien replacées, basculent. J’attrape les deux bras de mon interlocuteur et l’attire vers moi pour l’empêcher d’être percuté par les quelques boîtes métalliques. Dans ma panique irrationnelle, je m’entends prononcer assez fort.

« Attention ! Antonin !»

Le trio de condiments atterrit au sol à l’endroit exact où mon ami se tenait auparavant. J’ai le souffle coupé, les paumes toujours sur lui. Je tremble et je suis sonnée comme si j’avais moi-même accusé le choc qu’avait subi le plancher. Tout est matière à m’émouvoir, c’en était risible. Je réalise à peine que j’ai impunément vendu mon secret en l’appelant. Il ne m’a pas décliné son identité. Je viens de lui dire de surcroît que j’ignorais qui était Lou. Très sérieusement, je ne savais pas où elle était passée cette Louise. Homicide volontaire ou non, je crois que je l’ai vraiment assassinée. J’ai honte, meurtrière me tenant là devant un témoin. Je le lâche enfin plus frémissante que jamais et me met à marcher à reculons très lentement comme si j’étais face à une bête dangereuse. Peut-être que mes intonations ne lui étaient pas parvenues ? Ça m’étonnerait. Je pourrais prétendre être une cousine. Je pourrais prétendre m’appeler Léa, Pauline ou Marie. Je pourrais m’inventer une autre existence et filer sur ce joli canular. Je pourrais vivre par procuration, juste pour lui. Juste pour ne pas le froisser. Juste pour ne pas me froisser. Mon énergie se dérobe. J’ai peur. J’ai carrément la frousse. Le jugement, les interrogations, l’incompréhension. Et surtout, surtout sa désillusion. Je fuis en lui tournant le dos. J’attrape au passage la première bricole à manger sur ma gauche et je fonce droit sur la caisse un peu plus loin sans rien lui dire. Evidemment, personne n’est là et je ne peux pas attendre. Je repose ou non ce que je tiens ? Où est-il ? M’a-t-il suivi ? A-t-il été effrayé ? Tout s’embrouille dans mon crâne et je sens des picotements poindre au niveau de mes paupières. Je savais que c’était une mauvaise idée de sortir.

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MessageSujet: Re: Nothing's ever built to last [Livre I - Terminé]   Jeu 9 Mai - 17:36

    « No,I don’t… I’m sorry… Euuh… Je ne vois pas de qui vous voulez parler. Je crois que vous vous trompez. Désolée. »

    «Oh, I’m so sorry, I had not noticed that I spoke English! Je veux dire… je… je n’avais pas capté que j’avais parlé anglais… je… je suis désolé, j’ai… j’ai du confondre… dommage… »

    De prime abord, je me demandai pourquoi elle avait commencé sa phrase en anglais. Puis je compris que c’était moi qui avais initié ce mouvement anglophone sans même m’en rendre compte. A cet instant, j’étais certain que si j’avais pu m’enfoncer dans le sol pour disparaître, je l’aurai fait. Mais non. Parce qu’elle ne voyait pas de qui, de quoi, je voulais parler, et que donc, mon faible espoir d’avoir retrouvé une parente de Lou venait de s’envoler. Je me mordillai la lèvre inférieure, déçu. J’étais déçu qu’elle ne connaisse pas Lou, qu’elle ne soit pas Lou, ni même de sa famille. Je sentais presque des larmes poindre au coin de mes yeux qui peinaient à ne pas papillonner. Elle avait baissé la tête, coupant le contact avec moi. Si j’avais été moins… maladroit. Moins… hésitant, je l’aurai enlacé, juste pour… je ne savais pas trop… lui montrer que je voulais l’aider ? L’aider, tout simplement ? Je me mordillai à nouveau la lèvre, lorsqu’elle dit à nouveau qu’elle devait y aller. Et moi, j’acquiesçai, haussant un peu les épaules, laissant un souffle quitter mes lèvres à la place d’un « d’accord, okay, bonne journée alors, désolé du dérangement ». Je n’arrivais pas à la quitter des yeux, mon regard glissant sur ses cheveux, ses mains, son dos, remontant vers sa nuque. Ce fut peut être pour cela que lorsqu’elle s’emmêla les chevilles et se cogna contre l’étagère, j’avais déjà tendu un bras pour l’aider et fait un petit pas vers l’avant, sans voir cependant les boites de conserve qui entamaient une longue chute vers ma tête.

    « Attention ! Antonin !»

    Le cri de la jeune femme, le cri de… Lou ?, parvint à mes oreilles alors que, déjà, elle m’avait tiré vers elle pour que j’esquive les boites de conserve qui tombèrent comme dans du coton, selon ma perception de la chute. Les cliquètements métalliques, qui n’étaient pas dans mon champ de vision, je ne les percevais qu’avec de la concentration et un silence relatif à côté, et si, actuellement le silence était présent, ce n’était pas le cas de ma concentration. La présence de… Lou ?, me rendait les choses bien trop difficiles. Je sentais des larmes poindre sérieusement, et je m’en voulus pour cela. Ca allait la mettre mal à l’aise. Mais j’étais… triste. Vexé. Un peu déçu. Triste, vraiment. Se vengeait-elle, en me mentant, du fait que je ne l’avais pas reconnue immédiatement ? Je tentai de parler, mais les mots ne sortirent pas de mes lèvres, pas d’une manière qui me fut audible du moins. Et elle avait déjà fui, attrapant quelque chose au passage, se dirigeant vers les caisses du magasin. Abandonnant mon panier, de toute manière, il n'était pas si plein, et je ne partais pas loin, je lui courus après, la retins à nouveau d'un contact léger sur l'épaule pour la forcer à se tourner vers moi. Elle était partie, pourquoi ? Je l'avais blessée ? Voilà, c’était ça. Je l’avais blessée. Elle avait raison de ne pas vouloir avoir à faire à moi. Mais… dans un sens… j’étais tellement heureux de la revoir, c’était si… inespéré !

    « Tu… Lou ? Tu… Je… Louise ? »

    Encore une fois, j’avais du mal à parler. Mais je ne devais pas blâmer, pour le coup, ma surdité légère, c’eut été profiter d’un prétexte facile, ce que je refusais. En fait… si je devais bien comprendre, c’était l’émotion qui me nouait la gorge. Je me passai un doigt sur les yeux pour en chasser une larme échappée, je ne savais pas encore si, elle aussi, était due à l’émotion ou à ma culpabilité d’avoir peut être, blessée, ma meilleure amie, enfin… ma seule amie, plutôt… mon ancienne amie. Je m’essuyai la main sur le bras, ne sachant parler correctement. Seul le balbutiement donc je contrôlais le niveau m’était mis à disposition pour communiquer.

    « Louise, je… je suis désolé, je… je t’ai blessée ? Je ne voulais pas ! Je… Lou ? Reste, je… »

    Voilà, c’était toujours ainsi avec moi. Je n’étais pas, et encore moins que « pas » un grand bavard, et il m’était difficile de faire une phrase complète sans laisser de vides. Généralement je ne parlais pas, je me concentrais totalement pour écouter et comprendre ce que disait l’autre, mais là, j’avais peur, réellement peur, que Lou ne s’échappe et ne veuille partir avant que nous ayons pu parler. Nous ? Parler ? Plutôt avant qu’elle n’ait pu me parler. J’avais mes limites, et même si je les repoussais, là, je savais qu’elles allaient me rattraper sous peu. Je me mordillai la lèvre, encore. Je sentis même un petit éclat métallique sur ma bouche, signe certain qu’à force de la maltraiter, ma lèvre s’était ouverte. Je rendis les armes, et laissai tomber mon bras qui avait voulu, à nouveau, caresser le sien pour la retenir. J’avais ce quelque chose de léger, de soyeux dans mes contacts. Je n’imposais pas ma présence à l’autre, je la signalais comme de la soie de haute facture coulant sur la peau et faisant frissonner l’autre. Certains se plaignaient qu’ils avaient l’impression d’être touché par un fantôme, d’autres encore étaient mis mal à l’aise. Mais je ne voulais pas m’imposer, jamais plus que nécessaire, et j’hésitais à appeler les gens, doutant sur le volume sonore qu’il me fallait user. Le contact, pour attirer l’attention, était ce que j’avais le plus facilement à ma portée, même si j’en exagérais inconsciemment la douceur. Ma main, donc, quitta le bras de Louise, et je pris une inspiration. Naturel, comme toujours, j’avais rendu les armes rappelons le, je brisai la distance entre nous deux pour la prendre dans mes bras, sans lui faire de mal, et lui chuchoter à l’oreille :

    « Je suis tellement heureux de te revoir, Lou, c’était tellement… inespéré ! Tu es en vie, et sur ma route, je suis certain que ce n’est pas que du hasard… »

    Je n’aimais pas imposer un contact, et pourtant, voilà que je la prenais dans mes bras ? Naturel, vous disais-je… j’avais le souvenir de mes années de collège, ou j’allais me réfugier en sécurité chez elle lorsque les cours n’avaient pas été faciles, ou les élèves peu compréhensifs. Pour moi, même si les années s’étaient écoulées, moi voyageant partout dans le monde, la Mongolie, la Croatie et même l’Algérie, c’était comme si nous nous étions quittés la veille. Non. Parce que je ne l’avais pas immédiatement reconnue. Je me détachai d’elle, faisant un pas en arrière.

    « Tu as changé. »

    Je la regardai, avec un sourire, et je fis à nouveau un pas en arrière. Voulus faire. Une boite de conserve, la cousine, assurément, de celle qui avait manqué ma tête, venait de se venger sur mes pieds et je basculai en arrière, sans pouvoir me retenir. Un peu sonné, je me relevai. Un peu sonné ? Beaucoup à dire vrai. Je m’étais même écorché les mains… Pour ma part, donc, je n’avais pas changé. Toujours aussi… maladroitement dans la lune, en fait.
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MessageSujet: Re: Nothing's ever built to last [Livre I - Terminé]   Jeu 9 Mai - 19:24

Mes doigts jouent une symphonie sur le comptoir, celle de mon impatience. Mon attention part en vrille et je ne cherche pas à la retenir. Je crois percevoir le bruit de ses pas. Enfin est-ce lui ? Est-ce un autre client ? Je ne veux pas le savoir, je ne me retourne pas. J’essaie vainement de rassembler mon sang froid et le peu de calme que je parviens à mobiliser s’envole complétement quand une main m’effleure, m’oblige à faire volteface. Oui, je l’avais craint et ça se confirmait. Il a compris. Mes yeux s’accrochent à tout ce qui peut me faire oublier cette situation, cette scène. Le rayon derrière son épaule, le carrelage du supermarché, la lampe vissée au plafond. Je suis mal, vraiment mal. Sa voix tord péniblement mes traits. Il prononce mon nom encore et encore, ses intonations sont tellement affectueuses que ça m’écorche. Il bal bitue, se perd un peu. Il culpabilise alors que c’est mon rôle ça. Je suis odieuse. Je fais figure d’indifférence – ou du moins j’essaie, parce que je ne parviens plus à gérer quoique ce soit. Je remonte très légèrement mes prunelles vers lui quand il s’essuie le coin des yeux. Je l’ai vraiment… blessé. J’ai réussi à heurter la personne la plus gentille du monde en moins de cinq minutes. Mes tremblements reprennent. J’ai vraiment envie de disparaître, de cesser simplement d’être là à le meurtrir parce que je suis devenue cette chose informe. Je ne peux lui attirer que des ennuis. Je n’ai plus rien à lui offrir. Rien du tout. Pas même un sourire. J’ai envie d’avancer une main jusqu’à son visage pour effacer moi-même la peine que je lui ai créé en lui mentant, en le fuyant. Ma force meurt quand j’affronte enfin son regard attristé. Je ne parviens pas à dénouer ma langue, ni à inventer une phrase. Je ne devrais même pas être là, non. Je n’aurais pas dû être là. Si on ne m’avait pas découverte le jour où … Je ferme les paupières et je me répète cinq, six fois le même enchaînement de mots clé. Calme, respiration, présent, maman. Penser à ma mère me rappelle pourquoi je dois encore respirer. J’ai la frousse qu’Antonin devienne aussi une de ces raisons. Je ne dois pas le laisser faire. Ça serait une terrible erreur pour lui et surtout pour moi. Car il deviendrait une raison de faire des efforts. Plus on me demandait d’aller mieux, plus j’avais de pression, plus je me noyais.

Il lâche sa prise sur moi, je réouvre mon champ visuel aussi vite un peu paniquée. Puis, je le vois venir lentement vers moi, m’entourer de ses bras. Contre lui, mes frémissements s’arrêtent d’un seul coup comme si ce n’était qu’un mauvais froid. Les larmes cognent contre ma rétine, une s’échappe, l’autre suit. Et puis, il parle. Non, il murmure, c’est encore pire. Il m’immerge malgré moi dans cette petite bulle, notre bulle, celle que nous partagions autrefois. Son étreinte brise mes défenses et ses paroles abolissent définitivement ma futile résistance. Je pleure silencieusement et j’ai tellement honte de me laisser aller comme ça que je me cache en calant ma tête contre son cou. Et j’entame alors une longue suite de « désolée » lui étant destiné tordu par mes sanglots. Mes mains s’agrippent à lui et j’oublie un peu tout. Que toutes ces années nous ont séparées, que nous avions traversé d’autres épreuves et que je n’aurais jamais dû me faire enlacer par un homme à nouveau. Je me suis juré de ne plus jamais me laisser approcher par personne. Mais Antonin… C’est différent. Nous sommes un peu des gamins se retrouvant. Ça n’a rien de malsain. Je tente de m’en convaincre. Je ne suis toujours pas parvenue à me reprendre quand il se détache. Non, pitié. Dans le confort de ses bras, je pouvais encore dissimuler mes larmes, là je suis à nue. J’essuie maladroitement mes joues de mes paumes tandis qu’il m’affirme que j’ai changée. Même lui s’en est aperçu et si vite. Je n’aurais pas dû prétendre être la même en acceptant son étreinte. J’aurais aimé pouvoir blâmer ma coupe de cheveux de m’avoir transformé ainsi. Mais je suis réaliste.

« Je sais. »

Mon ton est tellement dur et tellement abimé par mes pleurs. Je n’ai pas le temps de reprendre mon souffle qu’il trébuche juste devant moi, je m’avance vers lui pour le retenir mais c’est trop tard, il s’étale de tout son long. Comme si nous avions retardé l’échéance du coup que les conserves voulaient lui jouer. J’ai envie de rire, l’ancienne Lou, elle rit au fond de ma poitrine. Mais le fantôme de ce que je suis retient juste un hoquet dû à la surprise. Je m’accroupis directement près de lui en tentant de retrouver un minimum de contenance.

« Ça... ça va ? »

Mes yeux heurtent ses mains et je grimace. Un client alerté par notre mélodrame, passe la tête d’un rayon. Ca me met encore plus mal à l’aise, on ne peut pas rester comme ça. Je frotte une seconde fois mes pommettes pour y ôter les dernières traces de mon chagrin. Sa chute m’a tellement secouée que j’en ai cessé de pleurnicher.

« Tu peux te relever tu crois ? - Il a l’air plutôt bien sonné. Je m’en veux, si je n’avais pas tout renversé… - Montre-moi tes mains… »

Je les prends dans les miennes et les détaille. Le nombre de fois qu’il avait pu se blesser quand nous nous promenions tous les deux par le passé. Ce passé était un endroit inaccessible et nébuleux de notre existence, de la mienne surtout. Moi qui étais du genre prudente, je revenais toujours intacte de nos petites escapades. Mais lui ne s’en sortait que couvert au minimum d’une égratignure. Pourtant nous empruntions les mêmes chemins… Son côté maladroit et distrait m’avait toujours amusé. Apparemment, il est encore et toujours dans ce, son monde bien particulier. C’est bien que lui soit resté fidèle à mes souvenirs. C’est bien et c’est dur à accepter pour moi. Depuis cet incident, je n’ai plus approché son regard et je m’y risque alors.

« Toi, tu n’as pas changé du tout. »

Un sourire veut s’étendre sur mes lèvres mais je ne parviens qu’à lui offrir une grimace tordue. Je serre ses paumes contre les miennes, consciente que tous ces gestes, je vais bien vite les regretter.


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MessageSujet: Re: Nothing's ever built to last [Livre I - Terminé]   Jeu 9 Mai - 21:11

    « Je sais. »

    C’était ce qu’elle avait répondu, avant que je ne tombe. Elle avait changé… pourquoi ce « désolé » chuchoté au creux de mon oreille que j’avais réussi à percevoir grâce à notre proximité ? Pourquoi ces pleurs, pourquoi ces larmes qui avaient dégouliné, qui dégoulinaient encore sur ses joues, laissant des traces brillantes. Je me sentais mal, parce que j’avais l’impression d’être la cause de tout cela, sans savoir exactement comment, et pourquoi. Mais donc, je n’avais pas eu le temps de lui répondre, puisqu’en reculant, j’avais subi la vengeance de la boite de conserve, vengeance dont on sous estimait bien trop souvent le machiavélisme et l’opiniâtreté. J’étais totalement sonné par le choc, clignant des yeux, regardant mes mains comme si je les découvrais. De toutes petites écorchures, pas suffisamment grosses pour me refiler la gangrène et le tétanos, commençaient à se teinter de rouge, sous mes yeux grands ouverts et toujours étonnés.

    « Ça... ça va ? Tu peux te relever, tu crois ? Montre-moi tes mains… »

    « Comme avant, hein ?, un sourire se forma à mes lèvres, je… crois que je peux. »

    « Toi, tu n’as pas changé du tout. »

    Lorsqu’elle me prit les mains, je ne pus m’empêcher de frissonner et de sourire en même temps. Elle ne souriait pas, seule une grimace déformait son visage, mais je la pris comme ce qu'elle était: un sourire. Elle devait certainement, tout comme moi, être en train de se remémorer nos sorties dans la campagne normande, desquelles je revenais toujours en ayant chuté au moins une fois, que ce fusse contre une racine, un caillou ou, plus fréquemment, mon propre pied. Déjà à cet âge, j’étais assez habile pour grimper aux arbres, que je regardais aussi continuellement. Et si vous avez déjà essayé de marcher le nez dans les nuages, ou plutôt les feuilles, vous savez qu’une chute est vite arrivée. Et j’étais souvent bien trop peu réactif, au sol, pour me réceptionner avec la souplesse des chats. Elle serra mes paumes dans les siennes, je souris davantage, heureux de retrouver mon amie, même si elle avait changé, beaucoup changé. Trop ? Ce n’était pas à moi de le dire. J’avais l’impression que quelque chose de fondamental, qui c’était passé pendant la douzaine d’années loin de l’autre, m’échappait. Ce n'était pas impossible, c’était surtout probable. En douze ans, les gens, les autres, changeaient c'était évident. Ils faisaient des rencontres, nouaient des liens… ma bouche se dessécha. Nouaient des liens ? Je finis par retirer mes mains de celles de Lou, un peu troublé par un je-ne-sais-quoi. Voulant me relever, j’agrippai son poignet avec légèreté mais force, celle que l’on acquiert en escalade de haut niveau, et je tirai pour me remettre sur pied. J’avais juste oublié que ce n’était pas un arbre, qui se tenait face à moi, mais Lou. Dans un emmêlement de bras et de jambes, nous nous retrouvâmes tous les deux à terre, et le rouge qui attendait son heure avec patience, me monta brutalement aux joues. Le client déjà attiré par ma chute avait certainement entendu le bruit de notre débâcle, de ma débâcle, puisqu’il était déjà là lorsque je sortis de mon étonnement, grommelant dans sa barbe que nous étions bien trop maladroits, et moi, un peu trop violent pour le coup. Du moins, c’était ce qu’il me semblait. J’avais du mal à comprendre ses mots, puisqu’il n’articulait pas vraiment. Avec une rudesse dans ses commentaires, le client aida Lou à se relever, sans tendre une main à mon attention, me laissant par terre. Allongé, donc, j’étais les appuyé sur mes deux coudes, ne sachant trop que faire. Un peu perdu, en fait. Beaucoup. Tout était allé trop vite, alors que je n’étais pas très vif, sauf lorsque j’étais dans les branches d’un arbre à couper.

    « C’qu’il est pas malin l’autre troufion d’faire pleurer et tomber les mamzelles comme ça ! »

    Péniblement, je me relevai en baissant la tête, n’osant pas croiser le regard du monsieur. Je me sentais très mal à l’idée que Lou s’était peut être fait mal. Et je me sentais très mal, parce que l’homme s’était adressé à moi mais je n’avais strictement rien compris à ce qu’il venait de dire. Et je n’avais pas été assez attentif pour lire sur ses lèvres, d’autant plus qu’il me semblait avoir mangé et mâchouillé quelques mots dans sa phrase. En bref, je lâchai un regard suppliant à Lou, puisqu’elle savait que je n’avais rien compris. Enfin… je l’espérais. Je tendis une main interrogative en direction de Lou, comme pour lui demander la permission de la toucher, répondant évasivement à l’homme avant de reporter toute mon attention vers mon amie. Je n’avais pas oublié ses larmes, un peu plus tôt, avant que je fasse à nouveau preuve de mes capacités époustouflantes à tomber, et de celle que j’avais acquises en douze ans : faire tomber les autres.

    « Désolé… je suis désolée… Ca va, Lou ? Je… je suis so sorry again… Je n’ai pas changé… oui… Je… ne… »

    Ma respiration était un peu erratique. J’avais l’impression que de nouvelles larmes avaient pour but de dégouliner franchement à mes yeux, et je me sentais ridicule. J’étais du genre discret, lorsque je ne tombais pas, et déranger les gens était ma plus grande frayeur. Et lorsque j’étais comme à cet instant le centre de l’attention, dans le sens où j’étais responsable de notre double chute, je pleurais facilement. Oui, j’étais un mec. Oui, j’avais dépassé les vingt cinq ans. Et pourtant, à la moindre contrariété, j’avais la larme facile. Un autre moyen aux petits malins de se moquer de moi ? Bien sûr… mais à ce niveau, j’avais cessé de lister ce qui pouvait m’attirer des moqueries. Je me passai une main nerveuse dans la nuque, mordant fermement dans ma lèvre pour retenir les larmes de détresse qui menaçaient, détestablement, d’en sortir. Je répétai :

    « Tu vas bien ? Tu… tu ne t’es pas fait mal ? Oh, Lou… je suis tell-tellement dé-désolé ! Tu… tu m’as manquée. Que… »

    Un Antonin qui essayait de faire la conversation, ça n’était pas très intéressant. Et je laissais ma phrase retomber, me cachant derrière mes cheveux longs. D’ailleurs, où était donc ma casquette ? Elle avait du tomber en même temps que moi. Mais elle n’était pas importante, Louise l’était. Parce que c’était une personne de connue dans un monde où tout était devenu… hostile. Le client qui était intervenu était parti, sans que je ne m’en rende compte, jugeant certainement qu’en réalité, je n’étais pas très menaçant. Je n’en avais pas l’air, et c’était vrai que je ne l’étais pas, malgré la musculature demandée par mon métier et mes envies incessantes de périples dans tous les milieux. Je m'humectai les lèvres, décidé, finalement, à compléter ma phrase.

    « Que... qu'est ce que tu deviens ? Je... je suis désolé... je suis un peu... 'fin... c'est... c'est peut être perso... »

    Mes mains reprirent leur balai, se frottant l'une contre l'autre, m'arrachant par moment une petite grimace, lorsque je râpai sur les écorchures.
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MessageSujet: Re: Nothing's ever built to last [Livre I - Terminé]   Mar 14 Mai - 22:27

Il relâche mes mains abruptement, me les laissant alors incroyablement vides à l’instar de mes yeux craintifs qui fuient aussi sec les siens. Je commence à être habituée à me faire jeter et malgré tout, ça me pique un peu à la poitrine. Je n’ai pas le temps de réagir face à son soudain recul car il m’agrippe le poignet aussi rapidement. Mon allure frêle et malade joue bien en ma défaveur, allié à la surprise, je tombe vers l’avant subitement. Je pousse un cri d’étonnement et puis, je perçois le son de ma, notre chute. Le son avant l’image, oui. J’ai un moment de blanc durant lequel mon pitoyable organe aortique s’exprime avec véhémence. Il a peur de tomber lui, amusant. Quand je commence à émerger du chaos environnant, je remarque j’ai atterri à moitié sur le carrelage du supermarché à moitié sur Antonin. J’ai une légère douleur au niveau de mon épaule et un peu de ma hanche mais rien de cassé. L’enveloppe ne l’est pas, le contenant, c’est une autre histoire sans rapport direct avec cette scène. Si mon vieil ami affiche toutes les nuances du vermeil, moi, je suis définitivement livide et perdue. Perdue au milieu de l’incompréhension. Quand des bras me repêchent du sol, mon premier réflexe est de vouloir m’agripper au pull de mon comparse. Mais le tissu m’échappe des mains quand on me remet brusquement sur pieds. Je titube et l’étranger me retient d’une poigne ferme. Je ne réagis pas, toujours sonnée par notre raté et la énième gaffe en moins d’une heure que nous avions causée. Lui par une gentille maladresse, moi par un désespoir dérangeant. Nous sommes une catastrophe, un cataclysme au milieu de ses rayons ridiculement étroits et peu approvisionnés. Ce qui n’est pas au goût du client qui se met à engueuler Antonin juste sous mes yeux. Il ne prend pas en considération ma version, ne demande même pas ce qu’il s’est passé. Non, il blâme directement l’homme à terre. Pourquoi il a ses mains sur moi ce mec odieux ? J’émerge enfin de ma phase étourdie pour ôter violemment mon poignet de ses gros doigts, ça ne l’arrête pas dans sa tirade. L’autre trouffion ? Je rêve. Et mon ami qui semble tellement honteux, confus. J’ai envie de massacrer ce type. C’est viscéral. Mon désarroi bascule instantanément en colère sourde et froide. C’est comme ça en ce moment. Je passe d’un état à l’autre sans crier gare. Les flammes de cette rage nourrissent ma folie, toute ma gêne et ma réserve bancale s’évaporent dans cette hargne. Je me montre sèche et impitoyable avec le fauteur de trouble.

« La « mam’zelle » ne vous a pas sonné. De quel droit vous permettez-vous d’insulter mon ami ? Fichez nous la paix et mêlez-vous de vos oignons ! »

Je l’observe, lui et ses orbites révulsées. Il ouvre la bouche, je le coupe et lui indique du doigt la sortie.

« La porte est par là, au revoir. »

Je lui tourne le dos aussi sec pour m’enquérir de l’état de mon protégé. Je suis un peu frémissante après l’attaque que je viens de mener mais je n’y fais plus attention. J’éclipse pour un instant mon égocentrisme effarant pour laisser place à l’inquiétude. Mon indifférence se transforme en quelque chose comme de l’intérêt. Mais j’ai du mal à en reconnaitre la couleur, je ne l’aperçois plus qu’à de rares occasions et seulement avec le seul être qui partage ma vie depuis que mon âme a délaissé ce corps. C’est du mauve foncé mais c’est toujours mieux que du gris abimé. Je visse mon regard sur la silhouette voisine. Sa culpabilité me lamine le cœur et les poumons, je rate un battement, je respire à peine.

« C’est moi qui suis… terriblement désolée. Il... Il est parti... Ça va... aller....?»

Ces mots sonnent faux, ils me font mal aux tympans. Il me tend la main, je la prends et l’examine. Je préfère cent fois me plonger dans cette analyse que dans ses prunelles. Ses mots engendrent un tourbillon de douleurs, ses égratignures font saigner mes plaies internes et puis, je m’avoue vaincue en relevant la tête pour m’emparer de ses yeux. J’y lis un malaise et une émotion dévastatrice pour ce qu’il me reste de chair.Je ne parle pas, garde sa main dans la mienne. Je vois qu’il est en difficultés face à notre conversation… ma… enfin, non je suis muette et je n’essaie pas de communiquer. Je suis juste là à subir avec lui les tracas de notre gaucherie. Il est désarmé face à mes réactions taiseuses et pourtant, je le laisse faire la discussion, seul. Incapable de savoir quoi faire. Je retire mes doigts des siens quand il me pose une interrogation qui m’abîme à chaque syllabe. Sans en prendre conscience, mes propres bras m’entourent comme si tout ce que je conservais d’humanité risquait de flancher, de se décoller pour délivrer dans toute sa splendeur la morte vivant que je suis. Je ne réponds pas. Non, je ne le peux pas. Il se frotte les paumes, il grimace. Alors que je tais toujours la moindre réponse, je revois ses larmes à peine compte tenues d’un peu plus tôt. Je lui ai manqué. C’est un grain de sable au milieu de mon Océan de tristesse. Mais il compte et ça m’effraie. J’ai soudainement si froid à nouveau, je me sens tellement insignifiante face à cet homme vulnérable, tellement … pure, authentique. Vrai. Oui, Antonin est tout ce que je ne serais plus jamais, je suis son antithèse. Nous risquons de nous détruire chacun en nous côtoyant. Je suis son malheur, il est un bonheur auquel je dois me refuser si je ne veux pas dégringoler plus bas que les souterrains que je me suis fabriquée. Je pose ma paume sur son bras, l’obligeant à cesser son petit jeu morbide avec ses mains blessées. C’est ironique venant de moi. Je délie enfin ma langue pas pour répondre à tout ce qu’il m’a dit mais pour apaiser ce que je peux. Les lésions physiques… Pour les autres, je suis sans doute encore plus désavantagée que lui. Je ne peux y rien faire.

« J’ai dû désinfectant à la maison. »

Je l’invite alors que nous avons à peine troqué quatre morceaux de dialogue, plusieurs cascades de coups. Je deviens claustrophobe ici. Et je ne peux pas l’ignorer. Je ne peux plus en fait. Pas depuis que ses larmes me gardent captives.

« Et de quoi manger. »

Je me prends à jouer la bienveillance en pleine apocalypse. Si je l’amène chez moi, je serais forcée de lui raconter la décennie qui nous a séparés. Mais si je le laisse ici… Maman sera contente de le retrouver, elle aussi… Aussi ? Suis-je heureuse d’avoir croisé sa route ? Si quelqu’un me redéfinissait la joie, peut-être que je parviendrais à situer mon amalgame de sentiments.

« Enfin… si… si tu veux… seulement… »

Je me mords la lèvre et m’essaie dans la plus pathétique des remarques en me détournant de lui visuellement.

« Je… Tu… Tu… m… Ce n’est pas ta faute ce qu’il s’est passé. »

Les conserves, l’homme, nos roulades au sol. Je vais sûrement avoir une jolie ecchymose au niveau de l’épaule voir de la hanche. Je ne m’en soucie guère. Le bleu sur ma peau, c’est davantage une manifestation de cette vérité, je suis encore partiellement en vie. Pas pour le meilleur mais bien pour le pire. Toujours le pire.
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MessageSujet: Re: Nothing's ever built to last [Livre I - Terminé]   Mer 15 Mai - 20:29

    J’avais l’impression qu’elle m’échappait, que je n’avais plus le droit de la toucher lorsqu’elle retira ses doigts de mes mains, et ma bouche se dessécha. Je ne pouvais pas supporter faire du mal à quelqu’un, ma culpabilité pouvait me ronger sans que je m’en rende compte. J’étais quelqu’un de particulièrement simple, je ne me cassais pas la tête sur des problèmes qui n’en valaient pas la tête. Les choses étaient généralement claires pour moi : faisables, pas faisables. Bien, pas bien. Gentil, et inconnu. La méchanceté, je n’y croyais jamais vraiment, préférant voir dans l’attitude de l’autre une souffrance, ou un besoin d’aide, ou une erreur, involontaire, de la part de l’un ou de l’autre. Mon cœur fit un nouvel arrêt, avant de partir sur le rythme du vol du bourdon dans ma poitrine, lorsqu’elle posa sa paume sur mon bras, pour me demander d’arrêter de maltraiter mes mains égratignées. Je ne m’attendais pas à ce qu’elle fasse un geste dans ma direction, mais je l’accueillis avec le respect qu’il se devait, et je souris à ma meilleure amie… ma seule amie… mon ancienne amie… je n’arrivais pas à choisir. Avait elle était la meilleure ? Oui, c’était bien la seule personne à qui je m’étais autant attachée dans un lieu. C’était la seule personne que j’avais longtemps regrettée pendant les moins qui avaient suivi le déménagement. J’avais compris tôt que les amitiés longues distances, c’était très dur voire impossible. Je ne me faisais jamais d’illusion plus qu’il n’en fallait. Et j’espérais que la prochaine fois nous allions rester plus longtemps dans la même ville. Et immanquablement, mes parents commençaient à discuter d’une nouvelle destination. Ca n’avait pas facilité ma socialisation… Je me mordillai la langue, en souriant. Je n’arrivais pas à ne pas sourire, parce que… malgré le fait que j’aie peur de l’avoir blessée, malgré le fait que mes parents étaient certainement morts, que ma vie ne serait plus jamais la même, que le monde était en guerre… j’avais Louise en face de moi, ce qui était quand même la chose la plus… extraordinaire qui m’était arrivée en deux semaines d’errance.

    « J’ai du désinfectant à la maison. Et de quoi manger. Enfin… si… si tu veux… seulement… Je… Tu… Tu… m… Ce n’est pas ta faute ce qu’il s’est passé. »

    Mon sourire s’élargit sous sa proposition. J’avais de la chance. J’avais beaucoup de chance. La retrouver, là… c’était inespéré. Qu’elle se souvienne de moi, c’était magique. Que rien ou presque rien n’ait changé entre nous, du moins j’en avais l’impression… c’était… je ne savais pas comment décrire ce fait. Le terme d’inespéré me paraissait vraiment beaucoup trop faible, là. Jamais je n’aurai pu croire, en arrivant à Louisville, qu’elle ait pu y être encore. Je me demandais si d’autres allaient se souvenir de moi, se souvenir des Joyer, de ces fous qui parlaient de la Terre comme si c’était un pamplemousse, et des plaques tectoniques, comme si c’étaient de vieilles connaissances « Tu te souviens lorsqu’on est passé voir Nazca ? Et Juan de Fuca « « Oh oui ! Juan ! C’est tellement magnifique ! J’espère qu’on pourra passer voir Scotia dans les années à venir ! Ce serait une telle chance pour Antonin ! ». Ce serait une telle opportunité pour un gamin de douze ans de voir la Plaque Scotia,… mes parents étaient particuliers, je le savais déjà à cet âge là. Peu soucieux de ce qui pouvait être bon ou mauvais pour moi. Peu au courant en fait. Lorsque je m’étais cassé la jambe, je devais avoir six ans, Maman s’était dit qu’il fallait peut être faire quelque chose lorsque j’avais refusé de me lever le lendemain matin. Au Brésil, c’étaient quatre jours que je m’étais perdu, et mes parents ne s’en étaient aperçus que quinze heures, et n’avaient alerté les services de police qu’un jour et demi après… Je me demandais si Lou s’en souvenait… et je pensais à ses parents. Hum… à sa mère plutôt. J’écoutais beaucoup, je parlais peu, j’observais constamment lorsqu’on me parlait. Pour moi, tout était un langage. Une grimace se transformait en sourire, une petite ride, en souci, un soupir en cascade rafraîchissante. Je penchai légèrement la tête sur côté, mes cheveux cachant mes yeux, comme un trésor que je refusais de dévoiler. J’avais cette manie de me réfugier derrière mes cheveux lorsque j’étais devant quelqu’un, comme pour disparaître un peu mieux. Généralement, je rentrais aussi inconsciemment la tête entre mes épaules, et je me fondais dans l’ombre. Mais bon. En tout cas, je sentais comme un malaise chez Lou, qui n’avait pas sa place là. Je m’approchai de Lou, brisant un peu plus la distance entre tous les deux. Je voulais qu’elle comprenne que rien n’avait changé pour moi, ou presque.

    « Ce ne sont que quelques égratignures, Lou,… tu… je peux t’appeler Lou, hein ?, mais… oui, bien sûr… mais… je ne veux pas déranger. Ta ta maman est là ?… »

    Je ne savais pas où étaient mes parents lorsque la guerre avait débuté, je ne savais pas s’ils étaient morts, si j’étais désormais orphelin. Etrangement… je n’y pensais pas, et j’y étais… insensible. Peut être parce que c’était trop loin, pour abstrait pour moi. Je n’avais jamais été confronté à la mort, je n’avais jamais été mis devant les faits et j’étais toujours épargné, actuellement. Je me mordillai la lèvre, faisant tomber une autre mèche de cheveux devant mon visage. C’était étrange. Si j’établissais le contact visuel avec Lou, je me perdais dans ses yeux, c’était, étrange. J’avais ce quelque chose d’innocent, de perdu, de naturel et de naïf, lorsque j’étais face à Lou. Je n’avais jamais eu d’armure, de muraille, ou quoi que ce soit et on lisait sur mon visage comme sur un livre ouvert. J’entendais soudain sa voix, forte, même à mes oreilles, rabrouer l’homme qui lui était venu en aide et qui m’avait semblé si… méchant avec moi. Un peu deux d’tension ? Certes.

    « Merci. Tu sais, je… je ne crois pas que… qu’il ait voulu mal faire, il voulait juste… t’aider à te lever. Mais… mais bon, merci. Tu veux que je te porte quelque chose ? »

    Profitant d’une excuse pour me retourner, je gardai un contact physique avec Lou en touchant sa main, mais je fis dans un même temps volte face, à la recherche de ma casquette. En un mot comme un autre, je m’essayai à une cascade physique dont j’étais incapable de voir le bout et je m’emmêlai tout seul dans mes propres membres, manquant de tomber, une nouvelle fois. J’éclatais d’un rire discret, qui ne faisait pas vraiment de bruit à mes oreilles.

    « Je suis un cas irrécupérable… Tu… tu vois ma casquette quelque part ? You think your mom remembers me? »

    C’était étrange… plus les minutes passaient avec Lou à côté de moi, plus je me sentais… d’humeur bavard. J’étais totalement en confiance avec la jeune femme, comme si nous avions encore treize, quatorze ans, et que nous nous promenions après les cours, n’ayant guère l’un comme l’autre envie de rentrer chez nous. Soudain, une question coula de source et même si elle ne vint que quelques secondes après la précédente, elle n'avait aucun rapport avec ce dont je parlais juste avant. Je ne m'étais pas aperçu que j'étais passé en anglais et je ne m'en aperçus pas davantage lorsque je demandai:

    « I thought you wanted to go to Louisville, why ... you are here on vacation? »
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MessageSujet: Re: Nothing's ever built to last [Livre I - Terminé]   Jeu 16 Mai - 22:31

Son sourire s’élargit à mon timbre ascendant et descendant. Je ne mérite pas un tel rictus, personne sain d’esprit n’a envie de m’offrir pareil expression tout en me fixant ou en conversant avec moi. Antonin m’a déjà prouvé par le passé à quel point il n’est pas tout le monde et encore moins personne. Ça m’inquiète de le confronter ainsi à cette créature incohérente, celle que je suis. Et si je l’abîme ? Si je lui enfonce plus de larmes dans ses paupières ? C’est dur, vraiment dur de se détacher d’un être provenant d’un passé glorieux, à demi-idéalisé par une éternité d’obscurité. Dur de devoir claquer la porte à quelqu’un d’aussi doux… et d’attrayant. Mon vieil ami ne s’est jamais laissé mordre par la normalité ou la pâleur du dehors. Lui ne s’est pas laissé contaminer par les êtres gris et leur jeu sadique. Son regard me fuit et je l’imite. Quand mes yeux percutent les siens, je me sens comme Icare volant trop près du Soleil. Je me sens tellement stupide face à lui qui a conservé toutes les déclinaisons de sa personnalité. Un fossé temporelle nous sépare et nous garde de reprendre notre amitié là où nous lui avions dit au revoir. Dans ce gouffre, je peux apercevoir toutes mes erreurs, tous mes faux pas. Je pourrais sauter, les embrasser pour le retrouver peut-être de l’autre côté. Sauf que rien n’est aussi simple. Même mes mouvements pour éviter ses prunelles sont compliqués à exécuter. Je nous crois de plus en plus séparés alors que le silence creuse des douves entre moi et les autres – et lui. Je suis ridicule avec mes débris de conversation et mon allure déglinguée. Ma paume rencontre mon autre bras et je serre mon coude de cette main pour me rappeler que je suis toujours là mais bien immobile. Il abolit alors notre mutisme en sautant très naturellement parmi l’étalage de mes démons. J’ai envie de le prendre à nouveau dans mes bras pour saluer son exploit mais je ne parviens qu’à le fixer, le cœur pesant aussi lourd qu’un sac de petits clous rouillés. Les bouts de métal grésillent quand il demande la permission. Suis-je d’accord ? Là n’est pas la question. S’il n’ose pas m’appeler Lou… C’est que je dois l’effrayer quelque part. Ou qu’il a du mal à croire que ça soit moi. Il continue et j’hoche de la tête maladroitement, un peu de oui et un peu de non – un non-sens.

« Non, bien sûr, tu ne … la… nous dérangeras pas. Oui, elle est …toujours là.»

Ma petite altercation avec l’inconnu discourtois lui est parvenue sans problèmes. Je n’ai pas cherché à régler le volume de ma voix et maintenant j’en éprouve un peu de honte. Face à sa gentillesse, ma propre cruauté me saute à la figure. D’habitude, je m’en fiche. D’ordinaire, rien ne me touche, je ne ressens plus rien après tout. Mais sous ce regard – celui que m’adresse directement le passé, je plie. Je me mords la lèvre nerveusement et contourne soigneusement le chemin vers son visage. Ma voix se fait étrangement ferme, presque tranchante.

« Je n’ai pas aimé sa façon de te traiter. Et non, ça ira. »

Sa main sur la mienne m’apaise et me tue en même temps. Il s’emmêle un peu. Je ne sais pas si je dois attribuer le mérite de ces gaffes à l’émotion qu’ont provoquées nos retrouvailles ou à sa maladresse naturelle. Je m’enfuis peu de temps après son éclat de rire afin de reprendre mon sac qui est tombé à terre un peu plus tôt. Je reste accroupie prétextant regarder à l’intérieur de ce dernier pour me dérober à ce jugement qui s’opère sans mon bon vouloir. J’ai un sourire intérieur qui ne se manifeste pas à l’extérieur face à sa première remarque puis tant que je suis toujours recroquevillée et près du sol, j’analyse les environs pour retrouver sa casquette. Il repasse alors en anglais et je grimace. Je dois me répéter sa phrase pas pour la saisir mais pour trouver quoi y répondre. En vérité, je pense qu’elle se souvient vraiment bien de lui. Elle a toujours préféré Antonin à … Lucas. A l’époque, elle me disait de me méfier du jeune Asling. Elle avait tellement raison…

« Je crois bien, oui. Après tout, elle avait pris l’habitude de nous donner des sparadraps pour te raccommoder quasiment tous les jours. »

Je crains déjà leur discussion et surtout les espoirs que ma génitrice nourrirait à mon égard. Un ami revenu de loin, elle va croire que ça suffit à me redonner la pêche. Elle va se bercer d’illusions et je continuerais à mourir lentement. J’aurais juste un spectateur en plus. Non, je ne veux pas qu’il ait ce rôle. Il ne lui convient pas. Mais c’est trop tard, je l’ai déjà embarqué avec moi à la minute où j’ai décidé de prononcer sottement son prénom. Je laisse mon attention se porter sur le lieu de nos bêtises pour retrouver ce qu’il a perdu. Chose faites relativement vite, elle se trouve sous une étagère. J’y glisse ma main pour la saisir. Il reprend la parole, toujours dans la mauvaise langue. Ce qu’il dit me fait sursauter et je heurte mon crâne sur la structure métallique servant de rayon à l’enseigne. Je grogne et me relève, une main sur la tête, l’autre tenant le couvre-chef de mon interlocuteur. Son interrogation a provoqué un déluge et j’exagère ma douleur à la tête en frottant excessivement fort la future bosse sur mon cuir chevelu, pour que les larmes au bord de mes yeux passent inaperçues. J’aurais préféré n’être que de passage ici. Ne sachant pas quoi répondre et face à ma détresse grandissante, je repose moi-même ce qui lui appartient sur ses cheveux. Je me mets sur la pointe des pieds et l’aide à bien la fixer. Là je suis toujours atteinte par ce qu’il m’a demandé alors quand je redescends mes mains vers moi, elles s’égarent au milieu de leur course sur les avants bras de mon voisin comme si je cherchais à me faire soutenir. Je veux lui répondre que c’est en quelque sorte le cas, rester vague. La vieille Lou me dissuade de mentir à ce qui semblait être mon seul allié. Je ne le regarde pas, je suis calée sur son torse, les vêtements qu’il porte.

« Je suis revenue à Louisville il y a trois mois. Je … je vivais à … Ly… Lyon juste avant. »

Que j’associe à Hugo, alors je souffre automatiquement. Je m’écorche la langue sur le nom de cette ville. Puis je réalise qu’il s’intéresse et que moi, je fais l’autruche. Je ne devais pas me faire ce genre de réflexions avant. J’allais naturellement vers les autres pour les écouter.

« Et toi ? Par où es-tu passé ces dernières années ? Tes parents ? »

Je regarde son panier et puis la caisse. J’ai oublié que je dois ramener quelque chose et j’opte pour quelques conserves de ravioli juste derrière lui, le délaissant dans la foulée. On va bientôt sortir d’ici. Ici, le supermarché, pas Louisville, malheureusement.
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MessageSujet: Re: Nothing's ever built to last [Livre I - Terminé]   Sam 18 Mai - 13:53

    Je cherchai ma casquette du regard, mais je n’y mettais pas vraiment de volonté. Lou était à côté de moi. Ce simple fait, vraiment simple, évident, palpable, peut être un peu… normal, m’émouvait énormément. Les coïncidences, comme celle là, étaient… le terme de magique était le seul qui me venait à l’esprit pour les qualifier. J’étais conscient de me répéter, en pensées, mais c’était parce que la surprise était encore présente, et enflait à chaque seconde un peu plus. Comme mon cœur. J’étais heureux, à cet instant, même si je me faisais du souci pour Lou que j’avais peut être blessée. J’avais peur de cesser de la toucher, par crainte qu’elle ne s’évapore sous mes yeux étourdis. Je voulais garder un contact physique, même volatil, avec elle, pour m’assurer qu’elle restait présente. Lorsqu’elle m’assura que sa mère se souviendrait de moi, mon sourire s’élargit davantage, de hâte de la voir. Je n’avais de la mère de Lou que de vagues souvenirs de jeunes adolescents, mais elle avait toujours été adorable avec moi. Bon, après, il fallait être franc, la plupart des adultes étaient adorables avec moi, et je supposais que mon air constamment perdu aider à m’attirer la sympathie chez les adultes, autant qu’il attirait, plus certainement qu’un aimant, les moqueries et les quolibets des autres enfants. Je n’avais pas perdu cet air… ahuri, faute de meilleur terme, avec les années.

    Lorsque je lui demandai ce qu’elle faisait à Louisville, la surprise se peignit sur ses traits, autant que dans ses mouvements puisqu’elle se cogna la tête. En un clin d’œil, j’étais accroupi à ses côtés, pour savoir si elle allait bien, mais déjà elle se releva, tenant ma casquette d’une main, se frottant le front de l’autre. Un pli soucieux rida le mien, et je tendis une main inquiète vers Lou, un peu hésitant. Je déglutis péniblement lorsqu’elle se dressa un peu sur la pointe des pieds pour me remettre la casquette sur mes cheveux sauvages. Mon cœur battait la chamade, mais je ne savais pas pourquoi. Toujours hésitant, j’effleurai son front, sans appuyer de peur de lui faire mal. Je ne parlai pas, c’était inutile. Que dire de plus que mon corps n’exprimait pas déjà ? Mes mouvements étaient des mots. Mon effleurement, une question. Mon souffle un peu rapide, une inquiétude. Parfois, je ne comprenais pas pourquoi les gens s’obstinaient à vouloir communiquer par la parole. Un rien suffisait à tout exprimer et plus encore. Un frisson, lorsqu’elle posa ses bras sur les miens, valait plus qu’un long discours dans lequel on aurait pu se perdre sans avoir dit le principal. Mes yeux bleu-vert, si clairs et si ouverts, caressaient ses petites mèches de cheveux qui ondulaient sous ma respiration. Je ne me souvenais pas que j’étais plus grand qu’elle, peut être parce qu’il y a douze ans, elle me dépassait largement en taille. J’avais fait ma croissance un peu plus tard, entre la Mongolie et l’Algérie. Mais là… elle était réfugiée contre moi, et j’hésitais à la protéger en la serrant dans mes bras. Elle répondit à ma question dans un souffle, et moi je retins le mien, devant… ses hésitations. Me mentait-elle ? Je savais que des gens mentaient, mais Lou, me mentait elle ?

    « Je suis revenue à Louisville il y a trois mois. Je … je vivais à … Ly… Lyon juste avant. Et toi ? Par où es-tu passé ces dernières années ? Tes parents ? »

    Aussi rapidement qu’on en était venu à cette position, elle s’était détachée de moi, et j’avais récupéré mon panier. Ce qu’il y avait dedans n’avait plus d’importance pour moi, mais machinalement, je passais à la caisse, juste derrière Lou que je ne pouvais pas quitter du regard. C’était étrange. Je n’arrivais pas à la quitter des yeux, toujours dans cette peur de la voir disparaître, comme un mirage ayant fait son office, et retournant dans le monde de paillettes et d’illusion dont il provenait. Sans m’en apercevoir, nous fûmes de l’autre côté, et je pris, non pas de force ni d’autorité, mais tout naturellement, ce qu’elle avait dans les mains pour le porter. Je n’avais pas encore répondu à sa question, concernant mes parents, ni réagi par rapport à ce qu’elle avait dit. Je m’humectai les lèvres, une énième fois, tandis que nous sortions dans le léger froid. La silhouette de Lou se détachait sur le goudron de la ville, accentuée par la luminosité glacée d’un soleil caché par des nuages.

    « Lou… »

    La douceur, infinie, de ma voix, donnait bien plus d’information sur mon état que le simple prénom que mes lèvres avaient laissé fuir. Je repris, effleurant une nouvelle fois son épaule :

    « Lou… je suis content de t’avoir retrouvée. »

    En fait, voilà. C’était ça l’important. J’étais heureux qu’elle soit là. La surprise, toujours présente, c’était mué en une exclamation de bonheur que poussait tout mon être à chaque fois que mes prunelles se posaient sur la silhouette de Lou. Je me demandai pourquoi je ne l’avais pas reconnue au premier abord, et je me sentis coupable de ce fait. Encore. Louise, elle, m’avait reconnu au premier coup d’œil, apparemment, puisque même si elle avait joué l’ignorance au départ, elle m’avait appelée Antonin. C’était étrange, d’ailleurs… j’avais du prononcer son prénom, toujours avec cette même surprise dans la voix, ce pétillement de bonheur, ce sourire, une petite dizaine de fois depuis qu’on s’était revu. Elle ne m’avait appelé Antonin qu’une seule fois. Je déglutis. En même temps, pourquoi le prononcerait-elle ? C’était moi qui avais besoin de vérifier qu’elle était bien… elle, et bien présente, en prononçant son prénom si doux à mes oreilles, toutes les deux minutes… J’arrangeai mes cheveux, nerveusement, en les répartissant devant mes yeux. Comme si, ainsi, elle n’allait pas s’apercevoir que je la regardais sans cesse.

    « Je… Trois mois ? Tu as repris tes marques alors… Lyon ? Pourqu… Mes parents allaient bien, aux dernières nouvelles. Je crois qu’ils étaient dans les Maldives, ils n’ont pas cessé de bouger. Je… j’ai pas vraiment bougé en fait. »

    Je regardais mes baskets, parce que ça ne se faisait pas vraiment de fixer ainsi une personne. Je ne pouvais pas m’en empêcher, j’avais besoin de regarder Lou. Pour vérifier qu’elle était vraiment là. Je me passai main nerveuse dans la nuque, et mes écorchures que j’avais déjà oubliées se rappelèrent à mon bon souvenir.

    « Mongolie, Algérie, Croatie… Fr…, oui, j’étais retourné en France. Pourquoi ne l’avais-je pas contacté à ce moment là ? C’était une bonne question. Ca faisait déjà 5 ans que nous nous étions dis au revoir. Je n’avais pas son numéro de portable, ni sa nouvelle adresse. Juste le souvenir de Louise, celle qui m’aimait bien, à Louisville. France, donc. Angleterre et là, je viens des Pays Bas. Je… je ne suis jamais allé à Lyon. »

    C’était amusant de voir que j’avais voyagé dans bien plus de pays que tous les gens que je pourrais croiser dans ma vie, j’avais habité dans douze pays différents, et j’en avais traversé bien davantage après tout, mais je n’étais jamais passé par Lyon. Je cherchai du regard la rue que nous devions prendre pour nous rendre chez Lou, mais il s’avéra bien vite que je n’en avais aucun souvenir. J’étais débrouillard, mais j’étais aussi… distrait, par moment. Là, tout de suite, j’étais même incapable de retrouver le chemin de la mairie. Ma mémoire me faisait défaut, et dans un univers de métal, goudron, et d’industrie, mon sens de l’orientation était déboussolé. Je ne m’étais jamais perdu dans la campagne, ou dans la forêt, mais dans les villes, c’était comme si je perdais contact avec ce qui me permettait de tenir un cap. Le nord, le sud, les points cardinaux s’évaporaient dans les forêts de panneaux et les méandres formés par les rues, qui me rappelaient, comme de lointains cousins des stolons des fraisiers, les labyrinthes de racines que possédait chaque arbre centenaire que j’avais pu fréquenter. Et même ceux que je n’avais jamais croisé, bien évidemment.

    « Euh… c’est… par où, chez toi ? Je… c’est bizarre de retourner là où j’ai déjà habité. C’est… la première fois. »

    C’était la première fois que je croisais une connaissance d’avant. C’était la première fois que j’étais dans une ville que je connaissais déjà, que j’avais déjà connu. Et c’était vraiment, mais vraiment perturbant.
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MessageSujet: Re: Nothing's ever built to last [Livre I - Terminé]   Dim 19 Mai - 22:24

Je me demande ce qu’il voit quand il me regarde. Sa réalité est-elle déformée par son optimiste et son grand cœur ? Est-ce que je suis aussi épanouie qu’avant dans ses yeux ? Je sais que le monde doit sembler plus beau, plus accueillant dans ses prunelles. S’il est resté celui que j’ai connu, ça doit forcément être le cas. C’est pour ça que j’ai toujours été attiré comme un papillon par la flamme. Je sais qu’ils n’en avaient pas conscience, ni Lucas, ni Antonin, pas même ma propre mère, mais cette part de ténèbres, je l’ai toujours eu au fond de moi. J’arrivais avant à passer au-dessus et je m’entourais de gens détonnant pour maintenir le rythme. Des personnes comme celui qui est là à mes côtés. D’un éclat de rire, ils arrivent à vous injecter la vie et toutes ses nuances d’éclats. Moi, je n’ai fait que m’abreuver de leur lumière et ça me suffisait pour continuer à respirer. Puis j’ai été écartée de tout ça à mesure que les années ont défilées. Je les ai tous perdu. Il ne me restait qu’Hugo. Il illuminait mon quotidien, il était suffisant. Je le croyais. Est-ce que j’ai fini par absorber toute sa splendeur, tout son éclat ? Est-ce pour ça qu’il est parti avec une autre ? Je reprends mes boites après avoir payé la caissière en rentrant la tête dans les épaules. J’attends Antonin une fois à l’extérieur. Je referme davantage mon blouson alors que le vent s’engouffre dans ma crinière indisciplinée. Sept mois que je m’accroche, que je tombe, que je me reprends. Je suis lasse. Heureusement, je ne suis pas bien longtemps seule avec mes succubes, mon ami me rejoint assez vite. Je le laisse s’emparer de ce que je porte à contre cœur. Ses mains sont écorchées après tout… Je lui jette un regard anxieux que je camoufle maladroitement en changeant furtivement de trajectoire visuelle tout en le remerciant.

En fait, je suis bien incapable de me montrer aussi froide et aussi distante avec lui qu’avec les autres. Je ne lutte même plus pour l’instant. Mon nom coule dans sa bouche comme un trésor que je ne suis pas, il le répète à nouveau comme pour effacer le doute que j’ai eu la première fois. Ça me heurte un peu quand il prononce mon prénom, ça me choque vraiment quand il affirme être heureux de me retrouver. Il se méprend tellement sur moi. Il ne comprend pas que je ne vais lui causer que des problèmes, que je suis un problème tout court. Il devrait être navré de m’avoir croisé et fuir tant qu’il le peut. Je m’en voudrais de le ternir lui aussi. Je sens à quelques reprises ses yeux sur moi, je crois qu’il s’inquiète et ça me fait peur. Ce que je m’apprête à lui répondre me tétanise mais c’est la vérité. Quand il est parti, j’ai été très triste.

« Tu m’as vraiment man… Manqué Antonin. »

Je me mets à balbutier comme lui, pas que sa propre gêne provoque la mienne, je n’ai juste plus l’habitude de parler de sentiments depuis plus de trois mois désormais. Les miens sont tellement morts. Il me donne l’impression d’être une enfant, que le temps ne s'est jamais s'écouler depuis que nous nous sommes vu la dernière fois il y a si longtemps. C’est simple, être avec lui a toujours été très simple. Il ne fallait pas faire d’efforts pour s’accommoder à sa présence ou s’accorder à lui, ses pensées, ses réactions. Pas de mon point de vue en tout cas. Il s’est toujours montré agréable, facile à vivre. Je ne m'étais jamais disputer avec lui d’aussi loin que je me souvienne. Je ne vois d’ailleurs pas comment on peut en arriver à se chamailler avec lui. Oui, mon vieil ami est comme ça. C’est rare de croiser des personnes aussi… humaines. Son humanité et mon cadavre ne feront pas bon ménage comment ne peut-il pas s’en rendre compte ? Je n’ai plus rien à perdre et lui il a tout à mettre en jeu. Rester mon ami ne lui apportera rien de bon. Il revient sur ce que j’avais répondu un peu plus tôt et je me mords la lèvre. Heureusement, il ne finit pas son pourquoi. Cela aurait pu être fatal pour moi, pour lui, pour nous. Je ne sais pas comment j’aurais pu réagir si j’avais été forcée de répondre à ça. Pour Louisville, j’articule vaguement.

« Oui, on peut dire ça. »

Ai-je encore l’impression d’avoir des repères ? Peu importe ma position, le lieu, le passé... Je ne me suis pas perdue, non. Ce sont les autres qui m’ont perdu. Je contracte mon dos quand une seconde bourrasque me fait frissonner. Je suis relativement étonnée qu’il n’ait pas continué de voyager avec ses géniteurs, bien que loufoques, j’avais toujours admiré la solidité de leur famille. Ça m’avait toujours laissé songeuse. Pourquoi s’est-il détaché d’eux ? Je n’ose pas lui demander. Peut-être plus tard ? Je ne sais pas pourquoi mais je me demande bien si une fille n’est pas derrière tout ça… Qui sait ? Mais où est-elle alors maintenant ? Je chasse tout ça d’un hochement de tête. J’imagine Antonin dans tous les pays qu’il mentionne entouré par des stéréotypes grotesques parce que j’ai du mal de me faire une représentation fidèle de ces régions. Il ajoute qu’il n’est pas passé par mon ancienne ville, comme si il devait peut-être se justifier de notre séparation, absence de contact. Je le rassure ou du moins j’essaie en posant mes yeux dans les siens.

« Tu n’as rien raté, crois-moi.»

Je ne suis plus douée pour faire la conversation. J’ai du mal de m‘intéresser à l’existence tout court, la mienne, celle des autres et à toutes ses manifestions. Et encore pour lui, c’était différent. Je n’ai plus parlé autant depuis … Sauf avec ma mère et encore. J’ai du mal de m’y réadapter, de faire des efforts. J’espère ne pas vexer mon interlocuteur parce que vraiment, il est le seul qui me donne envie d’en faire. Et c’est mauvais, vraiment mauvais. Je me dis que c’est passager et que je ne peux pas tomber plus bas. J’ai déjà les attentes de ma génitrice sur les épaules. Il ne peut pas en rajouter une couche pour si peu ? Tout se mêle et je préfère ne plus y penser. Il me détourne de toute manière de tout ça. Je ne trouve pas vraiment ça étrange qu’il soit un peu paumé au milieu de la bourgade. Après tout, il a dû emmagasiner d’autres lieux, d’autres visages. C’est l’avantage des globetrotters, tout est fugace, moins douloureux selon moi. C’est pour ça qu’il ne m’a pas non plus identifiée de suite. La première fois qu’il revient sur ses pas ? Je suis un peu surprise mais ne le montre pas. A la place, je prends naturellement sa main dans la mienne, noue ses doigts aux miens. Je n’ai pas l’impression d’être moi avec lui, je ne me méfie pas de lui à vrai dire. Nous sommes deux mômes qui se retrouvent. J’ai envie de résumer tout ça à ça pour le moment.

« Je comprends et ce n’est pas grave. Suis-moi, c’est par là. »

Je ne lâche pas sa paume durant les dizaines de minutes qui nous séparent du supermarché à chez moi et je ne dis rien grand-chose. Je l’ai dit… je suis une piètre compagnie. Je préfère profiter du contact qui me lie à lui, comme si ça me donne le droit d’oublier un peu, d’être la Lou qu’il aurait fallu que je sois, d’être à nouveau une gamine. Je dois défaire ce lien cependant quand nous arrivons sur le seuil de la maison. Je ne veux pas que ma mère se fasse une fausse joie. Un peu nerveuse à l’idée qu’elle puisse croire qu’il peut me sauver ou que sais-je, je m’attarde sur le perron.

« Tu te souviens un peu de la maison ? Et plus particulièrement de cet arbre ? »

Je lui désigne un vieux chêne sur le côté de la maison. Il l’avait déjà grimpé plusieurs fois. Les branches arrivaient plus ou moins à la fenêtre de la salle de bain. Avant d’ouvrir la porte, je met un doigt devant ma bouche en signe de silence et j’ajoute à la suite.

« Je crois que ma mère se repose à cette heure-ci, on va rentrer sans faire de bruits. »

Je délivre l’entrée très prudemment et invite Antonin à me rejoindre. Je jette un œil dans le salon où ma mère s’est assoupie, reprend la main de mon ami et grimpe l’escalier jusqu’à ma chambre. Celle que j’avais ado. Elle est petite mais confortable avec mon grand lit de deux personnes qui prend presque toute la place, mon bureau, ma garde robe et un autre meuble de rangement. Je referme derrière moi et le débarrasse de mes raviolis que je pose sur ma commode. Je descendrais ça tout à l’heure. Avant d'aller chercher le désinfectant dans la salle de bain, je réévalue ses plaies en prenant ses mains dans les miennes.
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MessageSujet: Re: Nothing's ever built to last [Livre I - Terminé]   Mar 21 Mai - 17:42

    « Tu m’as vraiment man… Manqué Antonin. »

    Ca me fit bizarre de l’entendre balbutier. Bizarre dans le sens, ou généralement les gens ne balbutiaient pas, pas devant moi voulais-je dire, sauf pour se moquer de moi. Et il état clair que Lou ne cherchait pas à se moquer de moi, je l’en pensais, d’ailleurs, incapable. Mais ce qui me fit encore plus étrange, ce furent ses mots. Non. Juste le dernier mot qu’elle prononça. Ma bouche se dessécha une fois de plus. Mon cœur explosa. Ma respiration s’affaiblit. Antonin. Mon nom complet, j’avais peu l’habitude de l’entendre. J’entendais plus des « Hey ! Joyer ! » ou tout simplement « Toi là bas ! »… Antonin. C’était personnel. Et plus encore lorsque c’était Lou qui prononçait ce mot, mon nom. Je frissonnai, alors que je n’avais pas froid, enfoncé dans un sweat qui pour le moment me suffisait. Je frissonnai, sans raison. Antonin. Trois petites syllabes que seuls mes parents prononçaient régulièrement, lorsque je les avais au téléphone ou sur l’ordinateur. Et encore… Je ne pouvais rien dire. Je la laissai parler, me répondre, lorsque je lui avais demandé pourquoi elle était ici, ou plutôt… si elle savait comment nous ramener chez elle. Bien sûr qu’elle le savait… elle avait habité là dix huit ans. J’étais toujours incapable de parler, lorsqu’elle m’assura que je n’avais rien loupé en n’étant jamais allé à Lyon. La ville lui avait elle tant déplu qu’elle l’appréciât encore moins que Louisville ? Je n’osais pas poser de questions, parce que sa main dans la mienne occupait tout mon esprit. Nous avions à nouveau douze, quatorze ans. Mes yeux clairs se perdaient dans sa nuque, s’étiolaient dans des replis du pull vert, léger, qu’elle portait. Mon sourire ne m’avait pas quitté, et ne me quitta pas pendant les dix minutes nécessaires à rejoindre la demeure des Victor. J’étais heureux, et je n’avais pas besoin de le dire. Nous arrivâmes sur le perron, et elle s’y attarda. Moi, je me souvins que sa mère était là.

    « Tu te souviens un peu de la maison ? Et plus particulièrement de cet arbre ? Je crois que ma mère se repose à cette heure-ci, on va rentrer sans faire de bruits. »

    En regardant l’arbre, j’acceptai de quitter Louise des yeux pour le caresser du regard comme un vieil ami. J’avais toujours aimé grimper, et je perdais toute maladresse dès que mes pieds quittaient la terre ferme, celle là même que mes parents aimaient tant. Je perdais ma maladresse dès que je m’émancipais de mes parents dans un sens ? Non, c’était trop philosophique pour moi, ça ne servait à rien de réfléchir trop, pour le coup. Dans tous les cas, mes yeux caressaient affectueusement l’écorce du vieux chêne. Je lâchai momentanément la main de Lou, effectuant un petit pas dans direction de l’arbre, avant de m’apercevoir qu’elle entrait silencieusement dans la main. J’aperçus sa mère qui se reposait, et je me concentrais autant que je pouvais pour ne pas buter, trébucher contre un coin de tapis ou une marche d’escalier. Tant bien que mal, nous arrivâmes dans sa chambre. Je n’osais pas rentrer. C’était son royaume. Je restai sur le pas de porte, hésitant à en franchir l’embrasure. Je balbutiai :

    « Lou ? Je… je peux rentrer ? »
    Je fis un petit pas en avant, essayant de tout voir d’un coup. Je ne me souvenais plus de sa chambre, et je ne devais pas y avoir mis les pieds très souvent. Oh, mes parents me laissaient gérer mon temps libre comme je l’entendais, et j’avais passé beaucoup, vraiment beaucoup d’après midi en compagnie de Louise, mais… venir chez elle, dans sa chambre, non. Aller prendre le goûter dans sa cuisine, bien sûr, passer une soirée DVD avec des pizzas, aussi. Mais entrer dans son antre. Je fis un deuxième pas hésitant. Je ne touchai à rien et la laissai saisir mes mains, trop occupé à essayer de vraiment tout voir. Pour savoir ce qu’était devenue Louise. Je n’étais pas féroce, ni rebelle, mais je dégageai l’une de mes mains des siennes pour caresser sa joue, tout naturellement.

    « C’est pas la première fois que je rentre dans ta chambre, Lou ? Je… raconte. »

    Qu’est ce que je voulais qu’elle me raconte ? Je n’en avais aucune idée. Si, en fait, je savais. Je voulais qu’elle me raconte cette dizaine d’années loin l’un de l’autre. Comment elle avait fini les cours, où elle était allée après son bac, ce qu’elle faisait comme métier. Si elle avait des amis. Si quelqu’un comptait pour elle. Je voulais combler ce vide qui existait entre nous, un peu. Laissant parler mes sentiments, je brisai pour la deuxième fois la distance entre nous pour l’enlacer, sans arrière pensée. Et aussi rapidement, je fis un pas en arrière, pour me poser sur son lit, veillant à ne rien déranger. Je n’arrivai plus à détacher mes yeux de sa silhouette, de son visage.

    « Raconte moi ta vie, Lou. »
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MessageSujet: Re: Nothing's ever built to last [Livre I - Terminé]   Lun 27 Mai - 19:55

Sa retenue se fracasse sur l’encadrement de la porte. Je ne discerne pas le son de son hésitation, je ne perçois pas les pas qu’il ne fait pas. Je suis absorbée par ma propre gestuelle, par ma propre dose de malheur. Et cette chambre, elle en est remplie de malheurs. Ici, je me confine, je m’abrite, je me ronge, je me détruis intérieurement. Ce n’est pas la cellule mais plutôt ma camisole. J’étouffe mes silences ici, j’abaisse la réalité des autres pour me figer dans la mienne. Cet endroit n’est pas accueillant. Tout au plus, il s’apparente à une photo craquelée, un décor abandonné paralysé dans un passé déjà consumé. Il n’est pas si difficile de supplanter à ce lieu mes souvenirs d’adolescentes. Je n’ai rien touché enfin… A ceci près que j’ai arraché toutes les photos des murs. J’en ai déchiré certaines, d’autres reposent d’un sommeil que je juge éternel dans le tiroir de mon bureau. J’évite de me concentrer ici, de me souvenir. Ici, je meurs ou plutôt, je ne joue plus la vivante. Je m’allonge, j’observe le plafond comme je pourrais observer la facture de mon cercueil. Oui, ici, je peux descendre sous terre sans que personne ne cherche à me déterrer. L’idée d’amener mon vieil ami dans cette pièce lugubre, sans espoir est grotesque mais je refuse de le réaliser. C’est comme si je venais de convier le soleil à admirer la nuit. Ça n’a pas de sens. Je peux prendre sa timidité pour un signe, je peux comprendre qu’il sache inconsciemment que pénétrer ici est peu conseillé. Surtout pour quelqu’un comme lui, quelqu’un de lumineux. Je me retourne quand il parle. La métaphore et sa puissante symbolique ne m’échappe pas. Voilà que la divine lumière demande si elle peut entrer dans cette salle dédiée à la mort. C’est tellement ironique, mes traits se tordent sur ma grimace-rictus. L’invité à sombrer ? Ou bien laisser la vie reprendre le pas sur ce culte morbide ? Deux mauvais choix, deux issues débouchant sur de nouveaux murs. Mais il s’agit d’Antonin que j’ai amené. Ca ne tourne pas autour des répercussions, c’est basé sur un fait. Ses mains. J’hoche de la tête prenant sa politesse pour une nouvelle alerte. Il est tellement entier, j’aurais trop peur de découper ou même d’entailler par inadvertance un morceau de ce qu’il est.

Mes méandres internes m’obligent à m’activer pour ne pas délirer et après avoir déposé les conserves, je saisis ses paumes. Chaque contact avec lui ravive une de mes terreurs et à la fois, en éteint une autre. Je ne suis pas indifférente en d’autres mots et ça ne me plaît pas d’être comme ça en connexion avec une source d’énergie directe. Quand je relève mes prunelles vers lui, je me rappelle pourquoi je me laisse électrocuter. Il ne s’agit pas de moi encore une fois mais de lui. Seulement, il n’a pas conscience. Non, il ne réalise pas. Je devrais être assez flattée par sa force pour me détourner. Cependant, ma volonté, elle succombe sans un cri dans les nuances indéfinissables qui peuplent les prunelles voisines. Une de ses mains se dégage de la mienne, je ne la retiens pas, déjà absorbée dans ma contemplation. Il effleure ma joue. Je devrais rougir, avant c’est ce que j’aurais fait. Mais je ne suis plus Lou d’avant. Au lieu de donner vie à un corps normalement en bonne santé, il ôte le peu de teinte qui réside sur mes traits blafards. Pour autant, la chaleur de ce contact me réchauffe un peu après m’avoir glacé. Je ne sais pas pourquoi je le laisse endormir ma vigilance, pourquoi j’accepte ses marques d’affections. Nous ne nous sommes pas vu depuis si longtemps et j’ai juré de ne plus me laisser approcher d’une façon ou d’une autre par un homme. Pourtant, il est là. Et il continue la discussion. J’acquiesce à sa première interrogation. Mon antre est plutôt un espace interdit – enfin il l’était. Je l’ai toujours considéré comme une parcelle de ce que j’étais, il avait été important de le garder pour moi et moi seule, à cette époque qu’il mentionne. Raconter ? Je pense qu’il parle de ça, d’avant. Il fausse cette piste alors en me calant dans ses bras pour me délaisser aussitôt. Il me rend confuse, engourdie. Je risque l’insolation avec lui. Il s’assied, je trouve ça étrange. Que quelqu’un d’autre prenne place ici, qu’il soit juste assis sur mon caveau en ayant pas remarqué qu’autour de lui, c’était le cimetière de l’amie qu’il croit avoir retrouvé.

Il veut que je lui fasse le récit d’une vie alors que si je dois parler de moi, je dois davantage mentionner la mort. Sa question ne me désarçonne pas, je m’y attendais un peu. Elle me détache de ce que je suis, de cet instant présent. Je me vois entourer ma taille de mes bras comme pour soutenir cette carcasse sans âme et puis ma langue articule mécaniquement les faits, pragmatique. Je pourrais me réjouir de son intérêt. Mais pour son bien, je ne le suis pas. Ceci est une brève biographique de la défunte Lou. Ces mots auraient dû être le commencement de mon explication mais finalement, ils ne sont qu’un début mental.

« Il n’y a pas grand-chose à dire… Après avoir décroché le bac, j’ai été vivre à Lyon et je suis devenue assistante sociale. J’ai bossé dans quelques boîtes différentes pour des services aussi différents mais touchant essentiellement à la jeunesse. Ça fait trois mois seulement que je suis revenue ici. »

J’ai parlé rapidement et je coupe court à un futur interrogatoire en me dirigeant vers la porte. Je me défile à cette première excuse.

« Je vais chercher du désinfectant, je reviens. »

Je sors. La salle de bains est juste à côté. Ça ne me prend que quelques enjambées pour l’atteindre mais quand j’arrive face à l’armoire à pharmacie, je me sens essoufflée. Mon cœur se tord dans ma poitrine mais je ne l’ai pas encore réalisé jusque-là. Pour quels motifs ? Sa question ? Son étreinte ? Sa présence là où personne ne devrait aller ? Mes doigts heurtent la bouteille recherchée, la prends en même temps que de l’ouate pour lui appliquer. Je reviens dans la chambre toujours aussi bouleversée. Je m’assieds près de lui sur mon lit et dépose sur mes genoux les objets que je porte. Avant de dévisser le capuchon du récipient, je prends les mains de mon interlocuteur et les place devant moi. J’évite encore son regard le temps de récupérer un peu de souffle puis je m’y replonge.

« Ça risque de piquer un peu. Tes écorchures ne sont pas profondes mais bon. »

Je ne sais pas ce qu’il me prend, je passe ma main sur sa tempe gauche pour caler une mèche de ses cheveux derrière son oreille. Je veux le ménager au milieu de mes enfers. Je veux l’emballer dans du papier bulle pour que sa fragilité ne se percute pas à la mienne.

« En attendant, et si, toi, tu me parlais un peu de ta vie ? Tu as vu du monde, tu as sûrement des choses intéressantes à raconter. »

Et puis, le son de sa voix parviendra peut-être à calmer mon esprit remué. Je commence à faire couler le liquide bienfaiteur sur les cotons et puis très lentement, je tiens sa paume d’une main afin de la tamponner. Je me concentre comme si cette tâche est d’une extrême difficulté. Je ne veux juste plus m’absenter dans ses yeux et je veux le sauvegarder. Je veux réparer les dégâts que j’ai indirectement causés. Je veux le préserver. Des blessures, du Monde, de moi. Et ça, à tout prix.

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MessageSujet: Re: Nothing's ever built to last [Livre I - Terminé]   Jeu 30 Mai - 18:59

    Mes yeux coulaient sur les objets, les englobant, s’imprégnant du moindre petit bout de scotch resté accroché aux murs de la chambre. Il n’y avait pas grand-chose. Ma chambre après avoir tout mis dans le camion de déménagement et dans la voiture, deux mois maintenant plus tôt, elle-même, me semblait avoir été plus personnelle. La chambre de Lou me faisait froid dans le dos. Elle n’avait pas d’âme, ce n’était pas normal. Mes yeux clairs revinrent se poser sur Lou qui répondait à ma question concernant sa vie après notre… parler de séparation était étrange. Nous ne nous étions pas séparés, nous nous étions juste… perdus de vue. Mais c’était normal, à mes yeux, parce que c’était inéluctable. Lorsque j’étais devenu ami avec elle, je savais que ça ne pouvait être qu’éphémère. Mon cœur fit une embardée lorsque je repensais à mon départ de Louisville. Ma mémoire me faisait revoir la dernière fois que j’avais passé un après midi avec Lou comme si ça c’était passé hier. La maison était vide, mes parents se disputaient à leur manière pour savoir s’il valait mieux mettre leur globe terrestre dans le camion ou la voiture, histoire qu’il ne s’abime pas, et moi, j’avais laissé mes pas me guider vers la maison de Louise, juste à côté. Mes baskets, bleues et blanches, m’avaient parue aussi intéressantes que si elles avaient su parler, lorsque j’étais arrivé devant la porte verte dans mes souvenirs, de sa maison. Ma main avait tremblé lorsqu’elle était montée jusqu’à la sonnette. Ma casquette, enfoncée jusqu’aux oreilles malgré ma tignasse déjà longue (de toute manière, j’avais toujours eu les cheveux un peu longs), réduisait mon champ de vision, ce qui m’arrangeait assez. La porte s’était ouverte sur la mère de Lou, qui m’avait toujours un peu intimidée. J’avais bégayé un timide « Je viens dire au revoir à Lou. La voiture est chargée ». Je poussais un soupir. Ce n’était pas la première fois que j’avais eu à prononcer une telle phrase à des amis, sous réserve de changer le prénom bien sûr, et la langue, mais… c’était la première fois que j’avais eu les larmes aux yeux en le faisant, malgré mes quatorze ans tout juste fêtés. Ces mêmes larmes, d’ailleurs, qui menaçaient à présent de se faufiler à nouveau entre mes cils. J’essayai de me concentrer sur ses mots, mais j’avais du mal. Bac. Lyon. Assistance sociale. Jeunesse. Trois mois. Revenue. De simples mots, qui me semblaient… creux. Non, pas creux, pourquoi pensais-je ça ? J’avais l’impression qu’elle résumait l’intrigue d’un livre, pas qu’elle avait vraiment vécu cette vie. J’allais lui poser une question lorsqu’elle s’esquiva à la salle de bain.

    « Je vais chercher du désinfectant, je reviens. »

    « D’a… d’accord ! »

    Pendant son absence, qui devait être courte, je me levai du lit pour visiter la chambre, pris par une envie soudaine. Quelle témérité… j’avais l’impression de m’immiscer dans la vie de Lou, alors que mes doigts effleuraient à présent les morceaux de scotch les petits bouts de photo restants, sur les murs. Je m’arrêtai devant le bureau, impersonnel. Non. Pas tout à fait impersonnel, une photo d’un homme avait survécu à la tornade qui avait arraché les autres clichés des murs. Un petit bruit, et je revins m’asseoir sur le lit, juste avant qu’elle revienne et me reprenne les mains. Je me laissai faire, à nouveau. Lorsqu’elle passa sa main sur ma tempe gauche pour replacer une mèche de cheveux derrière mon oreille, je me défilai d’un petit mouvement, chatouilleux.

    « En attendant, et si, toi, tu me parlais un peu de ta vie ? Tu as vu du monde, tu as sûrement des choses intéressantes à raconter. »

    Je ne retins pas un premier réflexe pour refermer la main lorsque la légère piqûre du désinfectant me surprit, et seule la main de Lou évita à la mienne de se réfugier en sécurité. J’avais souris, lorsqu’elle avait dit, un peu comme un rituel ancien d’ailleurs, mis en pause pendant une douzaine d’année, que ça allait piquer un peu. Ce n’était pas profond, mais le contact avec le désinfectant n’était jamais doux et agréable. Sa question fit écho à celle que je lui avais posée un peu, et j’ouvris la bouche pour répondre, avant de la refermer. Je ne savais pas trop. Ma vie ? Ma vie, actuellement, c’étaient nos retrouvailles. Je la regardai tamponner avec délicatesse le creux de mes mains et mes petites écorchures. Je me mordillai la lèvre.

    « Je ne sais pas trop… je suis partie en Mongolie, donc, et… j’ai redoublé une classe. Et on est parti en Croatie, à Zagreb. Et… je suis revenu en France, après mon bac, pour faire une école d’égaleur… éleur... d’élagueur grimpeur. Après, j’ai un peu bougé. Je crois que je suis comme mes parents… »

    Mon regard dériva sur Lou, ou il s’arrêta, encore une fois. Je dégageai l’une de mes mains, pour refaire tomber la mèche de cheveux qu’elle avait calée derrière mon oreille, et je m’aperçus par ce mouvement que j’avais encore ma casquette. Je rougis en l’enlevant et en la posant à côté de moi. Je dégageai mon autre main de son emprise pour me lever et refaire un tour de la chambre, en présence de Louise cette fois. Ma main s’arrêta sur un morceau de scotch et joua avec, pour le décrocher avec minutie.

    « Je ne comprends pas… pourquoi être revenue ici ? Ta Maman a des soucis de santé ? Louise… c’est étrange. Tu es la personne qui me connait le mieux au monde, je crois, mais je ne te connais plus aussi bien qu’avant, ça me fait de la peine… Tu mérites mieux que ça. Pourquoi ta chambre est elle si… »

    Je m’arrêtai. Pourquoi posais-je ces questions ? Je ne savais pas vraiment, et cela m’inquiétait un peu. Je n’étais jamais venu dans la chambre, mais je l’avais imaginée plus… Lou. Ma main effleura le bois de son bureau.

    « Désolé, je suis indiscret... Tes amis te manquent ? Tu avais plein d’amis lorsque nous étions au collège. Tu te souviens ? Tu t’étais même disputée avec… comment s’appelait il déjà ? Pierre ? Parce qu’il s’était moqué de moi. »

    Je m’approchai de la fenêtre, regardant ce que je pouvais voir du vieux chêne. Je me retournai, un sourire franc aux lèvres.

    « Assistante sociale ? J’ai été ton premier patient, client… euh… quel est le mot français ? J’ai beaucoup perdu mon français… c’est dommage… , mon sourire devint complice, creusant des fossettes sur mes joues, faisant rire mes yeux bleu gris, tandis que je rajoutai, c’est moi qui t’ai donné la vocation ? »
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MessageSujet: Re: Nothing's ever built to last [Livre I - Terminé]   Mer 12 Juin - 21:21

Je suis la ligne mélodique de sa voix comme je pourrais suivre les rails d'un chemin de fer. Il me fait voyager par ses paroles mais surtout par ses intonations qui dissimulent peu habilement une partie de ses origines anglaises. Je me laisse porter dans le train qu'il construit autour de nous. C'est drôle comme il ne ressemble à personne, même son métier est étrange. Antonin est une magnifique incohérence au milieu d'un Monde si laid, d'un Monde qui ne le mérite pas. Sa profession m'emporte vers d'autres rêveries et je l'imagine aisément grimper dans des arbres gigantesques, intouchable à une hauteur vertigineuse. Oui, ça lui va bien. Loin de l'agitation urbaine, loin des hommes, loin de tout. Intouchable. Je continue à panser ses petites plaies lentement. Il ôte sa main de la mienne, défait la mèche que j'ai replacée - ça me fait un peu grimacer. Je repose mes outils sur le lit tandis qu'il retire sa casquette. Il se tait, je reviens de mon périple sur le tracé de ses inflexions. Durant quelques instants, je ne respire que pour le contempler dans cette pièce, un brin d'herbe au milieu du désert. Il se relève, je reste assise. Il examine mon rien au mur mais lui y trouve évidement un quelque chose. Les indices que j'ai laissé, le scotch. Je n'ai pas été d'une extrême prudence mais pourquoi l’aurais-je été après tout ? Personne ne vient ici, je ne laisse personne s’intéresser à cet endroit. Mon ami s’interroge, il parle comme un enfant que l’on place devant une énigme trop compliquée pour lui. Je suis une question, je suis un problème. Il me sectionne l’aorte à force de fouiller aux endroits les plus insolites de mon histoire, de ma nouvelle personnalité. Ses yeux n’ont pas changé d’une seule nuance en plus de sept ans. Ce n’est pas normal de rester autant similaire. Il n’a pas été froissé, il est intact. C’est pour ça qu’il ne saisit pas  ma transformation, ma déformation. Les mots se coincent dans ma gorge et y pourrissent. Mes lèvres frémissent alors qu’il s’avance vers mon bureau. Il s’excuse, je ne réagis toujours pas. Je regarde droit devant moi et je contemple le vide, mon vide. Il remue le passé, je m’enfuis au présent. Je me referme complétement sur moi en ramenant symboliquement mes jambes contre moi, posant mes pieds sur le matelas. Je dessine de façon fictive, dans mon imaginaire, une carapace autour de moi. Je la veux solide, inébranlable. Mais il est toujours là avec ses projectiles. Ce petit être innocent qui ne perçoit pas la portée des cailloux qu’il me jette au visage. Je ne lui en veux pas. Je ne m’en prends qu’à moi-même.

Son sourire me désarme, les chimères s’affaissent  sous le poids de cette vision et mon bouclier tombe aux pieds de mon ami. De cette lutte, il n’en saurait rien. Ce sera un nouveau secret entre moi et mes succubes. Je m’agrippe à ses fossettes pour ne pas tomber dans le gouffre qui se crée sous le lit. Je me relève pour ne pas finir par y sombrer réellement, pas sous ces yeux candides. Je dérive jusqu’à l’atteindre enfin. «  Antonin… » Je n’ai pas envie de le rejeter mais je ne veux pas parler. Ça me tuerait d’exprimer ce que je me dois  de taire. On ne doit pas demander à un cadavre pourquoi il s’est retrouvé enfermé dans un cercueil. Ça ne se fait pas. Tant qu’il ne veut pas comprendre ma réalité, il ne peut pas faire le deuil. Phase un, le déni. Je reprends le scotch de ses doigts. Je veux tout reprendre ses inquiétudes, ses soupçons. Je veux qu’il oublie. Parce qu’en fait, c’est moi qui désire planquer mon cadavre dans le placard. Je joue au zombie maquillée, déguisée.

« Je … Je n’ai pas vraiment envie de parler de tout ça… »

Je me mords la lèvre, consciente que ces mots vont s’étendre dans sa poitrine comme de la poussière qui vous irrite la gorge. Ça ne sera pas mortel mais ça ne sera pas agréable. Je viens de replier le silence sur cet Univers macabre. Je suis tellement honteuse de le mettre mal à l’aise. J’ouvre ma bouche, la referme. Puis j’avance prudemment ma main jusqu’à son bras. Je ne sais même plus comment aligner les mots pour les faire raisonner convenablement. En attendant de retrouver de la cohérence verbale, je raffermi ma prise sur lui. Je finis par me cloitrer dans ses prunelles durant de longues minutes avant de déclarer, troublée.

« Désolée. Je… n’ai pas l’habitude de recevoir des gens… ici. »

Mes sourcils s’arquent pour laisser fugacement passer mon inquiétude. Je suis perdue entre lui et mes murs dénudés. Il cloche ici. On doit sortir. Ma paume s’empare de la sienne doucement. Mes doigts se nouent aux siens. Je détourne son attention des failles avant qu’il ne s’y engouffre trop, il finirait par s’écorcher la peau contre les parois rocailleuses.

« Tu as faim ? Il nous reste des céréales, si tu veux. Viens on va aller voir. »

Je l’entraîne. Je referme derrière moi. J’aimerais pouvoir dire que j’ai contenu mes démons à l’intérieur mais nous savions tous que ça serait un mensonge. Nous descendons très tranquillement les escaliers – je ne lui laisse pas le choix. Ma mère se repose toujours dans le salon alors je prends soin de fermer la porte de la cuisine pour qu’elle ne nous entende pas lâchant par la force des choses la main de mon ami. Elle a un sommeil plutôt profond de toute façon. J’ouvre deux, trois armoires et me retourne vers Antonin pour le jauger.

« Prends ce qui te fais envie. »

Moi, je me sers un verre d’eau et je m’assieds à la table. Je regarde l’eau onduler à la surface de mon récipient et puis ça me frappe soudainement. Je redresse la nuque et l’observe à moitié. Un regard sur lui, un regard sur la vitre et ainsi de suite.

« Depuis combien de temps es-tu revenu ? Tu…  sais où loger ? »

Pas question qu’il rejoigne les troupes de réfugiés en ville qu’on traite comme des moins que rien, obligés de squatter chez des propriétaires peu scrupuleux. Il se ferait exploiter dans le meilleur des cas. Je ne sais pas pourquoi je me sens autant investie par sa condition. Les vestiges de la vieille Lou doivent me diriger vers cette voie. Une erreur qui allait sûrement me coûter cher, trop cher.
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MessageSujet: Re: Nothing's ever built to last [Livre I - Terminé]   Sam 15 Juin - 18:36

    « Antonin… »

    Mon cœur fit un raté. Une nouvelle fois. C’était bluffant de voir comme un simple prénom pouvait avoir autant d’effet sur moi. Un simple mot, un simple prénom… et mon cœur se perdait dans son rythme pourtant si routinier. Mon sourire se fana légèrement, de son côté. Parce que j’avais l’impression que, loin d’être une ancre pour Lou comme le prénom Lou l’était pour moi, mon prénom dans la bouche de mon amie était devenu une accusation. Non, pas une accusation, une supplique. Ce qui était beaucoup plus douloureux. Une supplique, que je ne comprenais bien évidemment pas. J’étais perdu, comme souvent, mais là, je ne m’y attendais pas. Mes sourcils étaient bien plus expressifs que moi, arqués dans une courbure interrogative. Bien plus expressifs que ma bouche entrouverte. Bien plus expressifs que mes mains, qui restaient le long du corps, pour la gauche, et posée sur le bureau, pour la droite. Plus expressifs que mon silence.

    « Je … Je n’ai pas vraiment envie de parler de tout ça… »
    « D’accord. »

    Qu’est ce que je pouvais dire de plus ? C’était inutile de chercher à demander pourquoi. J’étais curieux, mais plutôt du genre à apprendre par moi-même ce que je voulais savoir, je n’allais pas embêter Lou à lui poser des questions qui risquaient de l’embarrasser, surtout pas. D’ailleurs j’avais l’impression de ne pas être à ma place dans cette chambre que j’avais envie d’apprendre à connaître, pour apprendre à connaître Louise, à nouveau. Cela faisait onze ans que je l’avais perdue, et maintenant que nous étions ensemble, je voulais rattraper ses onze ans pour mieux comprendre le présent. Lorsqu’elle me prit la main, faisant naître dans mon bras puis dans tout mon corps un petit frisson que je ne comprenais pas, je me laissais faire. Quelques pas silencieux, de son côté du moins, plus tard, et nous étions en bas. Je n’avais pas envie de lâcher sa main, mais je ne pouvais pas non plus la retenir. Je n’avais rien dis d’autre jusque là que des « D’accord » conciliants, teintés de cet… Antonierisme qui me caractérisait. Je la regardai, sans bouger, restant là où elle m’avait laissé comme un canot sans amarre et sans moteur, ouvrir des placards pour me proposer de m’y servir.

    « Prends ce qui te fais envie. »

    Je ne bougeai pas, me mordillant la lèvre comme un enfant. J’étais un enfant. Je le savais, je n’irais pas jusqu’à dire que je l’assumais, mais je le savais. C’était ainsi, je ne pensais pas pouvoir y changer quoique ce soit. Je me mordillai la lèvre en la regardant se servir de l’eau. Lentement, je m’avançai pour m’asseoir devant elle, raide comme un piquet. Brusquement, en fait, j’étais redevenu mal à l’aise. A partir du moment où elle m’avait dit qu’elle ne voulait pas parler de Lyon, j’avais compris que j’étais allé trop loin dans mes questions, et je ne savais plus ce que je pouvais dire. Ce que j’avais le droit de dire. Après tout… de quel droit lui posais-je des questions. Je fermai les yeux et détournai le regard pour survoler la pièce, pour ravaler la légère humidité qui bordait mes paupières. J’étais ridiculement trop sensible. Je sursautai lorsque Lou reprit la parole.

    « Depuis combien de temps es-tu revenu ? Tu… sais où loger ? »
    « Euuh… »

    Ma voix survola la pièce et résonna, me prenant par surprise. Je donnais l’impression d’avoir du mal à respirer, mais c’était normal chez moi d’être ainsi hésitant. Les professeurs pensaient que je faisais des crises de panique, ou quelque chose s’en approchant, lorsqu’ils me posaient des questions, généralement. En fait, ce n’était pas tout à fait faux, mais comme je n’allais pas jusqu’à la crise d’angoisse complète, c’était injustifié de nommer ma réaction ainsi. Je me mordillai la lèvre derechef. J’haussai les épaules. Je bégayai :

    « Je suis arrivé avant-hier. Je crois. Ah non, hier. J’ai dormi à l’hôtel de ville, ils m’ont dit que je pouvais y rester pour la nuit. Ils ont été gentils, y’a mon sac là-bas d’ailleurs. Je me promenai, et je suis arrivé à Louisville par hasard. Mais j’ai ma tente pour dormir, faut pas t’inquiéter. »

    Je croisai les bras sur la table pour y appuyer ma tête, regardant Lou de côté. Un sourire se dessina sur mes lèvres qu’il avait quittées plus tôt tandis que je contemplai Lou. Ma lèvre subit un nouvel mordillement, mais elle avait l’habitude d’être maltraitée.

    « Tu fais quoi, toi, du coup, ici ? Tu as trouvé un travail ?, je me redressai, mes sourcils marquant ma gêne, I'm sorry, I'm still incredibly indiscreet, forget my question. I… Maybe I should go. »

    Je me levai, oubliant de retenir ma chaise et la laissant se fracasser au sol dans un bruit qui me paru infernal. Je virai cramoisi et m’empressai de la remettre debout, stressé d’avoir pu réveiller la mère de Lou, tout en murmurant, à moitié affolé, en direction de Lou mais sans la regarder:

    « I'm sorry, I'll have to be careful, I hope I did not wake your mother, I'm sorry… I… »

    Mes mains tremblaient, ma voix aussi. En fait, je tremblais.
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MessageSujet: Re: Nothing's ever built to last [Livre I - Terminé]   Jeu 4 Juil - 13:33

Mes questions deviennent poussières, elles encrassent sa gorge, sa rétine. Sa respiration semble lui échapper et je le regarde s’étouffer dans mon indiscrétion alors que je m’emmure dans mon propre silence. Il se mordille la lèvre, je fronce les sourcils et baisse les yeux de honte. Mes doigts se confondent au verre, je le porte à ma bouche. L’eau dégringole dans mon œsophage alors que ses intonations remontent dans l’air.  Je cueille ses mots avec soin alors que je perçois quelques picotements s’agiter là où mon cœur est censé encore battre. Je l’imagine mon petit Antonin planter sa tente au milieu de nulle part.  Mes songes dérivent, je le vois se faire braquer, dépouiller de ses biens et dans le meilleur des cas, grelotter alors que l’hiver cogne à nos portes. Si je vais plus loin, je peux aisément entrevoir également la fin de cette histoire, de son histoire. De toute manière, c’est un sort qui nous est tous réservé dans un avenir proche. Mais est-ce que j’ai envie de me dire que c’est comme ça qu’il aura fini ? Ne mérite-t-il pas un sursis ? Je ne sais pas ce qui est pire d’attendre la mort tranquillement ou bien de la vivre directement ? Oh si, je sais laquelle des deux options, je choisirais, moi. Cependant, lui, il ne doit pas subir la torture et je ne veux vraiment pas que dans ses derniers instants, ce Monde l’abîme par sa laideur. Je n’ai pas envie qu’il s’éteigne sous le vent glacé ou sous les balles d’un revolver. J’éprouve des désirs désormais ? Alors que je me contente jusqu’ici d’assouvir les besoins. Non, non, je ne peux pas me permettre de l’enrouler de papier bulle pour satisfaire cette lubie passagère. Je n’ai pas le matériel émotionnel pour l’enrober de ce confort. Son sourire entraîne de toute façon cette conséquence et je n’arrive pas à en détester la cause. Comment pourrais-je l’abandonner alors que sa candeur s’éparpille déjà bien trop dans ma rétine ? C’est comme si je ne portais pas porter assistance à personne en danger. Oui, il est une proie facile pour les prédateurs que la guerre a révélé et a engendré. Suis-je prête à le laisser filer pour savoir qu’il deviendra le gibier de malhonnêtes, la cible des plus désespérés ? Il se mord la lèvre, je me coupe l’aorte avec mes songes et mes prévisions. Sa voix nous ramène au présent et je le fixe à l’imparfait, conjuguant le reste de cette entrevue de la même façon. Il me questionne, il s’agite. La chaise sombre dans un fracas qui n’est pas sans rappeler ce qui se déchaine dans mon esprit et ma cage thoracique. Lui aussi, il chute dans les abysses que j’ai coulé sous ses pieds sans le vouloir. Il panique, il tremble. J’ai l’impression d’avoir soufflé sur la flamme d’une bougie. Incertaine, elle s’agrippe. J’ai donc déjà commencé à le démolir. Mes sourcils s’affaissent, les larmes qui pointent dans ses prunelles me serrèrent la gorge, naissent dans les miennes et je me redresse alors à mon tour.

Je veux fuir, partir vite avant qu’il ne s’effondre par ma faute. La porte est juste derrière lui, il suffit que je me déporte et me projette dans le jardin. Mais sa détresse enlace la mienne trop vite et mon fantôme me bouscule dans ses bras. J’atterris contre lui sans trop savoir comment et finalement, j’y reste. Ma respiration se calque sur la sienne et je reste peut-être une éternité comme ça la tête posée sur son torse. Mes doigts se nouent aux siens et je ne m’écoute plus penser quand je lui déclare. « C’est ma faute. Antonin, ne t’en fais pas. » Je relève la nuque vers lui, consciente de contempler d’un peu trop près le Soleil comme Icare. Son regard saisit le mien, j’y trouve tout ce qui me permet de continuer dans cette incohérence et cette erreur. Je me hisse sur la pointe des pieds, lâche ses paumes pour trouver appui sur ses épaules et pose mes lèvres sur sa joue comme si nous avions encore 13 ans, qu’il venait de se cogner contre quelque chose. Oui, il s’est heurté à ma carcasse. Je le fixe et lui déclare très doucement « Tu vas rester ici, d’accord ? Ici avec moi. On a une chambre d’amis inoccupée. Ma mère serait enchantée que ça soit toi qui l’occupe. » Je me recule et me déplace jusqu’à la chaise qu’il a renversée pour la remettre en place en m’abaissant. Je viens de l’inviter à partager le toit d’un monstre mais il n’en a pas conscience. Moi non plus d’ailleurs, je ne réalise pas ce que je viens de lui proposer. Je reviens tout près de lui et ajoute. « On va aller chercher tes affaires et on les ramène ici. Elles sont à l’hôtel alors ? » Je ne sais pas si elles y sont encore cependant – la bonté des gens en temps de catastrophe est à revoir à la lettre mais je n’ose pas froisser l’air de cette conclusion. Nous avons ce qu’il faut pour l’habiller ici, les vieilles affaires de mon père que ma mère n’a jamais eu le cœur de jeter. J’ai peur qu’il refuse soudainement et ma main retrouve la sienne. « Tu vas rester, hein ? » Je le supplie du regard. C'est pour lui et pour l'ancienne Lou que je fais ça. Peut-être un peu pour ma mère aussi qui a besoin d'avoir de la vie ici. Elle vit avec un cadavre ambulant depuis trop longtemps.
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MessageSujet: Re: Nothing's ever built to last [Livre I - Terminé]   Ven 5 Juil - 17:37

    « C’est ma faute. Antonin, ne t’en fais pas. »

    J’avais les larmes aux yeux. Pourquoi ? Parce que je voulais me frapper d’être aussi maladroit. J’espèrais que la Maman de Lou ne s’était pas réveillée. Je m’en serais horriblement voulu, parce que j’étais l’invité, et que ça ne se faisait pas, pour l’invité, de réveiller l’hôte. Parce que Lou m’avait déjà tant apporté, que la remercier en réveillant sa mère, ça ne se faisait pas. J’étais horriblement mal à l’aise, je ne cessais de murmurer de manière totalement inaudible pour mes oreilles, et certainement pour celles de Lou, combien j’étais désolé. Mon cerveau passait du français à l’anglais, de l’anglais à l’espagnol, de l’espagnol au français, sans s’arrêter, sans que je ne le contrôle vraiment. Les émotions, chez moi, oscillaient entre l’anglais et l’espagnol pour le coup, même si ma langue maternelle était prioritaire. Et là, des émotions, j’en avais par centaine, qui se fracassaient en moi sans trouver leur chemin. Pourtant… c’était simple comme situation. J’avais peur d’avoir faire un faux pas, un mauvais geste. Mais Lou prenait tout pour elle. Pour me décharger de ma culpabilité. Lou. Elle était mon rempart contre le monde. Non, c’était faux. Elle l’avait été, mais j’étais parti, parce qu’il le fallait. Parce que nous finissions toujours par partir. Mais pendant deux ans, elle avait été là pour me protéger des vents violents qui me faisaient toujours plier. C’était elle qui me ramenait chez moi lorsque je menaçais de me perdre dans les rues de la ville, c’était elle qui parlait, qui me tenait par la main, qui me faisait avancer. C’était elle qui répondait à ma place, qui me protégeait des autres. Lou. Elle avait repris ce rôle, sans que je ne m’en rende compte, comme si nous nous étions quittés la veille. Parce que dans ma tête, c’était ainsi. Nous nous étions quittés hier, rien de plus. Tout était comme avant, ou presque. Dans ma tête, du moins, je n’avais pas changé. Les choses ne s’étaient pas vraiment compliqués. Il y avait Lou, et il y avait le monde. Même si, quelques heures plus tôt, il n’y avait plus que le monde, Lou faisant partie de mon passé. Lou s’approcha de moi, posa ses mains sur mes épaules, pour se dresser à ma hauteur et déposer ses lèvres sur ma joue. Je voulais bouger, mais j’étais tétanisé. Par quoi ? Pourquoi ? Pour quoi ? Ces questions restaient sans réponse, là. Mes joues, en revanche, avaient viré à l’écarlate, et j’en étais conscient. J’avais envie de me cacher, j’avais envie de la serrer dans mes bras, pour qu’elle ne m’abandonne pas, qu’elle ne me chasse pas, qu’elle ne m’échappe pas. Parce que Lou, c’était la portée qui maintenait ma mélodie en place. Aussi naturellement qu’une pièce de Tétris s’encastrant dans l’emplacement qui lui était réservé, elle avait repris sa place dans ma vie, même si une douzaine d’année s’était écoulée depuis. Elle avait changé, peut être, mais moi non. Et j’avais toujours autant besoin d’elle. Ce n’était pas compliqué. Je restais muet, tandis qu’elle reprenait :

    « Tu vas rester ici, d’accord ? Ici avec moi. On a une chambre d’amis inoccupée. Ma mère serait enchantée que ça soit toi qui l’occupe. On va aller chercher tes affaires et on les ramène ici. Elles sont à l’hôtel alors ? »

    « Je… Oui. D'accord. Oui. Je... Avec toi. »

    Elle me proposait de rester ici. Comme une perce-neige sous le soleil du printemps, mon sourire s’épanouit sur mes lèvres. Toutes traces de ma panique passée s’étaient évaporées sous le soleil de sa proposition, pour que mon sourire puisse s’épanouir. Ca n’avait strictement rien de compliqué, en fait. Il suffisait de laisser faire. Let it grow, Let it go, Let time take its course. Rien de plus. Je n’avais pas changé, Lou ne pouvait pas avoir changé autant, et sa proposition que je considérais comme spontané, ma notion du temps étant bien plus souple que les autres personnes, en était une preuve. Ma réponse fut donc un sourire. Franc. Sincère. Innocent. Un sourire d’un enfant qui voit sa mère revenir vers lui, un sourire d’un enfant qui est heureux. Pas le sourire fatigué que je voyais si souvent, ni celui, tout aussi courant, de la personne qui n’y croyait pas. Qui n’y croit toujours pas, d’ailleurs. Non, le sourire simple de celui qui offre toute sa confiance à l’autre. Lorsqu’elle me redemanda « Tu vas rester, hein ? », je m’approchai d’elle, en lâchant sa main, et en l’enlaçant spontanément.

    « Oui, cette fois, je ne compte pas partir, Lou. Je… »

    Je rougis. Je rentrai la tête dans mes épaules, en m’écartant rapidement. Je ne savais pas ce que j’étais en train de faire. Qu’avait elle proposé un peu plus tôt ? D’aller chercher mes affaires. Et que sa mère sera ravie de me revoir. Elle l’avait déjà dit, non ? Oui. Je n’arrivais pas à faire s’amoindrir mon sourire, et tout naturellement je repris sa main. Mes yeux clairs dévoraient Lou du regard contre ma volonté. Les mots franchirent mes lèvres avant que je ne les ai formulés en pensée, trouvant leur chemin par eux-mêmes, devançant ma réflexion :

    « Je… On n’a pas changé, Lou. Je me suis trompé. On n’a pas tant changé que ça. »

    Ma main serra la sienne, avec douceur mais fermeté. On n’avait pas changé au fond de nous, je le sentais. Je voulais le sentir. Je voulais y croire. Que je retrouve quelque chose de mon enfance, ici. Retrouver Lou, c’était inespéré. Je ne voulais pas avoir retrouvé une étrangère. Je détournai mon regard pour le poser sur nos mains prises au piège l’une dans l’autre. Comme ma vie était prise au piège dans la sienne. La réciproque était elle vraie, d’ailleurs ? Je l’ignorai. Avec moi, tout allait à un rythme différent. Du moment que je l’avais reconnue, les douze années s’étaient passées dans un soupir. Les minutes qui s’écoulaient depuis qu’elle avait crié mon prénom au supermarché s’étaient transformées en heures. Et en années. Et elle avait retrouvé une place centrale dans mon système solaire, donc les planètes Père et Mère s’étaient éloignées par la force des choses.

    « Toi, ne t’en vas pas, Lou. S’il te plait. »

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MessageSujet: Re: Nothing's ever built to last [Livre I - Terminé]   Lun 15 Juil - 16:33

Elles s’entrechoquent entre nous, son innocence et ma dégénérescence, autant de barrières nous empêchant d’engendrer le chaos que notre rencontre pourrait provoquer. Je veux reculer mais ses yeux me retiennent en otage. Il s’accorde à mes plans, je m’accroche au timbre de sa voix. C’est un fil qui se tisse entre moi et mon existence, ce n’est pas un fait réjouissant, ni le début d’un sauvetage. La vie peut juste me manipuler un peu plus à sa guise, je suis son pantin. Je respire en son nom et celui des autres heurte le bois qui imite bien la chair. J’aurais me méprendre et me prétendre Pinocchio, j’en ai la substance, l’apparence sauf que moi j’ai fait le chemin inverse. D’une créature vivante, je suis devenue une simple marionnette. Je fixe mon ami en me demandant quel rôle il joue dans ma farce. Je ne trouve pas la réponse. Antonin sourit, la lumière émerge de son regard et me percute. Je voile ma lèvre inférieure en la calant entre mes dents et en faisant mine d’ignorer l’irradiation qui se colle mal à mon épiderme. Il lâche mes doigts, je lâche ma prise sur ma bouche. J’ai peur l’espace d’un instant, je suis effrayé à la seconde suivante quand je me retrouve contre lui. Ne me fais pas de promesses. Elles sont toujours douces à l’ouïe, toujours terrifiantes pour les neurones et généralement décevantes pour l’âme. Tout le monde finit par partir. Tout le monde investit en quelqu’un pour mieux surenchérir ailleurs. C’est le troc, le monde des affaires et si je dois être cotée en bourse, je ne dépasse pas le centime symbolique. Le sait-il cet innocent ? Qu’il place au plus mauvais endroit son argent ? Devrais-je l’avertir du mauvais investissement ? J’aimerais. Mais il me tue toujours plus violemment avec ses gestes et surtout ses mots. Il croit que nous sommes les mêmes et je meurs à la fin de sa ligne mélodique. Les larmes grimpent, je les rappelle désespérément. « Anto… » Mon souffle s’échappe, s’évapore, fuis. Nos doigts sont imbriqués et je ne parviens pas à lui déclamer ma réalité. Il reprend, il me supplie presque. Ça m’achève. Ma tête se perd dans ses vêtements alors que je lâche sa main pour l’agripper. Je me cache contre lui à défaut de trouver un meilleur repli. Je pleure silencieusement sans le relâcher. Je ne peux pas le rassurer. Je ne suis plus celle qu’il a connu, comment peut-il se méprendre ? Comment peut-il souhaiter ma présence ?

Tout tremble, ses convictions sûrement, ma carcasse, notre réunion, ma voix. « Tout a changé. » Notre Monde, la guerre. Ma guerre, l’explosion, ma dépouille. J’efface mes sanglots de mon bras au bout de plusieurs minutes. « Excuse-moi. » Je me détache de lui. « On doit aller chercher tes affaires, avant qu’il ne fasse nuit. » Je n’ose pas le regarder, il me fait peur maintenant. J’ai peur pour lui. Je reprends tout de même ses mains dans les miennes et les amène jusqu’à mes lèvres pour les embrasser. Je fixe le bout de mes chaussures en lui déclarant. « Tu feras toujours attention à toi, d’accord ? Il faut que tu sois prudent. » Je le mets en garde contre la créature que je suis devenue. S’il est resté fidèle à celui que j’ai connu, il ne peut pas identifier la moindre menace, surtout si elle vient d’une illusion passée. Je me racle la gorge ainsi que la rétine. Je ne compte plus pleurer devant lui. Je quitte une de ses mains mais garde l’autre. « Tu veux peut-être voir ta chambre ? » Je ne lui laisse pas vraiment le choix et l’entraîne à nouveau à l’étage vers la plus petite pièce. J’ouvre la porte. Un lit double nous dévisage, ainsi qu’une table de chevet et une étagère où une foule de romans s’entassent. « Ça sent un peu le renfermé mais… » Je m’avance vers la fenêtre pour l’ouvrir afin d’aérer l’endroit. Les seules personnes à avoir profité du lieu ont été de la famille. « Et il faut que je change les draps aussi... » Je passe devant lui et commence alors à retirer ceux déjà en place. « Je pense que le volet est défectueux par contre ici. Et le Soleil se lève de ce côté en plus, j’espère que ça ne te dérange pas ? » Et il se couche de mon côté. Je trouve que le concept s’accorde tellement à ce qu’il est et à ce que je suis aussi. Nous étions aux antipodes l’un de l’autre. Il fait chanter les oiseaux, j’impose l’obscurité. « On peut toujours trouver une solution de rechange, improviser des rideaux. » Je ne reviens toujours pas le regarder et continue ma tâche. Je suis douée pour masquer les rayons du Soleil de toute façon, je trouverais bien comment m’y prendre.
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MessageSujet: Re: Nothing's ever built to last [Livre I - Terminé]   Ven 19 Juil - 21:54


Elle sembla fragile lorsqu’elle se noya dans mes vêtements, me prenant au dépourvu. Je l’enlaçai, mal à l’aise, ne sachant si elle se cachait d’elle-même ou de moi en s’agrippant à mon sweat. Elle était en train de trembler, et ma main maladroite se contenta de lui caresser le dos en cercles concentriques. Je ne savais pas vraiment ce que j’avais pu faire de mal pour la mettre dans cet état là. Peut être ne me croyait elle pas lorsque j’affirmais que j’allais rester cette fois, que j’allais rester auprès d’elle, que j’allais reprendre ma place derrière ses remparts pour que notre duo, improbable, se remette en route.

« Tout a changé. On doit aller chercher tes affaires, avant qu’il ne fasse nuit. Tu feras toujours attention à toi, d’accord ? Il faut que tu sois prudent. »

Je fronçai les sourcils. Non, rien, rien n’avait changé. La guerre, ce n’était pas grand-chose. Le monde était en guerre contre lui-même depuis des siècles, et il suffisait d’avoir confiance pour savoir que nous ne risquions rien. Mourir ? Nous étions tous voués à partir un jour ou l’autre, et il suffisait simplement de vivre comme on le pouvait, sans se soucier des « si » et des « peut être ». Prendre le meilleur de chaque instant, se perdre dans la contemplation d’un coucher de soleil sans se soucier de ce que l’on était « censé » faire, et des conventions sociales… oh, bien sûr, j’étais du genre à culpabiliser facilement, à craindre le faux pas comme la peste, à m’affliger de mon comportement et de mes maladresses… mais, on pouvait aussi me surprendre à sourire devant un papillon alors que tout était noir pour moi dans ma vie. Si ma confiance en moi avoisinait la profondeur de la fosse des Mariannes, culture géologue bonjour, la confiance que je plaçais dans le reste du monde était plus au niveau du mont Everest, pour poursuivre la comparaison. Je me contentai de garder un fort contact avec Lou, ne sachant pas vraiment quoi répondre sur le moment. J’étais quelqu’un de lent, que ce soit pour réagir, penser, m’exprimer. Je n’étais vraiment pas un rapide, et je me laissais porter la plupart du temps par les mouvements.

« Je pense que le volet est défectueux par contre ici. Et le Soleil se lève de ce côté en plus, j’espère que ça ne te dérange pas ? On peut toujours trouver une solution de rechange, improviser des rideaux. »

Nous étions dans la chambre d’ami maintenant. Je n’avais même pas eu le temps de dire ouf que déjà elle m’avait entraîné à sa suite pour me mener ici. Ca sentait le renfermé, peut être, mais son odeur, si présente lorsqu’elle s’était cachée tout contre moi, était bien plus enivrante. C’était peut être un peu vieillot, et impersonnel, mais de cela, je ne m’en apercevais pas, puisque je n’avais d’yeux que pour Louise qui s’était déplacée dans la chambre, allant des murs à la fenêtre avant de revenir au lit. Je m’y étais d’ailleurs allongé, lorsqu’elle avait commencé à s’agiter pour changer les draps.

« Laisse Lou, arrête de t’agiter, tu me donnes mal à la tête ! »

Je lui agrippai les poignets sans méchanceté, pour l’attirer vers moi et la faire tomber sur le lit, juste à côté de moi.

« Ne t’inquiète pas, Louise, ce sera parfait. Tout est parfait, tant que tu es là, tu sais. »

Tout était d’une simplicité enfantine pour moi. Enfantine, parce que c’était bien de cela dont on parlait. J’étais un enfant qui avait confiance, et qui n’avait qu’une seule peur : décevoir. Le reste n’importait que très peu. Là, j’avais peur de décevoir Lou. Pire : d’être une source d’angoisse et d’ennui. Je ne voulais pas qu’elle s’agite, parce que l’agitation à mes yeux était marqueur certain de nervosité. Mes parents avaient toujours eu un mode de vie à leur image : lent et décalé. Le mien n’était pas si différent, même si j’avais tout fait pour ne pas être comme eux. J’étais à leur image : décalé avec la réalité, mais je m’en rendais un petit peu compte, ce qui faisait une nette différence entre eux et moi. Je serra sa main, comme pour m’assurer de sa présence.

« Et non, rien n’a changé. Tu es toujours là, pour moi. Tu es toujours, là,, je m’étais mis sur le côté pour poser une main sur sa poitrine au niveau de son cœur, la Louise que je connais…sais. Parce qu’une chenille est devenue un papillon, tu penses que ce n’est plus le même être ? Le temps passe, nous transforme, mais ne nous change pas. Je pense. »

J’hésitai à rajouter un regarde moi qui m’aurait donné en exemple de ce que je voulais dire. Je restai en équilibre sur le côté, mon coude me servant d’oreiller.

« Do not you think that? »
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MessageSujet: Re: Nothing's ever built to last [Livre I - Terminé]   Mar 23 Juil - 23:26

Il s’impose, il se poste au milieu de ma trajectoire. Il me déroute et l’astéroïde que je suis, veut se contenter d’éviter la collision avec cette belle planète trop verte, trop bleue, trop belle. Sa gravité me force à pourtant chuter dans son atmosphère et sans que j’y comprenne quelque chose, je me retrouve à ses côtés. Il allie perfection, cherche désespérément à le faire rimer avec mon prénom. Mais Louise, c’est un échec depuis le début. Mon arrivée n’a pas su consolider le couple que formaient mes parents. C’était un projet ambitieux et j’endosse depuis très longtemps le titre d’une tragédie. A côté de ses quelques pages, repose l’histoire, la chute de cette pauvre enfant qui continue à faire vivre sa propre malédiction. Oui, je suis parfaite pour la déchéance, parfaite aussi pour la laideur, parfaite pour le drame. Il me tue toujours un peu plus cet enfant perdu dans un Univers qui ne lui correspond pas, Dieu merci. Et moi, je me contente de désoler le paysage, celui où Antonin s’égare. Mais la pesanteur est trop vive pour que je puisse me relever. Alors je reste là, clouée à un bout d’oasis qu’il a créé dans cet endroit grotesque, dénudé d’esthétisme. Je jette mes yeux au plafond, j’agrippe le lustre et m’y accroche pour ne pas pleurer. Les attentes. Un concept qui m’a toujours effrayée, pour ne pas dire terrorisée. Décevoir quelqu’un, c’est un crime dans ma tête et ça depuis que mon père a claqué la porte. Il m’a déçue, il a déçu maman en nous abandonnant sans tenter de réparer ce foyer dysfonctionnel. Maman m’a déçue aussi, elle a déçu papa également, elle ne l’a pas arrêté. Et moi, je me suis déçue et j’ai déçu mes parents parce que je suis restée silencieuse et que je ne suis pas intervenue. Par-dessus tout, j’ai échoué à ma mission. Six ans et déjà ratée. J’ai grandi dans les bruissements de cette crainte, celle d’engendrer de nouveaux drames. Je voulais raccommoder les situations désastreuses. J’assimilais les plaies des autres aux miennes parce que j’étais égocentrique. Alors je souffrais avec eux mais pas pour eux, pour moi, pour me rappeler et pour me retrouver. Je ne voulais pas être seule dans cette misère. J’ai choisi le social et j’ai assumé comme j’ai pu. Quand nous sommes devenus nous-même un contexte en crise, j’ai fui les signaux. Comment aurais-je su gérer un amour craquelé ? Comment aurais-je pu l’éviter ? Je ne suis que l’ébauche d’un espoir, je ne suis que la fin d’une histoire. Je suis une erreur. Et Hugo me l’a rappelé.

Alors pourquoi se butte-t-il ? Cette jolie incohérence tout près de moi ne perçoit que ce que son cœur cherche à toucher. Il s’invente sa réalité et m’y place sans jamais douter. Sa main serre la mienne, pour m’affirmer dans cette sphère qui n’a jamais été la mienne. Mais ses doigts contre les miens m’offrent une douce illusion comme les pilules que je n’avale plus. C’est dangereux. C’est tentant et inefficace sur du long terme. C’est un retard des conséquences, pas une solution. Sa voix reprend, cite une nouvelle catastrophe, m’enterre dans ses certitudes inexactes. Suis-je là pour lui ? Suis-je encore là tout court ? Sa paume s’approche de moi, elle se pose sur ma poitrine. Ce geste aurait pu m’offusquer, me rendre mal à l’aise voire violente mais il n’en fit rien parce qu’il s’agissait de la personne la plus innocente que je connaisse. Aucun homme n’a le droit de m’approcher et de me frôler de la sorte. Aucun sauf lui. Car lui, ce n’est pas mon buste qu’il vise, c’est ce qu’il contient. Il veut palper l’organe le plus insignifiant et le plus mort qui m’abrite. Il veut se souvenir du vestige, il veut croire que derrière les battements mécaniques se cachent encore mon fantôme. Je le regarde alors avec beaucoup de dureté. Il s’adresse à l’ancienne Lou à nouveau. Il la trouve quelque part et elle l’écoute. Elle l’écoute et a mal. Elle a tellement mal qu’elle me frappe de l’intérieur. Je l’entends jusque dans ma gorge. J’ai étouffé la chenille ou dévorer les ailes du papillon. J’ai peut-être même fait les deux. Je suis une meurtrière et il partage ce lit avec moi. Je salis ses prunelles des miennes rien qu’en le fixant. Je détourne le regard et à la seconde où je lâche les teintes de ses yeux, j’éclate en sanglots. Les bruits douloureux que je provoque deviennent insoutenables même pour mes oreilles habituées à les réceptionner. Je me glisse contre lui instinctivement pour asphyxier ma peine contre ses vêtements. Je n’arrête pas de m’excuser entre plusieurs pleurs et finalement, j’articule péniblement « Je suis tellement désolée, je n’ai pas su … Je n’ai réussi à la retenir celle que tu as connu. » Je ne veux pas son pardon, je ne le mérite pas après tout. Mes intonations deviennent encore plus hachées et rauques quand je lui réponds avec toujours plus de peine « Je l’ai perdue, tu l’as perdu aussi. Je n’ai pas changé. Je n’existe plus, je n’existe plus… » Je m’effondre encore plus juste là contre lui. J’ignore combien de minutes filent avant que mes larmes ne diminuent mais après avoir autant pleuré, je me sens vide, éreintée. J’ai besoin de fuir, j’ai besoin de dormir. Je veux oublier.  Je veux un sommeil sans rêves, je veux juste être au chaud ici avec lui. Je me cale sous un de ses bras et l’implore « Protège-moi… Juste cette fois.» Juste une fois, que je puisse me reposer avant d’endurer la suite de mon cauchemar quotidien. Son odeur m’enveloppe, sa présence chatouille mes défenses et je cède trop vite aux avances de Morphée. Je m’en dors en sachant que dans les jours à venir, à mon réveil, ses pas raisonneront encore dans la maison. Une mélodie qui teintera ma litanie mortuaire comme un bouquet viendrait égayer une tombe. Ce n’est pas un Avenir souhaitable, ce n’est pas une place adaptée à un être aussi merveilleux. Mais la pierre ne sait pas repousser la manifestation végétale. Et je ne sais pas abandonner Antonin. Pas encore.

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MessageSujet: Re: Nothing's ever built to last [Livre I - Terminé]   Jeu 8 Aoû - 12:09

    Elle me fixa avec un regard dur alors que j’affirmai, convaincu, qu’elle n’avait pas changé en réalité. Les années avaient passé, des événements l’avaient marquée, son caractère s’était érodé face au temps mais elle n’avait pas tant changé que ça. J’en étais convaincu, je voulais l’être, je voulais que mon cœur le comprenne, que mon cerveau le comprenne, et surtout qu’elle le comprenne. Tout était plus simple si on ne changeait pas. Soudain, sans que justement, je ne puisse comprendre pourquoi, elle détourna le regard et éclata en sanglots. Ma réaction immédiate fut de lui ouvrir mes bras, et elle s’y glissa tout naturellement. J’étais mal de la voir aussi mal. J’avais conscience que je n’y étais pas forcément pour quelque chose, mais je ne pouvais pas ne pas sentir coupable de la voir en pleurs. Chacune de ses larmes étaient un couteau qui s’enfonçait dans mon cœur, chaque perle de cristal réverbérait ma faiblesse, ma maladresse, et l’absence de réconfort que je pouvais lui fournir. Quelques mots articulés avec difficulté franchir la barrière de ses sanglots, et je suppliai mes oreilles de ne pas me lâcher, cette fois :

    « Je suis tellement désolée, je n’ai pas su … Je n’ai réussi à la retenir celle que tu as connu. Je l’ai perdue, tu l’as perdu aussi. Je n’ai pas changé. Je n’existe plus, je n’existe plus… Protège-moi… Juste cette fois.»

    Protège-moi… Si mes oreilles n’avaient pas réussi à en percevoir beaucoup plus, mon cœur avait compris ces deux mots et explosait de fierté alors que je lui murmurai à l’oreille un « Toujours, toute ma vie, pas juste cette fois, Lou » que je voulais plus que tout teinter de véracité. Elle était tout contre moi, elle était dans mes bras, et je la sentis peu à peu partir dans un sommeil que j’espérai calme. Moi aussi, mes yeux se fermèrent d’eux même, sans que je ne le veuille, mais je résistai plusieurs minutes, juste pour savourer de sentir la respiration tranquille de Louise tout contre moi. Elle était réellement là. En allant au supermarché, jamais je n’aurai pu deviner que j’allais la retrouver, et que nous allions retrouver aussi rapidement la complicité qui avait fait de Louisville un passage si… particulier dans mon enfance. Lorsqu’elle me défendait face aux moqueries, lorsqu’elle m’emmenait dans des promenades, me tenant par la main pour ne pas me perdre, lorsqu’elle me proposait un chocolat chaud chez elle en hiver… je l’avais toujours vu comme un ange, une protection contre le monde, un soutien inébranlable. Aussi naturellement que j’avais accepté ma surdité partielle, j’avais accepté Louise dans mon monde comme si elle avait toujours été là. J’étais timide, discret, maladroit, mal à l’aise en société, mais parfois un éclat soudain, un arc-en-ciel coloré dans une vallée grisâtre traversait les nuages et tout resplendissait d’un seul coup : dans ces moments là, je ne pensais plus, je me laissais faire par la vie. Retrouver Louise… c’était inespéré, inattendu, mais surtout c’était magnifique. Elle avait réintégré ma vie avec une aisance qui ne laissait pas croire que nous n’avions pas eu de nouvelles l’un de l’autre pendant douze ans. Elle était revenue dans mon monde, comme si elle ne l’avait jamais quitté.

    Tout contre elle, chez elle, à Louisville, j’étais bien. Je n’étais plus seul, et j’avais encore un peu le droit de rester dans mon univers sans avoir à remettre les pieds sur terre et prendre conscience des réalités. Elle était là pour me protéger du reste de l’univers, pour que mon monde de sons étouffés mais de lumières chatoyantes et d’arbres immenses et vivants reste en place et qu’il ne soit pas brisé.
    Etais-je égoïste de me réjouir de ça ? Je ne pouvais pas répondre à cette question. Dans tous les cas, il fallait observer le rai de lumière tant qu’il transperçait les nuages, sans se soucier de ce qu’il éclairait et de son départ imminent. Il fallait capter les petits éclats de bonheur, sans les souiller de la peur de l’après.

    Dans un soupir, j’enfouis ma tête dans sa nuque, et je la serrai un peu plus contre moi. Je la protégeai de ses larmes, elle me protégeait de ma naïveté. Et seulement je me laissai aller au sommeil.
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